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Texte établi par Les Éditions du Zodiaque (p. cov-238).
Le Franc - Visages de Montréal, 1934.djvu
VISAGES DE MONTRÉAL
DU MEME AUTEUR :
Les voix de l’âme et du cœur (La Patrie)
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poèmes.
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Au pays canadien-français (Fasquelle)
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voyages.
Dans l’Île (Fasquelle)
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roman.
Tous droits réservés, Canada, 1934.
Collection du Zodiaque « 35 »
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MARIE LE FRANC
Visages de
Montréal
LES ÉDITIONS DU ZODIAQUE
librairie déom frère
1247, RUE SAINT-DENIS, MONTRÉAL
 
Le Franc - Visages de Montréal, 1934 p0005.png


ce livre est le quatrième de la série du zodiaque « 35 » publiée sous la direction d’eugène achard par les « éditions du zodiaque », librairie déom, 1247 rue saint-denis, montréal, et imprimée aux ateliers de p.-e. rioux, maître imprimeur à drummondville. la couverture, dessinée aux « établissements artis » de paris, a été réalisée à la « photogravure nationale » de montréal. la teinte bleue de ce vo­lume est symbole de montréal et de son fleuve. le tirage a été établi comme suit : 1075 exemplaires sur papier « novel » constituant l’édition populaire ; 1000 exemplaires sur vélin supérieur, numérotés à la presse de 1 à 1,000 et réservés aux souscripteurs de la série complète ; 25 exemplaires sur papier du japon, pa­raphés et numérotés de I à XXV, réservés aux auteurs du zodiaque.

Randonnée.

Nous étions trois à nous rencontrer au seuil d’une automobile.

L’auto s’appelait Widgeon. Je défie les étrangers de prononcer ce nom. Il n’y avait que nous à savoir qu’il contenait deux ailes, et par-dessous, une espèce de plainte. Des ailes de canard sauvage. Voilà ce que signifiait Widgeon. Un canard qui est petit en comparaison de ses ailes. Et il faut l’avoir vu chez lui et dans ses fonctions pour comprendre ce que peut être un canard sauvage. Un petit canard coincé entre l’immensité de l’eau et du ciel, celui qui sort d’une forêt pour entrer dans une autre, et doit traverser au vol un bras de fleuve, une poitrine houleuse de lac. Il tient dans l’antenne allongée de son bec noir un message important, un sans-fil pour la forêt et ses ailes dépliées avec mesure, bien emboîtées dans l’air, marchent comme un vélocipède de haute allure, portant la blouse gonflée de son petit dos.

Et vous, au-dessous, spectateur impotent, les deux pieds dans la barque de bois, vous levez les yeux et suivez du regard le canard sauvage comme si votre âme s’était décrochée de vous et s’en allait porter ses trésors dans un lieu secret et hors d’atteinte.

Il faut dire Widgeon comme si on avait la bouche pleine d’une eau bue à plat ventre, chaviré sur la face, à même un lac inconnu où seuls des mufles de grands animaux aux pieds fourchus se sont plongés, et sentir l’azur vous peser tout d’un coup sur la gorge et la forcer à s’ouvrir, ainsi que celle du porteur de message arrivé au milieu de sa course, qui mesure l’étendue et souffle : « Widgeon ! » puis mettre le ressort d’une épaule qui se relève dans la façon de le prononcer.

L’auto Widgeon remplissait ces conditions. Elle était sœur du canard sauvage, brune, maigre, basse, ne déployant ses hanches qu’en pleine course, fendant la route du nez. Quand on se penchait dessus, on sentait combien elle était étonnamment pleine d’un mobile connu d’elle seule, incapable de s’en laisser distraire, retenant son haleine, mesurant ses forces, décidée à nous porter plus loin que nous-mêmes. C’était un cœur ajouté à nos trois cœurs. Nos yeux convergeaient parfois vers lui, qui battait sous son capot brun, et nous nous taisions pour l’écouter : il nous semblait qu’en le cœur de Widgeon reposait notre unisson. Jamais nous ne trouverions, à l’orée de notre randonnée, une voix qui exprimât avec tant d’assurance tranquille et de rythme passionné tout l’espoir que nous en attendions.

En plus des ailes, Widgeon avait une membrure dans laquelle les battements de son cœur se répandaient, et nos corps fragiles en étaient renforcés, acquéraient en plus de leur mécanique des fibres de métal et des ressorts cuivrés.

Encore sur le macadam de la ville, qui ne retient rien des rêves des hommes, toute la route couvait déjà dans ses flancs, et l’odeur des feuillages pimentés piquait son nez rectangulaire.

C’était une de ces voitures dites en France cabriolet mais dont le nom signifie ici « avaleuse de routes ». En arrière, sous la queue, chacun jetait pêle-mêle ses bagages, la paire de souliers couverts des moisissures des forêts, le « coupe-vent » qui est une veste, couleur d’écorce, les bérets basques ; et puis les vivres, les bananes et les sandwichs, à côté de la lampe électrique et de la boussole. Au dernier moment, le chien Kilty, dont la langue rouge et les yeux de ver luisant brillaient dans un poil écossais de haute lice, était empoigné et déposé dans la niche de ces trésors dont il flairait l’odeur familière.

Il y avait au volant un être au visage pâle et à la robe verte que je ne connaissais pas. Elle se présentait de profil comme ceux qui se hâtent vers un but ardent et n’ont pas le temps de se retourner, et comme les biches aussi qui viennent de surprendre dans le vent l’odeur du chasseur. Ses yeux d’un noir fauve s’entouraient d’un halo d’ombre mouillée pareil à celui que dégagent les sources sous les futaies. Il fallait s’en approcher à pas réservés pour ne point les effaroucher. Ses cheveux sombres, brouillés par en dessous de reflets cuivrés, tombant droit comme des joncs, cernaient son petit visage d’ondine.

Nous nous connûmes d’un seul regard. Ensuite, elle s’occupa de celle qui allait nous emporter, se pencha dessus, la tapota du pied ainsi qu’une bête qu’il faut décider à bouger, et une fois Widgeon en route, se redressa, traversée de vibrations, et respira d’une haleine longue et contente. Il fallait lui donner un nom. Je l’appelai Elfe par esprit de justice, puis Elfie par amitié.

Je m’assis près d’elle. Je sentais son cœur battre sous ses côtes minces, serrées comme les plumes d’une aile repliée.

Un jeune homme, qu’elle appela du nom étrange de Cavelier, tâta de ses reins l’encoignure que laissaient libre nos corps de femmes, essaya de s’y loger, allongea les jambes, s’arc-bouta sur les hanches, pour retomber en place avec la forme et le volume voulus, tira la portière qui claqua au nez de la rue méprisable, et nous bondîmes, trois esprits purs, trois corps fraternels enfermés dans une sorte de stratosphère au ras du sol.

J’étais là entre deux êtres inconnus, enivrée de félicité à nous sentir si pareils. Widgeon se faufila hors de la ville par des chemins familiers à elle seule, et bientôt elle porta au bord de sa calotte une frange de ciel bleu qui venait tremper jusque dans nos regards, et à chaque portière, des arbres verts en parenthèse nous fermèrent le monde.

C’est de profil aussi que je voyais Cavelier. Il avait un visage de sous-bois, je veux dire de la couleur que revêtent les créatures peu visitées du soleil et qu’on croirait ne voir que par transparence, les feuilles prises à revers, montrant mieux ainsi leur ligne de tête et leur ligne de vie, les pierres qui s’oublient à rêver là depuis des siècles. Sa barbe rasée couvrait d’une ombre bleue ses joues et un menton avancé en un cap lumineux, non point fait pour reposer sur les choses, mais pour pivoter au centre d’un univers et en capter les plus furtives apparences. La bouche était grave, mobile et enfantine, les joues longues, le front haut qu’encadraient les cheveux lisses rejetés en arrière, mais prompts au moindre mouvement à se rabattre de chaque côté du visage, à la façon d’oreilles d’épagneul. La nécessité de remettre en place des deux mains les longues mèches pendantes lui donnait un air de rébellion un peu sauvage, et je m’aperçus que son nez busquait légèrement dans son visage olivâtre et que l’air tout à fait caractéristique d’absence et de fierté agressive qu’il portait d’ordinaire devait avoir pour origine un sang indien largement métissé de blanc.

Je connaissais son nom : celui d’un poète aux longues foulées qui prenait le continent Amérique, d’un océan à l’autre, pour son canton. Un poète baigné de mer. Il nageait dans son œuvre, tirait de l’arc, visait les étoiles, peignait des statues grandes et barbares comme des totems.

Nous allions ! La nature nous attendait au passage et venait s’encadrer dans les lunettes latérales de notre nacelle. Et tout cela était pour nous seuls. Nous étions partis avec des sens neufs pour en jouir. Jamais auparavant nous n’avions respiré, humé, violé du regard les mystères. De grands lambeaux de beauté s’accrochaient à nous à mesure que nous avancions. Inutile de refuser ce qui s’offrait : il y avait toujours de la place dans le cœur serré de Widgeon. Nous sentions nous presser sur les côtes le pouls accéléré des montagnes, et souffler à notre visage l’haleine des bois. La voiture écrasait des visions magiques dont les fantômes se redressaient immédiatement après notre passage, et meurtris et vivifiés nous suivaient du regard. Nous aurions affaire à eux plus tard, indéfiniment.

D’un côté de la route roulait une rivière dont les eaux eussent pu meubler un continent. Des arbres flottaient dessus, écorcés, pressés côte à côte, dessinant sur le chemin liquide des feuilles de palmiers, des rosaces, des soleils faits pour quelque païenne procession. De loin en loin une racine se dressait, l’air d’une étrange idole noircie par le temps, assise sur les eaux, serrant de ses bras noueux ses genoux croisés et veillant sur ses richesses. La rivière, avec sa profondeur ardoisée, semblait faite de la substance broyée des arbres, de leurs désirs et de leurs appels, de leurs reflets, et surtout de leurs cendres. Les montagnes imitaient l’élan de l’eau vagabonde et s’en allaient on ne savait à quelle croisade. Le ciel brouillé prenait l’aspect d’une énorme boucane. Un nuage sombre avait la forme d’un aigle monstrueux au bec tendu qui cherchait à crever le soleil.

Nous étions dans un monde sans limites, point modelé par l’homme. La forêt lui eût cassé la main d’un coup de brindille s’il avait osé la glisser dans son écran. Et tous les trois, à rester immobiles au cœur de Widgeon, de l’aube au soir d’une journée infinie, nous sentions pousser sur nous une ombre moussue. La robe verte d’Elfie, à ma gauche, dégageait un parfum de jeunes feuilles ; la veste brune de Cavelier sentait l’aiguille de pin.

La femme-fée détournait rarement le visage : son profil enfonçait son tranchant délicat dans l’aubier de la lumière. Cependant, il lui arrivait de reculer quand un spectacle d’une grandeur dure et fermée refusait au premier choc de s’ouvrir, et son regard se coulait un moment dans ma direction pour voir si moi aussi j’avais éprouvé le même refoulement violent. Puis elle se renfermait de nouveau dans sa secrète jouissance, refusant d’en rien distraire en paroles. Mais la beauté absorbée suintait des lignes fondues de son visage, de la courbe chaude de sa hanche à mon côté, de la palpitation de son cœur sous sa mince robe. De ses bras tendus, de ses poignets déliés, elle poussait Widgeon de l’avant et lui tâtait le pouls de ses mains fermement posées sur le volant.

Était-ce nous qui défilions ? Était-ce le paysage ? Nous avions l’air de créatures fantastiques lancées à la même allure. Il y avait entre lui et nous un défi de maintenir notre rencontre à cet état d’irréalité, de poursuite aigüe, à cet aspect d’apparition et de vitesse de fantasmagorie. Nous le traversions comme une flamme et lui perçait au passage de ses flèches les Visages Pâles. On eût dit que nous étions sommés de nous présenter mutuellement des images sans cesse renouvelées de nous-mêmes. Celles que nous étions un instant auparavant étaient rejetées comme ayant perdu toute valeur. Ni la nature ni nous n’existions dans la minute écoulée. Toutefois, il y avait dans le spectacle des moments dorés qui faisaient scintiller nos trois regards ; d’autres, noyés de joie, où nos cœurs se soulevaient jusqu’à nos bouches pour y boire.

Aux révélations les plus foudroyantes, presque impossibles à soutenir pour l’esprit solitaire, Cavelier passait le bras derrière moi pour communiquer avec Elfie en lui tapotant l’épaule légèrement, de ses longs doigts, ainsi qu’un délicat clavier. Et je croyais entendre une goutte d’eau tomber avec lenteur de feuille en feuille, du sommet d’un arbre. Il lui arrivait aussi de baisser le front vers mon front, à moi qui me trouvais la plus proche et je voyais de près ses yeux qui étaient d’un chevreuil dans lequel une âme d’homme aurait été prisonnière.

Nous baignions tous les trois dans une joie spontanée et totale et nul n’était occupé en secret à vouloir sentir plus profondément que les autres, ni à s’approprier les trésors que la nature, avec un tremblement généreux, secouait sur nous au passage et qui étaient faits pour glisser, non pour être retenus. Nous nous plaisions ensemble ainsi que des personnages qui se rencontrent dans un rêve nocturne. Représentant des sangs divers, nous n’avions plus d’autre patrie que celle de notre entente sans bornes. Nous étions là, desséchés de plaisir, trois aiguilles de pin tombées sur le sol de la forêt et qui, détachées de leur arbre, l’écoutaient chanter.

Nous débouchâmes sur Blue Sea Lake, le lac de la Mer Bleue.

Et le seigneur du lac, notre hôte, se présenta à nous.

Il était botté, je serais tentée de dire : éperonné. Avant de voir son visage, nous vîmes d’abord l’homme par les pieds, auxquels nous reconnûmes son titre de seigneur. Ils étaient plantés fermement sur le sol, comme deux pieds d’arbre à droite et à gauche d’un pas de porte. Ils reposaient sur l’humus forestier plutôt qu’ils ne s’y enfonçaient, à l’aise là-dedans, se gardant de l’écraser, et la terre montait avec tendresse autour d’eux et les léchait. On s’attendait à le voir se pencher vers elle : « Tout doux ! là, là, ma belle ! »

L’herbe de printemps formait autour des larges semelles des corbeilles. Tout l’amour qu’inspire la possession de la terre était dans ces pieds. Ils disaient le domaine profond d’en dessous, les richesses chaudes. Cet homme ne pouvait vieillir : il n’avait qu’à descendre de son seuil et à se planter quelques instants dans sa forêt pour se sentir repousser.

Au-dessus montaient les deux fûts droits des jambes, qui se rassemblaient pour former le tronc, d’où jaillissaient des bras faits pour se déployer dans les grands rêves et la générosité de la vie, et encercler d’amour Blue Sea Lake. La tête couronnait l’édifice, avec un feuillage frisé de cheveux roux, des yeux bleus ouverts sur le large. Je remarquai plus tard que le seigneur de Blue Sea avait les yeux de la même couleur que son lac. Sa peau était rose, mise à chauffer chaque jour au soleil, son nez en bec d’aigle et son menton terminé par une barbiche qui donnait à ce descendant de Normands l’aspect d’un mousquetaire. Ajoutez à cela le nom de Saint-Loup.

Il ne se pressait pas de nous faire entrer. Du premier coup d’œil, il avait serré sur sa poitrine les trois inconnus que nous étions pour lui. Nous répondions à un vœu qu’il avait formé depuis longtemps de nous réunir dans le lieu qu’il aimait le plus au monde. Il ne nous étudiait pas en détails, mais nous acceptait en bloc tels que nous étions. Il ne se souciait pas non plus de l’effet qu’il produisait sur nous, mais il attendait son moment pour nous mettre en face de Blue Sea et voir ce que l’artiste qu’il estimait exister en chacun de nous pouvait en tirer.

Il laissait son domaine nous accueillir. Le soleil du petit espace défriché où il se tenait tombait de toutes parts sur nous en fleurs d’or fléchissantes d’une attente trop longue. Il fallait aussi s’occuper de Widgeon, dont le nez avait buté dans tant de racines qu’elle avait l’air de sortir d’un terrier. Elle et Kilty haletaient, les flancs chauds, et leurs yeux pointus luisaient dans l’atmosphère verte.

L’honneur de la course lui revenait. Ce n’est qu’après que sa maîtresse l’en eût remerciée, d’une tape claquante de la main sur la portière, et mise à dormir sous la couronne de la forêt, que nous nous tournâmes vers la maison.

Une maison de paysan à la vérité, une ancienne demeure de pionniers canadiens, de celles qui mesurent quelques pieds carrés et abritent une douzaine d’enfants. Le seigneur l’avait achetée dans sa jeunesse et conservée intacte. Comment tenait-elle debout ? Bâtis en bois de cèdre plus durable que la pierre, jointoyés de mousse, peints de chaux, ses murs en vieillissant reprenaient le fléchissement des arbres dont ils étaient issus. Le toit les couronnait de bardeaux qu’ébranlaient en été le trottinement feutré des écureuils, en hiver la plainte musicale de la neige, et l’automne la mélopée des longues pluies convoyées par l’attelage rouge des feuilles d’érable, quand la maison pleurait ses absents.

Saint-Loup n’avait pas touché au rez-de-chaussée qui avait encore sa salle aux solives chatouillées de fumée, sa chambre au papier moisi où s’étaient succédé les bers normands, picards, poitevins ou bretons et les lits en bois d’érable des générations qui avaient vécu là. Il s’était contenté de hausser le toit d’un coup d’épaule et de tracer dessous des cellules où, sur le plancher tapissé d’odorante poussière, attendaient à l’intention d’hôtes élus au passage le cadre de lit, le pot à eau, l’éclat de miroir qui meublaient chacune, et ce qu’il restait d’une bougie rongée par les souris des champs. On courait tout de suite à la petite fenêtre à quatre carreaux pour toucher des yeux la forêt penchée.

Ce qui frappait dans cette maison était qu’elle fût si petite. L’œil allait d’elle au grand louvetier qui en était le propriétaire et eût pu l’agrandir à sa taille. Il y avait dans l’humilité de la cagna, dans son air penchant, dans son fumet de pétrin et de huche, quelque chose sans doute qui répondait à un instinct paysan, à un flair de chasseur, à des goûts d’homme des bois sous ceux de l’homme des villes que ses fonctions le forçaient d’être la plus grande partie de l’année. Il accomplissait là-dedans les besognes qui entretiennent la vie aussi simplement qu’un pêcheur qui se nourrit de sa pêche vide son poisson.

Sitôt arrivé, ce n’étaient pas seulement des habits spéciaux qu’il revêtait, la carapace basanée de l’animal des forêts, mais la petite maison toute entière qu’il semblait porter sur son dos et traîner après lui, pour la trouver au lieu et à l’heure où son corps avait besoin de sommeil et de mets préparés sur le poêle « colon », dans l’antre de la cuisine.

Il n’en avait pas honte. Il l’aimait ainsi, sachant qu’un garde-feu en eût à peine voulu, affaissée sur une hanche, enflée aux genoux, un cerne noir autour des vitres, et des taches de vieillesse sur sa face. Petite, mais voulant demeurer telle, ayant fait son temps et sa besogne, satisfaite encore d’ouvrir sa fenêtre au coin du bois, consciente de son pedigree, ainsi que son maître du sien, et ne voulant plus servir que de distraction à un gentleman. On lui avait défriché un peu de terrain tout autour pour qu’elle respirât et épargné à son intention près de la porte deux grands bouleaux qu’elle eût pu prendre pour ses petits-fils.

Elle fut contente de se livrer à nous, de sentir son plancher plier sous nos pas, et pendant que notre hôte cherchait la théière dans un vieux bahut, et que le poète, assis sur un cadre de lit, regardait fixement sans les voir la paire de godillots qu’il avait déposés à terre devant lui, Elfie et moi grimpions vers ce que la petite maison canadienne appelait fièrement le comble, les bras remplis de nos pack-sacks d’excursionnistes. Elfie abandonnait sa robe verte pour enfiler des culottes de coureur des bois, des bas de laine et des bottes de ski, à la hâte, dans l’ordre où Widgeon les avait tirés pour elle de son coffre, sans se préoccuper de leur endroit ou de leur envers, de leur forme ou de leur couleur. La femme disparaissait de plus en plus pour ne laisser place qu’à Elfie. Le détail ne comptait plus. L’essentiel était de faire vite pour répondre à la forêt qui bramait d’impatience autour de nous. Elfie descendait l’escalier en rabattant de la main ses cheveux lisses et clapotant à chaque marche dans ses souliers mal lacés. Son petit visage d’ondine couronnant son accoutrement de garçon avait la grâce délicate de la fleur-du-spectre qui éclaire de sa pâleur translucide le sous-bois des forêts du nord.

Nous nous mîmes en marche. Saint-Loup le maître allait devant.

Cet homme à la maison petite, qui dédaignait les trésors bâtis, avait un domaine forestier où il pouvait promener de long en large ses rêves. C’était toute la sauvage nature capturée, à la hauteur de sa main, mais qu’il dédaignait cependant de tenir en laisse. La forêt continuait à vagabonder. Possédée, elle demeurait maîtresse. Nous passions dans de vastes allées qu’il avait tracées lui-même au cœur de la brousse et qui filaient devant lui tout droit comme la respiration de sa poitrine. Elles étaient faites pour lui seul et ses hôtes d’occasion. Il en avait besoin pour porter son regard. Les allées fouillaient pour lui les lointains, d’un élan exaspéré, à la façon d’un désir d’homme. Il était cuisant de s’y retrouver chaque jour sans pouvoir en allonger la perspective. Elles posaient à l’horizon la même borne. Il était arrivé à leur rectitude au prix d’efforts patients et d’une fortune engloutie, guidé par l’unique souci de leur perfection. L’automne, elles se remplissaient du torrent rouge des feuilles et il connaissait une ivresse marine à se sentir pris dedans jusqu’aux genoux et à les fendre à longues enjambées bruissantes. Il songeait parfois qu’il aurait de moins en moins de force pour lutter contre elles. Après son départ, il se représentait leur veine noircie bourrée de la neige duveteuse de l’hiver que, prisonnier de la capitale, il ne pouvait venir voir. Mais il la parcourait chaque jour en esprit, par silencieuses foulées, sur des pieds qui se posaient à peine.

Blue Sea s’annonça par une sorte de sanglot apaisé contre la cuirasse rocheuse des rives, et nous comprîmes pourquoi ce lac au cœur des sombres Laurentides où dominent les eaux grises portait ce nom. Le bleu de sa nappe nous arracha un cri. Nous nous penchâmes dessus comme si venait de réapparaître à nos yeux une couleur oubliée du monde.

Un bateau de garde-feu attendait pour nous en faire faire le tour, et l’homme, un Canadien du pays, assis au moteur, portait les couleurs du lac presque insolemment, dans les yeux, la cravate et la chemise ; et lorsque Saint-Loup lui eut par badinage laissé entendre que c’était un honneur pour Blue Sea d’avoir notre visite, son expression signifia qu’il savait de quoi il s’agissait et qu’il ferait de son mieux pour ne pas nous décevoir. Il fila à toute allure le long des rives, comme secrètement enivré lui-même de leur beauté, puis nous conduisit dans les anses les plus mystérieuses où il nous laissait reprendre haleine, dans un silence qu’il partageait avec nous.

Le lac avait pour habitantes des créatures d’îles qui voguaient à sa surface, aériennes, soulevées par la caresse de l’eau, et portées par les agrès des arbres. Nulle trace de vie humaine. Sur une pointe, une construction de bois s’avançait, basse et dorée, ambulatoire, toute en fenêtres : une chapelle protestante, nous dit notre hôte. Elle s’ouvrait deux mois de l’année. Bien que ce fût le milieu de juin, elle était encore désœuvrée et s’exerçait au prêche dans sa chasuble de peinture jaune, au milieu de l’encens vert des feuillages naissants.

Les bouleaux étaient le seul peuple que le lac eût admis sur ses rives.

Leur tronc lisse, charnu et doré, faisait penser à un corps de jeune homme. Malgré leur grâce, leur attitude légèrement penchée, ils étaient suggestifs de virilité, groupés par petits nombres, à la façon des jeunes gens dans les cours des collèges et sur les places des villages. Ils chuchotaient entre eux, mêlaient leurs chevelures pendantes, riaient sur leurs secrets. Une sève adolescente gonflait leur torse, et il y avait déjà à la jointure des branches supérieures un gonflement de biceps. La plupart se divisaient au sortir du sol en deux ou trois troncs égaux, incapables de se réaliser, bouquets de forces perdues. On sentait une jalousie de mâles dans leur manière de cerner Blue Sea. Ils avaient découvert cette étonnante biche aux yeux bleus qui les regardait d’une façon admirative, pelotonnée dans ce giron laurentien, et prétendaient en demeurer les uniques possesseurs. Nul ne s’en approcherait. Quelques-uns d’entre eux prenaient une inclination violente et tombaient sur la face des rudes étrangers qui s’avançaient pour la voir, mélèzes barbus, pins à l’ombre bleue comme celle qui dissimulait le menton téméraire de Cavelier.

Celui-ci ne les quittait pas des yeux. J’étais frappée de la ressemblance à la fois physique et spirituelle qu’il offrait avec eux : même corps en longueur, même pâleur dorée du visage, même chevelure tombante ; même reflet ombrageux dans l’expression, même force insoupçonnée sous la nonchalance, même absence de pose dans une attitude incomprise des balourds. Pour les regarder, Cavelier se penchait au bord du bateau au même angle végétal que les amoureux du lac, et il y avait dans son immobilité la même interrogation que dans la leur et le même souci passionné de sa destinée. Ceux qui ne pouvaient toucher l’eau de la réalité de leur tronc et de leurs branches tentaient de la troubler d’un reflet. Cavelier aux yeux magiques n’avait qu’à toucher de son front un front de femme.

J’étais sûre que ces bouleaux répétés à l’infini seraient la découverte dominante de son voyage. Ils reviendraient à son insu en flots de sève sirupeuse nourrir ses poèmes et il y aurait au-dessus de ceux-ci un panache qu’il avait dédaigné jusqu’à présent. Ils défilaient déjà dans sa tête, ils se groupaient dans ses yeux, ils comptaient plus que les femmes dans ses visions. Jamais il n’avait éprouvé ce sentiment d’amplitude, ni senti sa vie cernée de tant de fraîcheur, d’éclat, de désirs, d’ambitieux et multiples projets. Il était lui-même Blue Sea Lake et se sentait entouré de toutes parts par un amour frémissant presque insoutenable dans sa façon de le presser trop vivement et d’exiger de lui ce qu’il n’était pas encore prêt à donner. Il eût même préféré n’avoir rien à donner. Il portait sa main brune à sa gorge. Que lui voulaient-ils ? Sa jeunesse avait droit à quelque nonchalance encore, à la possession exclusive de soi-même, à la dérobade devant des sommations trop précises. Leur empressement l’importunait presque. La pâleur de son visage s’accentuait, sa lèvre faisait la moue, je crus qu’il allait défaillir. Mais détournant soudain des yeux égarés, Cavelier gonfla ses biceps et gronda : « Je voudrais me battre ! »

Elfie n’était qu’un sourire fondu dans le paysage. Sa pâleur à elle continuait les teintes de nacre répandues dans les anses caillouteuses du lac, dans les baies les plus nordiques du ciel. Il semblait qu’elle fût venue au monde dans cette barque dont elle épousait les lignes, le balancement, l’allégresse. Elle ne songeait pas à discuter l’acceptation de ce qui s’offrait, étant elle-même toute offrande. Le velouté de ses yeux faisait suite à celui des creux d’ombre aux aisselles des branches de pin. Elfie, dont j’ignorais la maison et l’état-civil, trouvait soudain une raison d’être dans le cadre de Blue Sea. Arrachée à l’emprise de Widgeon, elle n’avait plus cette apparence de fuite dans l’espace et dans le temps. Elle appartenait à ces lieux par sa couleur, sa forme, la goutte d’ombre de son regard, son détachement des choses, son absence de pesanteur. Il n’y avait chez elle aucun effort pour s’adapter. Elle était de même essence que ce qui l’entourait. On eût cru qu’enfant elle avait parcouru cette forêt et apparaissait aujourd’hui à la lumière, toute imbibée de ses parfums. Quand à l’heure du bain nous la vîmes choisir un rocher abrupt pour se jeter à l’eau qu’elle fendit de la cisaille de ses longues jambes lunaires, sous l’intimité du ciel, et qu’elle prit le large, j’eus l’idée qu’elle aborderait loin de nous, dans une anse détournée, et que confondue avec les feuilles elle disparaîtrait à jamais dans le sous-bois.

Saint-Loup dominait Blue Sea du regard. Peut-être se sentait-il exclu de notre trinité. La route n’avait pas lié ses veines aux nôtres. J’eusse dû par l’âge me rapprocher de lui, mais je demeurais fidèle au pacte conclu sur le seuil de Widgeon avec les deux autres qui m’accordaient le parrainage de leur jeunesse, quand tout l’inconnu nous soufflait son haleine excitante à la face. Au lieu de les séparer, je les unissais. Ils découvraient des images nouvelles d’eux-mêmes. Au fond de leur cœur, ils saluaient en moi l’entraîneuse. Nous continuions à courir vers les ardentes découvertes. Rien n’avait baissé dans leur chaude humeur parce qu’ils savaient la mienne irréductible. Sans cesse des visions nouvelles se levaient qui fauchaient les précédentes et mettaient un grain de sel sur notre état d’écorchés de la sensation.

Le maître nous dominait, d’une certaine manière. Il nous promenait devant une galerie de tableaux qui lui avaient été de tous temps familiers, ceux d’être de sa race, issus de Blue Sea, le lac au sang bleu.

Un silence pesait sur nous, mais le nôtre venait d’un enchantement presque trop lourd à porter, auquel chaque minute ajoutait sa charge. Cavelier et moi, nous tenions des grands rapaces qui digéraient leur proie. Saint-Loup goûtait la joie d’offrir, non de prendre. Il était en harmonie parfaite avec Blue Sea, comme s’ils se fussent concertés longuement la nuit précédente, dans l’élaboration d’un programme. Ils avaient réglé ensemble cette fête du printemps, ciselé ce joyau vert, bleu et or. La préoccupation de bien faire les avait tenus éveillés, et chaque fois qu’il allait s’endormir, son oreille s’ouvrait à un remuement des feuillages nerveux qui se retournaient d’un côté sur l’autre, à un craquement des rives sous les soubresauts du lac.

La fatigue tirait ses traits. À présent que tout allait à merveille, il abandonnait son rôle actif pour retourner à la sérénité coutumière de son cadre. Sa connaissance de ce qui l’entourait lui donnait un air de sagesse et de désintéressement supérieurs à notre avidité. Lui savait que nous étions à la poursuite d’une impossible harmonie. Notre durée serait inférieure à celle des choses. Assis à l’arrière de la barque, il couvrait d’un peu de pitié cette batelée de rêveurs insatiables qui ne laissaient après eux qu’un sillage que Blue Sea effaçait en silence.

Pendant que le seigneur, à l’aise dans sa robe de chambre monastique, les pieds dans des pantoufles indiennes bariolées, demeurait au coin du feu à écouter le tic tac de sa maison, nous sortîmes, bien qu’il fût après minuit, et que les bois lourdement endormis nous couvrissent dès le seuil de leur haleine humide. Les bouleaux tournants de la porte essayaient de déchiffrer les mystères. Aucune lueur ne guidait nos pas. Avec les bâtons dont notre hôte nous avait pourvus, nous poussions devant nous l’obscurité pour la forcer à nous livrer passage. Sous nos pas, des cailloux dégringolaient les pentes, en somnambules. La forêt que nous ne pouvions plus voir entrait dans nos yeux pour regarder au fond de nous.

J’avais repéré dans la journée une piste marquée à l’entrée par une cabane en ruines, à la gueule béante et aux yeux crevés. Elle devait mener au lac et nous nous y enfonçâmes. Nous marchions en file indienne, tâtant le sol du bâton. À une déclivité brusque du terrain, et à un souffle de naseaux humides, nous devinâmes un cours d’eau couleur d’encre, plusieurs fois noué sur lui-même, qui cherchait aussi le chemin de Blue Sea. Il charriait dans sa veine profonde le sang nocturne de la forêt. Cavelier s’immobilisa. Sans voir son visage, nous sentîmes qu’il exprimait un refus d’avancer. Qu’est-ce qui lui inspirait tout d’un coup ce désarroi ? Non la peur. Je l’entendais encore siffler entre ses lèvres serrées : « Je voudrais me battre ! » Les révélations de la nuit étaient-elles trop brutales pour lui ? Creusaient-elles dans son sang rouge un abîme ? Avait-il conscience d’une trahison envers la forêt ancestrale — si mes suppositions étaient fondées — qu’il fendait d’un visage pâle sous sa crinière assouplie et qu’il analysait avec un plaisir de dilettante, au lieu de s’en aller bras dessus bras dessous avec les arbres, son arc à l’épaule ? Un chant qui menaçait de défoncer le coffre trop étroit de sa poitrine s’élevait-il en lui jusqu’à lui faire mal de ses résonances ? Nous attendions, immobiles, écoutant battre le cœur ravagé de Cavelier, devinant que son corps se clouait sur place pour résister à la rafale qui lui assaillait l’esprit avec violence. Il sentait plus que nous la force nocturne de la forêt qu’il découvrait d’une façon trop subite. Elle le traitait en enfant, l’emportait sous son bras en lui jetant un sac d’obscurité sur la tête, et à demi étouffé, il n’avait même pas la ressource de crier.

Nous fîmes volte-face sans rien dire, renonçant à voir l’orgueilleux visage de Blue Sea sous les étoiles. Était-ce un sacrifice pour Elfie ? Elle, qui se retournait aussi silencieusement qu’une feuille, n’en montra rien. Et tout à coup, au cœur de l’ombre, un petit lac dont nous ne soupçonnions pas la présence se montra, lové sur lui-même, gris et frileux, épaulé au flanc abrupt d’une montagne, velue à cette heure plutôt que boisée. Nos pieds se turent sur le gravier de la piste. Un chant gracile et musical s’élevait des rives basses et l’on ne savait à quelles créatures de l’air ou de l’eau l’attribuer. Nous ne disions rien, cloués sur place, mais notre haleine parlait pour nous. Le petit lac tragique descendait en nous à des profondeurs que celui de Blue Sea n’avait pas atteintes. Il nous dégrisait de l’autre. Il passait autour de nos cous son bras pesant et gris et rapprochait nos visages qui dans la journée avaient été occupés à grappiller séparément les offrandes dorées. Nous redevenions semblables à nous-mêmes, vidés du faste qui nous avait éblouis. Il nous semblait que le petit lac ouvrait près de notre oreille sa bouche tremblante pour nous parler. Nous sentions notre visage fondre sous la nuit et notre esprit, bouché par trop de splendeur, ouvrir subitement ses vannes. Nous étions placés en face d’une tristesse que nous avions voulu fuir et sans laquelle nous nous desséchions. Le lac mettait sous nos yeux, avec un calme déconcertant, son abandon séculaire. Incapable de tempêtes, il avait choisi d’être, dans le visage de la solitude, ce regard que rien ne pouvait éclairer. Inférieur à l’autre en beauté, il le surpassait par son indépendance. La barque du garde-feu à l’agressif équipement bleu n’arriverait jamais jusqu’à lui qui se défendait par la palissade de ses joncs et les lances de ses roseaux acerbes. Nous avions repris nos mesures normales. Chacun reconnaissait dans son compagnon ses propres insuffisances et l’inquiétude, habitante éternelle du cœur humain. Tout le clinquant or et bleu d’une chaude journée tombait de nos corps qui frissonnaient, nus et gris.

« Nous l’appellerons le lac de l’Absent… » chuchota Cavelier. Sa pensée retournait-elle soudain à celui que nous avions abandonné, occupé là-bas à supputer les richesses que nous allions rapporter de notre insolite équipée ? Ou ce nom d’absent qui lui venait aux lèvres répondait-il dans le secret de son cœur à l’impression dominante laissée par cette journée en apparence si fertile : celle d’un vide en lui, d’un creux qu’il n’avait pu combler ? Quelque chose refusait de répondre, demeurait absent. Ce monde qui n’était pas le nôtre fuyait de tous côtés en nous narguant. Nos regards manquaient de promptitude pour le saisir et nos mains lâchaient prise.

Nous revînmes lentement sur nos pas. La maison apparut, avec sa petitesse parlante. Nous nous arrêtâmes sur son tertre avant de rentrer. Quelque chose nous força à lever la tête. Le ciel illuminé pompait nos visages jusqu’à lui, nous mettait au cou un collier de constellations et marquait nos épaules d’étoiles, comme celles des marins.

Le maître attendait, les pieds sur les côtes chaudes du poêle. Nous nous assîmes autour de la table et bien que chacun se tînt droit, dans l’attitude raidie du visionnaire, il semblait que cette table fût là pour que nous couchions sur elle la tête et que le trop plein de nos cœurs se répandît en sanglots.

Épaves.

— Je vous présente mon cousin, le prince Stépanovski.

La voix s’éteignit dans une sorte de rire où se mêlaient la fierté et l’attente. Une femme, ayant prononcé ces paroles, s’effaça. Elle cessait d’exister du moment qu’elle les avait dites. Le silence joua le rôle d’une eau qui se referme sur une noyée. Son rire monta quelque temps dans l’air comme une dernière bulle.

Le prince franchissait la porte. À sa vue, une angoisse obscure vous saisissait qu’on tâchait de restreindre à cet encadrement de porte. Le visiteur paraissait de taille extraordinaire : n’allait-il pas s’y cogner la tête ? Un prince entrait, traînant à sa suite des histoires royales : on le voyait se défonçant le crâne au passage d’une porte basse.

On se redressait en même temps que lui. On essayait de maîtriser son étonnement, de cacher qu’on était impressionné. L’angoisse qu’on avait ressentie se transformait peu à peu en une sensation d’étrangeté. Le prince chassait devant lui l’atmosphère de ce salon rectangulaire assez vaste, écrasé entre deux étages d’un building. Il semblait que pour la première fois depuis des années on eût ouvert les fenêtres, et qu’un air d’une odeur et d’une saveur nouvelles fût entré. Le visiteur n’était que grand et cependant il faisait volume dans le salon.

La cousine ôtait ses gants de fil gris, son manteau de satin, ses chaussures de neige, remontait la voilette au-dessus de son nez aquilin aux narines étroites, fermées aux odeurs vulgaires, reprenait haleine, menait un petit bruit de gouvernante bien élevée, choisissait pour s’asseoir un fauteuil de moyennes dimensions.

Le prince enlevait son bonnet de fourrure. Dépouillé de lui, il ne perdait guère ni de sa hauteur, ni de son allure, car la brosse de ses cheveux, compacte, luisante, militaire, dressait sur son front une sorte de coiffure de boyard.

On ne voyait pas ses yeux, à cause du lorgnon à verres fumés qu’il portait. Le col de sa pelisse retenait de la neige. Il s’assit sur une chaise à dossier raide et attendit, gardant à la main sa canne. Il n’avait enlevé qu’un de ses gants, de fil gris aussi, laborieusement reprisé à petits croisillons auxquels l’œil se prenait. Il y avait de l’oiseleur dans ce prince. Il tenait, dans un geste de grand fauconnier, ce poing ganté de gris haut levé, appuyé sur le jonc à bande d’argent.

Quelqu’un voulut l’en débarrasser, le laissa tomber maladroitement à terre.

La cousine fut la première à le ramasser, le lui remit entre les mains.

— Mon cousin ne se sépare pas de sa canne, dit-elle. Il avait tellement l’habitude de la cravache, en Russie.

La phrase s’éteignit dans le même rire défait…


On parla de l’hiver canadien. Comme les conversations ordinaires n’étaient plus à l’échelle de ce visiteur, on introduisit dans le salon l’hiver lustré et inoffensif dont les pattes bottées de neige laissèrent des empreintes sur le tapis. On lui caressa l’échine, on lui fit faire le tour de la pièce, entre les meubles victoriens, et renifler l’odeur d’eau croupie et fumante que dégageaient les calorifères. Après, il fallut le renvoyer des cerveaux vides. Cependant, il avait servi d’amorce à la conversation.

— En Russie, l’hiver…

La cousine venait aimablement au-devant des propos en se posant sur le bord de son siège, les mains retombant à la hauteur des bras du fauteuil, ainsi que des ex-voto de cire, auxquels pendait une paire de gants gris. Elle confessait qu’elle ignorait l’hiver russe. Elle arrivait directement de la Californie. Quant au prince…

Elle hocha la tête, le regard en coin dans sa direction : il en avait vu, bien entendu, de plus rudes dans les camps de prisonniers des Bolcheviks !… Son rire contenu se posa en points de suspension au bout de sa phrase.

Le prince regardait droit devant lui.

— Évidemment ! dit-il.

Ce fut tout. Le ton était d’un clair métal sans bavure, vibrant, incisif. La conversation retomba comme une gerbe coupée.

On entendit une voix dans le salon :

— Quand mon mari était en mission à Washington pendant la guerre, nous avons rencontré un ancien général de l’armée blanche, Sergéief. Vous connaissez peut-être ?

Le prince ôta son lorgnon fumé, parut recouvrer la vue.

— Sergéief, de l’armée de Sibérie ? Parfaitement. Je l’ai eu sous mes ordres en 1916. J’étais ministre du ravitaillement des armées sous le régime tsariste. Ah ! Sergéief. Je suis heureux d’apprendre qu’il s’en est tiré. Nous avons fait trois mois ensemble, dans les mines de charbon de Likharév. Moi je me suis sauvé, avec un groupe de camarades. Après, ce fut une boucherie. On m’a dit que les Bolcheviks avaient tout nettoyé.

De belle qu’elle était au repos, sa physionomie se transforma. Il y eut une cruauté néronienne dans son profil martelé. On trouva son regard étrange et fixe, sans s’apercevoir qu’il avait un œil de verre. La bouche devenait à s’exprimer d’une extraordinaire sauvagerie. Les lèvres qui, fermées, ne montraient qu’une fermeté et une pureté de dessin, s’ouvraient sur des dents irrégulières, pointues, se chevauchant les unes les autres, plantées comme des crocs, des dents hérissées dans le visage glabre.

Tous les regards étaient dirigés sur cette bouche. De temps en temps, ils s’en détournaient, comme on détourne les yeux d’une infirmité, par crainte de blesser celui qui en est affligé. On n’avait plus devant soi un homme, mais un loup sibérien, racé, haut sur pattes, l’œil brillant, la mâchoire acérée.


Celui qu’on attendait entra : le maître de maison, l’honorable sir John MacBride, ministre des Mines. Comme c’était dimanche, et la veille des élections, sir John venait de faire des visites : à l’archevêque, au supérieur des Jésuites et au Bishop de l’église anglicane.

Il était curieux de voir les deux hommes face à face, chacun mesurant plus de six pieds, deux géants dans le salon bas, prêts à défoncer de la tête la pellicule du plafond.

La ressemblance s’arrêtait là. Autant le Russe était mince dans sa jaquette lustrée et élimée serrée à la taille, autant l’autre présentait d’épaisseur et de solidité. Sa redingote rappelait l’église, les visites dominicales. Son visage rouge, au menton prolongé par une barbiche blanche, était posé sur de redoutables, de massives épaules écossaises, faites pour la lutte.

Le grand loup russe gardait quelque chose de furtif dans l’allure, un élan retenu, un bondissement différé.

Le ministre régnait dans cet appartement fragile de palace où les meubles lourds semblaient posés aux quatre coins ainsi que des cailloux sur une feuille de papier prête à s’envoler. À travers la porte en arcade du salon, on apercevait la table à nappe empesée de la salle à manger au-dessus de laquelle il s’inclinerait tout à l’heure en murmurant les grâces ; à l’autre bout, un corridor plein d’ombre fuyait sous son épais tapis vers la bibliothèque où il introduisit le visiteur. Des livres parcheminés mettaient aux murs unis une double peau : il y avait là tous les « Acts » du Parlement canadien depuis sa fondation.

C’est au milieu de ces documents qu’il préparait des discours qui lui ressemblaient : carrés, pesants, substantiels, sur lesquels il eût pu jurer, en levant la main, comme sur une bible. On voyait, dans une corbeille plate, la pile des journaux de la semaine, et par-dessus, un livre à couverture jaune, ouvert, face renversée : La Madone des sleepings.

Le ministre s’assit dans un fauteuil de cuir. Le prince aux flancs maigres sortit de sa poche un portefeuille. Il dut s’exprimer dans un anglais appliqué que Sir John écouta en tendant sa bonne oreille, avec l’impression qu’il était devenu complètement sourd. Cela l’indisposa un peu. Heureusement qu’il savait d’avance de quoi il s’agissait. Le prince était l’émissaire d’une société française qui envisageait la création d’usines au Canada pour l’exploitation industrielle des immenses toundras du nord, selon un procédé nouveau. Il fallait d’abord faire patenter le brevet au ministère des mines. Comme il attendait vainement une réponse depuis des semaines, il tentait près du ministre une démarche personnelle.

Il dut recourir à de nombreuses explications. Sir John avait allumé sa pipe, lui faisait répéter une formule, discutait le procédé d’extraction, critiquait un article des statuts.

Au bout d’une heure, il secoua lentement sa pipe dans le cendrier. Le prince, hypnotisé, suivait de son œil unique ce geste. Le ministre emprunta le ton des voix onctueuses qu’il avait entendues au cours de ses visites dominicales :

— Je vais faire examiner votre affaire. Je presserai les bureaux. Vous aurez une réponse dans la semaine.

Une fois seul, il ouvrit un panneau de sa bibliothèque, en sortit un carafon de verre ancien à petites facettes, se versa une rasade de scotch, mit le radio en marche, — c’était l’heure du Boston Symphony Orchestra — et enfoncé dans son fauteuil, reprit La Madone des sleepings.


La nuit était venue, une nuit humide de mars qui creusait des fondrières sous le pied. La neige restait en tas dans les ruelles, comme des déchets. Dans les endroits mal éclairés, on contournait avec dégoût les éminences qu’elle formait, en se demandant ce qu’elle recouvrait. Parfois, une écorce d’orange était déposée, trompeuse, au sommet d’un sorbet d’un blanc grisâtre. On butait contre une bouteille de gin vide, une boîte de conserve au couvercle ébréché, un paquet enveloppé de journaux humides, de la taille d’un enfant nouveau-né.

Il y avait un terrain vague au centre duquel une machine excavatrice dressait un bras oblique, rigide, noir et immobile qui donnait le frisson. Ce bras allait s’abattre, faucher l’air autour de lui. De fait, n’avait-il pas commencé sa besogne ? Et n’était-ce pas là l’explication des tristes maisons plates aux murs rasés au-dessus des fenêtres du dernier étage ? Les hommes à court d’imagination faisaient des toits à la façon de paliers sur lesquels ils semblaient attendre, frileux et fourvoyés, écoutant aux portes de l’espace, dans un corridor interminable aux étoiles fumeuses.

Le prince et sa cousine traversèrent ce terrain pour arriver chez eux. La maison ressemblait à tant d’autres, posées, comme des caisses d’emballage, des deux côtés de la rue. Ils ne reconnurent leur logis que grâce à son numéro. Il y avait dans le vestibule une rangée de boîtes aux lettres. Sur l’une d’elles, un carton indiquait : « Prince Stépanovski ». Ils montèrent jusqu’au troisième étage. On entendait du corridor l’eau couler dans une salle de bain et quelqu’un s’ébrouer en sifflant et en chantant à tue-tête My old Kentucky Home. La cousine sortit une clef de son sac. À l’intérieur, ce fut le triste sitting-room des garnis. Papier bleu sur les murs où se noyait la lumière, linoléum à dessins de tapis sur le plancher, fauteuil à bascule, sofa déjeté, portière verte masquant une ouverture.

Le cousine disparut derrière cette portière. Le prince déposa sa pelisse sur le sofa, sa canne et ses gants sur la table, ses snow-boots sur la rosace centrale du linoléum, traîna le fauteuil à bascule près du radiateur, déplia un journal.

On entendit dans l’autre pièce un bruit d’eau qui coulait d’un robinet, un tintement de vaisselle. Au bout de quelques minutes, la cousine parut, portant, dans un vase en forme de pot à eau, du chocolat fumant qu’elle déposa sur la table recouverte d’une nappe de papier. Elle mit le couvert, des tasses épaisses achetées au Fifteen-cent store, des petites cuillers luisantes et jaunes qui sentaient le vert-de-gris. Un pot à confiture servait de sucrier.

Elle sortit d’un tiroir un sac contenant des gâteaux secs au gingembre.

Le prince vint s’asseoir à table, se tint droit, immobile, pendant qu’elle versait le chocolat. Elle vida les gâteaux sur une assiette qu’elle lui présenta, laissant encore une fois échapper son petit rire forcé. Rire héroïque, qui voulait masquer l’insuffisance de ce souper. Le prince planta ses dents aigües dans les gâteaux au gingembre aussi durs que roc. Il ne s’en plaignit pas. Mais au moment où elle emportait à la cuisine les tasses vides, il saisit le sac de papier qui traînait sur la table, souffla dedans et, se penchant, le fit éclater dans son dos.

Au bruit de l’explosion, elle tressauta, se retourna vers lui :

— Oh ! vous m’avez fait peur. Quel taquin vous êtes !

Il continuait à se tenir rigidement sur sa chaise. Il n’avait pas le visage de celui qui vient de se livrer à une plaisanterie. Son expression n’était rien moins que joueuse et son œil unique regardait par-dessus la nappe de papier dans la direction de la fenêtre qui béait, au ras du toit, on ne savait sur quel gouffre.


Rien ne venait du ministère. La cousine se mit à chercher des leçons. Elle fit visite aux Français de la colonie qui enseignaient dans des établissements publics et dont le consulat lui avait donné l’adresse. Elle se présentait avec une désinvolture qui masquait sa timidité. Il fallait à tout prix réussir. Elle annonçait sa visite par téléphone, se recommandait du président de l’Œuvre française, donnait tout entier son nom : Marie-Louise Fourcade de Chantenay du Tracy. À cause de sa longueur, il faisait sur le moment l’effet d’un titre officiel ou honorifique. Pour un peu, on eût cru Marie-Louise Fourcade de Chantenay du Tracy chargée de mission. Il fallait bien trouver un moment pour la recevoir.

Elle arrivait. Elle ne vous indisposait pas au premier abord en étant d’un âge différent de celui qu’indiquait sa voix au téléphone. Son âge demeurait incertain. Il n’était pas ce qui importait. Elle haletait en entrant. Elle avait pressé le pas dans le froid ainsi qu’on monte un escalier. Il imprégnait encore ses vêtements. On se hâtait de la débarrasser de son manteau qu’on tenait du bout des doigts comme s’il eût été mouillé. Sa voilette aussi était mouillée. La plume de son chapeau de velours pendait, un peu défaite. On était ravi qu’elle eût ce chapeau de velours, cette voilette qu’elle relevait en turban au-dessus de ses beaux yeux bruns. Sa jupe trop longue pour la mode ajoutait à sa silhouette. Les autres femmes n’eussent osé porter une telle jupe. Son manteau godait sur la doublure ouatée, comme si un mauvais plaisant eût fourré sous ce satin de Californie des poignées de neige.

Elle se mettait vite à parler de son cousin le prince, qu’elle accompagnait dans ses voyages comme secrétaire. L’inventeur de la nouvelle tourbe était aussi un de leurs parents. Le prince était chargé d’une mission puissante, délicate, qui exigerait de leur part une longue attente. Elle voulait trouver quelque besogne qui occupât ses loisirs. En la voyant jouer d’un air nonchalant avec ses gants, on ne se fût pas douté qu’elle dînait depuis longtemps d’une tasse de chocolat et de gâteaux au gingembre.


Elle trouva une première leçon. Il s’agissait d’accompagner deux enfants, le frère et la sœur, en promenade l’après-midi, en leur parlant français. Le moment le plus dur était celui où la femme de chambre venait lui ouvrir la porte et ne répondait à son rire aimable que par un regard étonné, comme si elle eût ri, aussi, en langue étrangère, l’introduisait dans le vestibule en tenant ses yeux sur les empreintes que ses snow-boots laissaient après elle sur le tapis.

Ses deux robustes anglo-saxons d’élèves ne craignaient pas le froid. Ils s’élançaient dehors avec des cris qui brisaient la pellicule de l’air givré. Les jours où le vent piquait dur, et qu’ils allaient glisser sur la montagne, la nurse barbouillait leur visage de cold-cream. Ils saisissaient chacun leur nouvelle gouvernante par un bras et aux coups de rafale, cachaient leur petit nez pommadé dans le manteau de satin. Un fox joueur accompagnait l’expédition. En montant la colline, elle avait l’impression de traîner les enfants, le toboggan, le chien et la colline même. Le garçon se couchait le premier sur la planche matelassée, la tête inclinée de côté vers la neige, dans un geste caressant, puis, par-dessus, la fillette qui plus délurée gardait ses yeux ouverts, enfin Mademoiselle dont le manteau de satin avait l’air d’une bâche qui les retenait tous. On lui avait montré comment faire frein dans les tournants, en laissant pendre un pied en arrière. Elle riait d’un rire presque convulsif. La plume de son chapeau se couchait sur les gros manteaux de laine à ceinture rouge des petits. Et comme elle était consciente qu’il fallait, tout en s’amusant si fort, gagner son argent, elle criait d’une voix étranglée par les embruns de neige soulevés dans la glissade quelques mots d’un français haletant. Le fox suivait en aboyant. Une fois, il s’empara du manchon de Mademoiselle. Un manchon était bien embarrassant sur un toboggan. Mais à cause des gants de fil gris… Et puis chacun d’eux y glissait à tour de rôle les mains et cela leur donnait le sentiment d’une délicieuse communauté à trois, dans le domaine nu de la montagne. Le fox eut l’air de s’offrir à porter le manchon. Elle n’eut pas de méfiance. Il refusa de le rendre. Il se mit à jouer avec, à le secouer, à le mordiller, à le déchiqueter. Chaque fois qu’on tentait de s’approcher, il se sauvait plus loin. Jamais les deux enfants n’eurent tant de plaisir ! Elle riait aussi, jusqu’à en avoir les larmes aux yeux. Puis elle finit par se tapoter les mains, comme si elle applaudissait, d’un applaudissement mou qui s’entendait mal dans la neige. On jeta par-dessus la grille du réservoir le manchon informe, mouillé de salive canine. Au dégel, on le prendrait pour un animal qui aurait pourri là tout l’hiver.

Au retour, elle se hâta de rattraper le temps perdu. Les derniers rayons du soleil luisaient sur la coupole argentée de la Cathédrale et elle répétait avec obstination : « La coupole luit au soleil… La coupole luit au soleil. » Elle se servait de cette coupole comme d’une image d’alphabet. Sa fatigue ne lui permettait pas d’en trouver d’autres. Le petit garçon, assagi, la tenait par la main. Il devinait au ton de sa voix que Mademoiselle souffrait et l’implorait. Alors il levait vers elle ses yeux pacifiques et disait avec douceur : « Yes, yes ! » La fillette, qui avait bien compris qu’on exigeait d’elle de répéter la phrase, mais que la coupole de l’église ennuyait, s’élançait en avant, encore échauffée du sport, et pour faire acte d’indépendance, déboutonnait tout d’un coup son épais manteau, exposait au froid sa fragile petite robe anglaise de nansouk blanc. Il fallait courir après elle, s’épouvanter, oublier la coupole de l’église, se livrer à des reproches véhéments auxquels la récalcitrante n’entendait mot, mais qu’elle trouvait aussi amusants qu’une cascade. Rafraîchie, elle laissait Mademoiselle reboutonner de ses doigts gourds le gros manteau et lui souriait, les yeux plantés dans ses yeux, sans bouger.

Au bout du mois, il y eut un beau chèque bleu signé Hilda Svenningson, qu’elle alla toucher à la Royal Bank of Canada. Elle introduisit les billets neufs dans son sac de satin dont le fermoir claqua joyeusement.


Elle cherchait pour le prince des répétitions. C’était paraît-il un savant. Il était docteur de ceci et de cela. Il eût pu suppléer, au pied levé, un professeur à l’Université, écrire des éditoriaux pour les journaux, donner des conférences à l’Alliance française, préparer les discours des candidats aux élections. De Russie, il écrivait avant la guerre des articles de politique étrangère pour la Revue des Deux Mondes. — Sous son nom ? demandait-on. — Parfaitement ! — On faisait : « Ah ! » en cherchant un moment dans la mémoire.

Il était compréhensible que dans sa situation il ne pût se mettre en quête de travail comme un besogneux. C’était elle qui s’en chargeait. Elle prenait des rendez-vous auxquels il se rendait, mais qui n’aboutissaient à rien : les offres qu’on lui faisait étaient au-dessous de lui. Ils vivaient sur le chèque bleu de la Royal Bank et ses économies de San-Francisco. Elle y avait enseigné trois ans, à l’Institut des Actualités, où l’on dispense aux femmes du monde qui n’ont pas le temps de lire et ont besoin de propos de table, des commentaires sur les événements du jour.

Une fois entrée dans l’intimité des gens, elle se laissait aller, en parlant du prince, à l’appeler M. le Marquis du Tracy. Car il était autant que prince russe marquis français. Elle ouvrait la porte aux questions. Mais oui, il était né en France, d’un père français, officier dans l’armée. Sa mère descendait d’une grande famille slave. À la suite d’un mariage malheureux, il était parti pour la Russie. La vieille princesse Stépanovski en avait fait son fils adoptif et son héritier. Pressentant la débâcle, elle avait réussi, avant de mourir, à mettre sa fortune à l’abri en Angleterre. Cette fortune se trouvait en ce moment dans les coffres de la Bank of England à Londres.

Lorsque Mlle de Chantenay racontait l’histoire en présence du prince, elle s’arrêtait aux coffres de la Bank of England, comme si elle eût oublié par quelle combinaison de chiffres on les faisait ouvrir, se tournait vers lui :

— C’est bien cinq millions or, n’est-ce pas ?

Car il lui arrivait de confondre ces millions avec ceux d’une autre succession au sujet de laquelle il était en ce moment en procès.

— Parfaitement !

— Alors ?… disait timidement quelqu’un qui était au courant des repas de chocolat et de gâteaux au gingembre.

Le prince tapait le plancher de son jonc.

— Eh bien ! l’Angleterre a mis l’embargo sur l’or étranger.

Lui ne se perdait jamais dans les détails. Ayant répondu de sa brève manière, il reprenait son air absorbé, regardait droit devant lui, comme au fond des steppes, pendant que la cousine reprenait son récit.

Ce n’était pas, heureusement, ses seules ressources. Il y avait le château de sa première femme, qui valait aussi des millions.

Il sortait de la poche de sa jaquette un portefeuille de cuir élimé, d’un curieux format, en tirait la photographie d’un château d’aspect abandonné, dont les fenêtres avaient l’air aussi d’yeux de verre. De l’herbe poussait dans la cour. Une autre photographie montrait le prince en veste de travail, la hache à la main, qui abattait un arbre du parc.

Le château était sous scellés depuis bientôt dix ans.

— L’hypothèque ! tranchait-il sourdement.

Et ce mot retombait ainsi qu’un couvercle d’autoclave dans laquelle bouillonnaient des haines de famille.

Il parlait aussi de sa seconde femme, qu’il appelait Eugénie. C’était la fille d’un ancien ministre des finances sur lequel des histoires louches circulèrent pendant la guerre et qui fut forcé de démissionner. Ce mariage avait été l’œuvre des Jésuites, à son retour de Russie. D’un côté grand nom, de l’autre grosse fortune. Malheureusement, Eugénie était atteinte de folie intermittente. Les Jésuites le savaient : jeune fille, on avait dû l’enfermer à plusieurs reprises. D’une éducation parfaite, femme du monde accomplie, personne ne se fût douté de son état. C’est elle qui accusait son mari de folie. Ils habitaient à Paris l’ancien hôtel de Chaballe. Dans les moments de crise, elle voulait le tuer. Il avait dû fuir en Amérique.

Pauvre prince ! On comprenait à présent quels fantômes il poursuivait de son regard rigide.


Mlle Fourcade de Chantenay devenait soucieuse. Les deux petits Svenningson venaient de partir pour Pâques à Atlantic City. Elle n’avait plus comme élève qu’un nègre, étudiant en théologie à l’université anglaise, auquel elle donnait des leçons en se cachant. Quand le nègre arrivait, le prince, avec un regard meurtrier, abandonnait son fauteuil à bascule et passait derrière le rideau.

Il devenait de plus en plus irritable. La pauvre Fourcade se multipliait, lui servait son petit déjeuner au lit, cirait ses souliers, reprisait ses chaussettes, lavait même les draps quand la salle de bain de l’étage était libre.

Il conservait dans le monde son grand air, avait bonne mine grâce à sa pelisse fourrée, sa toque de loutre, son jonc à bande d’argent.

Quand on les invitait l’après-midi, on remplaçait les petits fours du goûter par des sandwichs au jambon. Il y plantait ses dents de loup, tout en dissertant de l’élongation de la planète Mercure et des théories d’Einstein. Les profanes ne comprenaient pas le rapport, malgré les ellipses qu’il traçait sur le tapis, du bout de sa canne.

Ce prince russe avait une connaissance extraordinaire des gens et des choses de France. Un jour qu’il venait d’entendre une conférence d’une universitaire française qui débitait le symbolisme par tranches claires, deux fois par semaine, de cinq à six, aux étudiants échoués dans les fauteuils confortables du Modern Languages Hall, encore tout suants d’une heure de patinage — la patinoire était à la porte, et de l’amphithéâtre on entendait le roulement des patins — il avait dit à la conférencière, au moment où elle enfilait son manteau de muskrat :

— Vous venez de la Corrèze, n’est-ce pas ?

La jeune fille avait rougi, peut-être parce qu’elle était de la Corrèze, en effet, peut-être parce que le nom de son village — il s’appelait Millevaches — avait jailli en elle comme une exclamation déplacée, peut-être parce que son père était là-bas maître maçon.

Une autre fois qu’il entendait parler d’une petite ville de Touraine d’où venait la jolie Mme Vadeboncœur, mariée à un officier canadien, il se tourna vers celle-ci :

— Alors, vous connaissez M. l’abbé Duparc ?

— Si je le connais !…

Un sourire détendait les lèvres à l’arc souligné de rouge dans le joli visage un peu bouffi de Mme Vadeboncœur. Elle répétait, rêveuse et malicieuse à la fois :

— Si je le connais !…

— C’est lui qui a fait votre mariage ?

Elle essaya de rattraper son sourire. Mais à quoi bon ? Ce prince était sorcier.

— Eh bien, oui ! Mon mari, blessé de guerre, a été soigné à l’hôpital franco-canadien de Tours auquel, ayant offert mes services à la Croix-Rouge, je me suis trouvée affectée. L’abbé, qui connaissait ma famille depuis longtemps, était l’aumônier de l’hôpital, et c’est ainsi que…

— Oh ! ne vous excusez pas. Vous n’êtes pas la seule victime de M. l’abbé Duparc.

— Est-ce que, vous aussi ?…

— Parfaitement ! Mon premier mariage.

Il dit un jour, à un ménage de Bretons qui revenaient de passer l’été en France et citaient le nom du petit port de Locquemaria où ils avaient séjourné :

— J’ai connu à Paris un commis-libraire qui avait été coiffeur à Locquemaria. Il s’appelait Lesquel.

Un silence suivit cette déclaration. Car elle était vraie ! Il y avait eu en effet à Locquemaria un coiffeur du nom de Lesquel. Les deux Bretons ne disaient plus rien, occupés à se débattre entre ce magicien noir Stépanovski et ce coiffeur de village qu’ils situaient dans sa boutique à devanture verte portant un écriteau : « Chambre meublée à louer » et au-dessous, en petites lettres : « On rase le samedi ». Le reste de la semaine, le barbier était tonnelier. À présent, commis de librairie à Paris !

Ils se demandaient si tout cela était bien réel, s’ils n’avaient pas rêvé leur propre aventure au Canada, s’ils n’allaient pas se réveiller dans leur chambre blanchie à la chaux de la rue du Poulmenar’ch, à Locquemaria…

Le prince disait aussi, en apprenant la nomination d’un consul :

— Un tel ! Nous étions ensemble au ministère.

Et il est probable qu’à sa réception d’arrivée, le nouveau venu reconnaîtrait avec un sursaut de surprise la silhouette de six pieds quatre pouces, les lunettes bleues, la mâchoire acérée, et serrerait dans sa main indécise les doigts de fer gantés de gris.


Il témoignait peu de sentiments à l’égard des gens qu’il rencontrait. Peut-être n’en éprouvait-il pas. Il montrait envers tous une courtoisie sèche, détachée. On ne l’imaginait pas capable de sympathie ou d’antipathie. Une zone d’étrangeté demeurait autour de lui et l’isolait. Il causait science ou politique avec les hommes. Dans les salons surchauffés où les fleurs se fanent au bord des vases et les femmes semblent se défaire, en des poses abandonnées, dans les fauteuils, lui demeurait rigide sur son siège, et il tendait vers les petits pains au jambon une main qui restait gantée. Il entendait à quelques pas de lui Mlle de Chantenay parler à sa voisine de M. le Marquis. Il n’en manifestait pas d’irritation. Ils étaient toujours les derniers à s’en aller. La maîtresse de maison leur offrait les petits pains restants. La cousine se mettait, dans l’intimité, à récapituler ses leçons. Elle appelait le nègre l’étudiant « de couleur », un jeune homme si bien élevé ! M. le Marquis avait réussi à placer quelques articles dans les journaux. Il les lui dictait, mais il allait si vite qu’elle avait peine à le suivre. Ah ! il n’était pas embarrassé pour écrire. C’était un grand savant, en plus d’un grand diplomate. Elle ajoutait malgré elle, avec une mélancolie dans la voix :

— Ah ! s’il voulait…

Il rencontrait assez souvent dans les bibliothèques Mlle Lucienne, qui préparait son doctorat de philosophie. Lui-même… Eh ! bien, lui-même, évidemment, l’avait passé l’année de la guerre. Il découvrait qu’ils avaient eu les mêmes professeurs, à Toulouse, à des années d’intervalle. Ils bavardaient ensemble avec plaisir. Il expliqua à Mlle Lucienne que son nom signifiait en grec « petit bois sacré », et comme elle était fraîche comme un bouquet de feuilles, l’explication parut toute naturelle. Ils s’entretenaient peu du mérite de la Faculté de Toulouse : ils se rappelaient seulement que tel professeur avait une barbe, celui-ci un feutre légendaire, celui-là ne se séparait pas de sa cape. Et ceux qui écoutaient sans rien dire, avec une somnolente fatigue, les échanges de souvenirs entre le prince et Mlle Lucienne, finissaient par résumer le corps universitaire dans un seul personnage qui, la barbe au vent, le chapeau cabossé, se promenait dans la ville, en rasant de sa cape les maisons roses. Ils en revenaient aussi à la planète Mercure, aux théories d’Einstein, aux démonstrations avec la canne sur le tapis persan, dont ils renversaient sans s’en apercevoir les beaux vases remplis de plumes de paon, et abattaient d’un seul trait une allée de peupliers.


La femme de l’officier canadien les invita à une de ses soirées. Le prince y parut, parmi les smokings, en pantalon rayé et redingote ; leurs malles s’étaient égarées dans le voyage de San-Francisco à Montréal. Mlle de Chantenay avait ses beaux yeux de douceur, sa peau mate, son nez aquilin, un camée fermant l’échancrure de sa robe de velours. Assise au milieu d’un canapé, entre deux femmes dont les robes roses remontaient au-dessus de leurs genoux croisés, elle avait l’air d’un portrait ancien. Elle ne connaissait personne, à part Mlle Lucienne, qui lui sembla distraite, moins aimable que de coutume. Les hommes formaient un groupe à l’autre bout du salon. Ils discutaient la situation financière de la France. On entendit les noms de Briand et de Caillaux. Le prince dit : « Le misérable ! » sans que l’on sût auquel des deux s’appliquait l’anathème. Mlle Lucienne en ressentit du mécontentement. Elle le trouvait moins russe ce soir, peut-être à cause de sa redingote bourgeoise. Elle lui en voulait de parler des choses de France d’un ton comminatoire devant des étrangers, surtout qu’elle reconnaissait dans l’assistance un journaliste du terroir, et elle craignait que le lendemain La Presse n’annonçât en manchette que Briand et Caillaux étaient des misérables.

Lorsqu’il se rapprocha des dames, elles lui firent raconter sa fuite du camp des Bolcheviks. Il s’était sauvé presque en chemise, disait-il, et cette expression parut saugrenue à entendre, prononcée par cet homme en redingote dans ce salon. Elles furent très impressionnées par l’histoire du chien crevé que les fuyards, mourant de faim, avaient trouvé aux abords d’un village désert et fait rôtir en alimentant le feu avec une porte arrachée à une grange. Mlle Lucienne connaissait déjà ces détails. Leur petit nombre raccourcissait la fuite. Ils ne suffisaient pas à remplir les trois jours et les trois nuits qu’ils avaient mis, disait-il, à franchir les Karpathes. Les passes de la montagne se réduisaient à un fossé où des vagabonds affamés faisaient rôtir un cadavre de chien. Son prince diminuait d’ampleur. C’était grâce à elle qu’il avait été invité à cette soirée qui se terminerait, elle le savait, par un souper substantiel dont elle se réjouissait d’avance pour lui et sa cousine, et elle eût voulu que la gentille Mme Vadeboncœur, qui recherchait pour ses réceptions la note inédite, n’en fût pas pour ses frais. Si Mlle Lucienne eût pu lire dans les cœurs, et surtout dans les imaginations, elle se fût rassurée. Il n’y avait personne qui n’éprouvât, en regardant Stépanovski, le désir de se rapprocher ou de reculer. À sa vue, on se croyait tout d’un coup affligé de myopie, parce qu’on ne parvenait pas à analyser l’étrangeté de son visage. Une jeune femme disait ensuite, en passant la main devant ses yeux, qu’elle croyait avoir eu un cauchemar. Une autre le déclarait beau comme un dieu. Les hommes réservaient leur jugement, ou bien haussaient les épaules.


Quelques semaines plus tard, Mlle Lucienne, appelée au téléphone, reconnut avec étonnement la voix de Stépanovski. Il était important qu’il la vît le jour même. D’ordinaire, c’était Mlle de Chantenay qui arrangeait les visites. On avait peine à s’imaginer Stépanovski assis sur le petit tabouret du hall de la maison d’appartements, la face tournée vers le mur, devant la boîte du téléphone, attendant la communication.

Ils vinrent tous les deux. Le prince avait l’air encore plus énigmatique que de coutume. Il avait gardé sa pelisse qui paraissait être boutonnée sur des documents secrets, et portait son lorgnon aux verres bleus.

— Il s’agit d’un événement grave, dit-il. Je considère qu’il est de mon devoir de vous avertir. J’ai été hier convoqué par le consul. Le ministère des affaires étrangères lui communique une dénonciation qu’il a reçue à mon sujet, et demande des renseignements. Il y avait des mouchards, évidemment, Mademoiselle, à la soirée de Mme Vadeboncœur. Je ne vous aurais pas ennuyée de cette histoire si vous n’y étiez mêlée. Dans la lettre que m’a lue le consul, où je suis accusé de propagande allemande, votre nom est cité en toutes lettres et l’on vous prête des propos anarchistes.

Pauvre Mlle Lucienne-Petit bois sacré, préoccupée surtout du Symbolisme ! Elle n’y voyait plus clair. Ses yeux de velours avaient l’air de deux oiseaux ébouriffés dans son visage brun. Elle voulait aller trouver le consul, interroger Mme Vadeboncœur. Mais en face d’elle, rigide sur sa chaise, le prince mettait un doigt gris sur sa bouche scellée. C’est amicalement qu’il avait été prévenu. Il avait juré sur l’honneur de ne pas ébruiter l’histoire.

La cousine glissait au bord de son fauteuil, trouvait le moyen, à présent qu’il était retourné à son mutisme hautain et triste, de donner son opinion. Ah ! ils avaient affaire à des ennemis redoutables. Déjà, à San-Francisco, ils avaient reçu une communication semblable et, cette fois, c’était son propre nom qu’on accolait au nom fatal de Stépanovski. On les accusait, elle et l’Institut des Actualités, d’un but immoral. Et, cependant, l’on pouvait fouiller sa vie ! Elle avait dirigé pendant dix ans le cours Mme de Staël, à Nice, que fréquentait la fleur de l’aristocratie. La persécution était devenue si odieuse, en Amérique, qu’ils avaient dû quitter la ville, ce qui ne déplut pas au prince, qui commençait à s’ennuyer à regarder de la fenêtre, pendant les longues heures où elle était à l’Institut, la baie étincelante de San-Francisco.

Stépanovski représentait à présent au Canada des intérêts énormes, ce qui n’était pas fait pour désarmer les haines.

Les paroles de la cousine donnaient le vertige. Le prince ne prononça qu’un mot qu’il ponctua de sa canne, sans regarder personne :

— Évidemment.


La cousine était venue seule aujourd’hui chez Mlle Lucienne. Elle avait relevé sa voilette en turban sur son front. Elle pleurait. Elle entra sans préambule dans d’étranges confidences : Il venait de la frapper parce qu’elle avait été, le matin, retenir leur passage sur l’Empress, en troisième classe. Il était inconcevable qu’un Stépanovsky retournât en France comme passager de steerage ! —

— Il doit bien savoir pourtant, disait-elle, que je ne puis faire autrement. Nous en sommes à nos derniers dollars, par sa faute. Il m’a fait traverser toute l’Amérique. Il n’est jamais content nulle part : au bout de six mois il faut aller ailleurs. Je ne peux cependant pas l’abandonner : je suis la seule parente qui lui reste. Si vous l’aviez vu à son arrivée à San-Francisco !… Il faisait peur… Ce n’est pas étonnant, après tout ce qu’il a souffert. Alors, je l’ai recueilli chez moi. Il devait me récompenser de mes peines : il m’a signé un papier par lequel il s’engageait à me verser cent dollars par mois pour le temps où je l’aurais hébergé. Qu’est-ce que cent dollars par mois pour son immense fortune ! Mais il ne fait rien pour régler ses affaires. Il ne dépend que de lui que les scellés soient levés sur son château : les dix ans sont échus. Et puis, il avait promis de demander l’annulation de son mariage — pas le divorce, ses principes s’y opposent — puisque sa femme est notoirement folle.

Elle tira de son sac un papier timbré, légalisé par le consulat de San-Francisco, dans lequel le soussigné marquis du Tracy s’engageait à payer à Mlle Marie-Louise Fourcade — il n’était pas question de Marie-Louise de Chantenay du Tracy — la somme de cent dollars par mois, pour frais de pension, à partir de la date de la signature.

Elle s’essuya les yeux, se moucha bruyamment, à la française.

— Me frapper ! Après tout ce que j’ai fait pour lui. Je suis même obligée de le raser, Mademoiselle, tant il est devenu nerveux. Il y voit mal, il se coupe. Son œil de verre le gêne et nous attendons d’être à Paris pour le changer. Ah ! il a tant souffert. Le climat canadien ne lui va pas. Le froid le rend irritable. En sortant de chez Mme Vadeboncœur, nous avons dû attendre le tramway pendant plus d’un quart d’heure : il était à moitié gelé, il m’a dit que j’avais eu l’air d’une gouvernante parmi ces dames. Pourtant il n’est pas méchant. Après m’avoir frappée, il a pleuré en me demandant pardon. Il se mettrait à genoux devant une femme. En France, il faudra bien qu’il se tienne. Ma famille sera derrière moi. Mon parent a promis de le prendre dans son usine, de le mettre au courant. Avec lui, il n’y a pas à plaisanter. Moi je trouverai des leçons dans une institution.

Pauvre Fourcade ! Pauvre prince fatal qui devenait de plus en plus humain à mesure qu’il se dépouillait du Russe. Le drame continuait à se jouer en lui, ou plutôt, il continuait à jouer le drame. La révolution ne le baignait plus de sa pourpre lueur, mais il répandait par lui-même une grande ombre de bête traquée.

Ils s’embarquèrent sans dire adieu à personne. Mlle Lucienne se représentait le prince recevant des paquets d’eau de mer sur le pont des troisièmes, et la nuit, recroquevillé dans sa couchette trop courte pour sa taille, écoutant dans les profondeurs craquer la membrure du vaisseau.


Le lendemain de leur départ, leurs portraits apparaissaient en première page dans Le Grand Quotidien. Mlle de Chantenay a ses cheveux roulés en couronne autour de sa tête. Le prince, vu de trois-quarts, du côté de son bon œil, est remarquable avec son front carré, sa lèvre tendue sur sa dure mâchoire, son menton relevé en proue de galère royale.

Au-dessous on pouvait lire :

« Le prince Stépanovski, cousin du tsar Nicolas, qui, en compagnie de sa cousine, la marquise du Tracy, vient de passer trois mois à Montréal, s’est embarqué hier matin sur l’Empress. »

Le Star à son tour envoyait son reporter des accidents tragiques interviewer le concierge et les locataires de la maison décapitée en bordure du terrain vague.

Voici l’article qui en résulta :

« Un descendant d’une maison princière de Russie réfugié à Montréal.

« Au No 8098 de la rue Atwater, dans l’obscurité relative d’une maison d’appartements de classe moyenne, habite l’Homme du Destin, d’un destin fatal, mais qui supporte la mauvaise fortune avec l’indifférence qui convient à un scion de sang royal.

« Chaque matin, vers les dix heures, — l’heure à laquelle l’Européen fait son tour de promenade à pied, dans Bond street, s’il est en Angleterre, au Bois de Boulogne, si le ciel de France se courbe au-dessus de lui, — les habitants du quartier ont pu suivre de l’œil son immense et décidément distinguée silhouette, correctement vêtue de pantalons gris, jaquette, canne et gants, qui descendait le perron de pierre plébéien de la maison.

« Le monde semble lui appartenir. Il y a quelques années, le monde, figurativement parlant, lui appartenait. Mais cela se passait avant la Chute, avant que le rouleau russe ne refusât de rouler plus loin, avant que ne fût écrasé l’allié jadis puissant de la Grande-Bretagne.

« Sur la boîte à lettres de cuivre du vestibule portant le numéro de son appartement, on voit une carte de visite, qui ressemble aux autres cartes de visite rangées sur la douzaine de boîtes à lettres semblables. Mais celle-ci porte un nom qui surprend le visiteur : Prince Stépanovski.

« Le prince et sa cousine, la Marquise du Tracy, dont le titre date de l’époque où la maison des Louis régnait sur la France, sont deux victimes que la Guerre et la Révolution ont abandonnées sur les sables du Temps.

« — Oui, je suis le prince Stépanovski, dit-il en souriant au représentant du Star. J’étais ministre du ravitaillement pour le front sous le régime tsariste, plus tard, général dans une des trois armées blanches, celle de Koltchack en Sibérie…

« On s’aperçoit qu’il a un œil de verre, qui brille d’un éclat surnaturel dans sa tête massive. Il mesure six pieds quatre pouces en chaussettes.

« — Une balle allemande, murmure le prince. Un gaillard de ma taille pouvait difficilement y échapper.

« Les deux exilés s’embarquent demain pour la France. La rue ne verra plus l’Homme de Grande Taille qu’elle était accoutumée à voir. Il est possible qu’un jour les câbles nous lancent l’éclair de son nom, comme ayant accompli un dramatique coup d’état pendant la nuit, et reconquis, à travers des flots de sang, un trône.

« Sic transit gloria ».


Lucienne-Petit bois sacré reste seule, à épiloguer. Son prince russe lui apparaît à présent triste, vide et effrayant comme une maison hantée. Elle regrette de n’être pas allée à l’embarcadère, portant, pour Marie-Louise Fourcade, une boîte de grandes roses American Beauty, et pour lui un panier contenant des oranges de Californie et des raisins importés des serres de Belgique. Il lui semble qu’elle aurait dû, les jours où ils venaient la voir, varier le menu du goûter et remplacer le jambon des petits pains par du pâté de foie gras. Elle rêve à présent de s’en aller à travers les ruelles sombres où la neige tragique complote sous le masque, le long du terrain vide où une grue abandonnée dresse son bras gigantesque vers le triste appartement dans lequel Mlle Fourcade prépare, à l’abri du rideau, le chocolat du souper. Lucienne porterait sous son bras un paquet. Elle traverserait le sitting-room où le prince contemple, dans la lumière grise comme une neige qui fond, les photographies du château sous scellés et de la femme folle, ou bien rêve toundras et marécages, se brûle à des feux follets, se laisse prendre dans les engrenages d’usines traîtresses. Il ne la verrait même pas. Elle traverserait la pièce, remuant à peine l’air comme avec un bouquet de feuilles. Elle soulèverait la portière. Elle sourirait à Marie-Louise qui, en la voyant, repousserait d’une main la torsade de ses cheveux trop lourds sur son front, du même geste qu’elle relève sa voilette. Elle poserait sur la caisse qui sert de table le paquet qu’elles ouvriraient ensemble : il y aurait dedans un poulet rôti acheté au Delicatessen Store. Marie-Louise Fourcade aurait dans la gorge son petit rire de tourterelle. Elles dresseraient comme deux sœurs le couvert. Elles approcheraient de la table la chaise du prince ainsi qu’on traîne une chaise d’invalide. Peut-être le couchant frapperait-il à ce moment le mur d’une lueur et se croiraient-ils entre les maisons de brique rose de Toulouse…

Elle se les représente tous les deux à l’avant du navire où les passagers de troisième ont le droit de se tenir. L’Empress va passer sous le pont de Québec. Par un effet d’optique que les officiers expliquent à chaque voyage aux jeunes passagères avec lesquelles ils ont, au bout d’un jour de navigation idéale sur le Saint-Laurent, commencé un flirt, il semble que le navire soit trop haut pour passer. Le tablier métallique va faucher les mâts énormes, les cheminées épaisses. Les passagers, les yeux levés, se cramponnent aux rambardes. Le pont se rapproche, fabuleux. La sirène siffle : le voici au-dessus de la tête. On rentre le cou dans les épaules en poussant un cri.

Mlle Lucienne a éprouvé, à chaque traversée, cette angoisse… Le prince est debout à l’avant. Il dépasse de la tête le troupeau des émigrants. Il est au-dessus d’eux le mât que le couperet va faucher…

Elle a la même épouvante qu’au temps où, enfant, elle regardait son père le maçon qui montait, ivre, à une échelle pour aller accrocher, au haut de la maison finie, un bouquet noué de rubans. Elle retient un cri… Elle sort d’un cauchemar.

Amazone.

Un coup de sonnette. Deux coups de sonnettes. Nanki se décide à pousser un faible hurlement, en tendant le cou comme si elle se gargarisait. Jeannine se soulève dans son lit, crie un : « Qui est là ? » sonore par la porte ouverte de sa chambre, à travers le vestibule, agacée d’être réveillée à onze heures du matin.

Postman !

Elle se glisse à terre, cherche ses pantoufles, entr’ouvre la porte, coule un bras nu vers les lettres que cet idiot de facteur n’a pas su déposer dans la boîte de l’entrée.

— Lettre registrée, Madame.

Wait a minute !

Jeannine et le postman ont un accent aussi bizarre l’un que l’autre, lui dans ce qu’il croit être du français, elle dans son anglais qui prend parfois tournure d’une langue inventée. Ils pourraient s’en tenir à leurs idiomes respectifs et ils se comprendraient parfaitement, mais cet échange leur plaît. Le postman n’a dans cette rue de cliente française que Jeannine. Il croit particulièrement « chic » de se servir avec cette Parisian lady de bribes du langage qu’il entend à la poste. De son côté, Jeannine a pour principe de répondre en anglais à tous ceux qui sonnent à l’appartement : le blanchisseur chinois, le marchand de journaux juif, les agents d’assurance américains, l’employé du gaz franco-canadien, les représentants de gramophones et de vacuum cleaners, l’Armée du Salut.

Elle retourne à sa chambre, passe un peignoir. Le facteur s’avance dans la pénombre du vestibule. Il pose sur la table du téléphone son carnet de signatures, l’ouvre d’un pouce humecté, et attend, le poing sur la hanche, la casquette rejetée en arrière, le regard dans la direction de la chambre. Il est patient, car il mâche du chewing-gum. Voici Jeannine. Elle a ses bigoudis, mais des bigoudis sans laideur. Ses cheveux blonds forment un rouleau soyeux sur le front et à chaque tempe, et on dirait qu’elle s’est composé pour la nuit une coiffure. Elle a deux grosses nattes qui lui battent les flancs.

Elle se penche, pour signer, jusque sur le pouce du facteur, car elle est myope. Le facteur regarde la peau merveilleuse de son cou teinté d’ambre. Ses seins parfaits se dessinent sous le peignoir qu’elle croise en le retenant d’une main. En se penchant à son tour pour s’assurer qu’elle ne se trompe pas de case, le facteur montre le bord défraîchi d’un col de celluloïd. Jeannine sent le bain quotidien. Le samedi est pour le facteur jour de bain. Tous les jours n’est pas samedi. Il touche d’un doigt léger une des nattes blondes. Il y a de l’émerveillement d’un enfant dans son regard. Jeannine, sans se retourner, dit d’une voix sonore : « Keep quiet ! » Cela veut dire : « Tenez-vous tranquille. » On peut aussi bien comprendre : « Cacahuètes ! »

Elle n’a pas baissé la voix dans la direction de la porte restée ouverte comme une bouche prête à raconter ses histoires aux locataires d’au-dessus. Elle a crié cela ainsi qu’elle le crie du haut en bas de la rue du Crescent aux chiens qui viennent rôder autour de Nanki, qui n’aime pas leurs attentions et qu’elle est obligée de protéger : « Keep quiet ! » Les dames anglo-saxonnes semblent ne pas entendre et passent droit leur chemin. Les étudiants se retournent. La rue du Crescent n’est certes pas aristocratique. C’est un méli-mélo pittoresque : banques, marchands-tailleurs, synagogue, pensions de famille, libraires. Cependant, à part la mélopée du vendeur de bananes et du repasseur de couteaux, il n’y a pas d’éclats de voix. Les étudiants surtout l’occupent, parce qu’elle débouche sur le campus de l’Université. Ils prennent plus de place sur le trottoir, à cause de leurs pardessus qu’ils ne boutonnent pas et dont ils laissent pendre la ceinture des deux côtés, comme pour montrer qu’ils ont cessé d’être tenus en lisière. Tout le monde sait que les étudiants ne trouvent de voix que le soir. Alors ils déchirent de leur cri la gorge étroite du Crescent : « Rah ! Rah ! Rah ! »

Après ce « Keep quiet » vigoureux, le facteur a murmuré d’un ton conciliant : « All right ! All right ! » tamponné son livre d’un buvard-réclame, sur lequel se détache en gros le numéro de téléphone du savetier du coin, remonté la courroie de son sac sur son épaule, et avant de partir, pour montrer qu’il n’a pas de rancune, donné une caresse à Nanki. Jeannine en souriant l’a suivi pour refermer la porte.


Elle se remettrait à dormir, car il est à peine onze heures, mais elle a reconnu au bord du trottoir, à côté du caisson rouge de la Royal Mail, la MacLaughlin de son mari. Décidément, elle n’aura pas la paix, ce matin ! Elle ne se dérange pas pour lui ouvrir. Il a son passe. Elle se remet au lit. Nanki se recouche sur son divan. Voici Théo. Il fume. Avant d’entrer dans la chambre de sa femme, il va jeter sa cigarette dans la salle de bain.

— Qu’est-ce qui vous amène à l’aurore ?

— Rien de particulier. Je passais dans la rue.

Elle étouffe un bâillement.

— Vous êtes aussi embêtant que « All Right » qui vient de me faire lever, et à cause de vos sales papiers encore ! Vous pouviez bien me laisser dormir !

Elle ne dit pas cela d’un air fâché. Elle le dit du ton de quelqu’un qu’on réveille exprès, par taquinerie.

— Mes cigarettes sont prêtes ?

— Soixante. Vous en aurez assez pour aujourd’hui ?

— Et ma laundry ?

— Et ma galette ?… Fallait en laisser pour le blanchisseur, Théo !

Pour éviter de se mettre en colère, Théo passe dans la chambre à côté, son ancienne chambre, sa chambre encore si l’on veut, où il vient quelquefois l’après-midi faire un somme après le lunch, s’il se trouve dans le quartier.

Il garnit son étui d’argent qui porte ses initiales, allume une cigarette, se regarde en passant dans la glace du chiffonnier, remonte son pantalon à la ceinture, boutonne son veston cintré, redresse d’un coup nerveux les épaules et retourne dans la chambre de sa femme. Il s’assoit à califourchon sur une chaise, à une certaine distance, face au lit.

— Vous voulez quelque chose ?… Vous n’avez pas déjeuné ?…

Il y a dans sa voix une sollicitude agressive. Elle craint qu’il ne lui demande des œufs au bacon et l’odeur de cuisine lui soulève le cœur à cette heure matinale.

— Non, j’ai rendez-vous à midi avec Di Pierro. Ça y est, cette fois !

La voici intéressée. Elle se soulève sur son coude. Ah ! Di Pierro. Depuis le temps que Théo lui raconte ses pourparlers avec Di Pierro, Macaronis et Fromages. Il s’agit d’une grosse police d’assurance. Mais elle connaît son Théo.

— Vous êtes sûr qu’il va marcher ?

— Si j’en suis sûr ! Tout est prêt. Il n’y a plus qu’à signer.

Il va chercher dans le vestibule l’étroite serviette noire, fermée d’une bande de caoutchouc, qu’il a laissée sur la table du téléphone, une serviette qui se dissimule sous le bras et que vous ne découvrez qu’une fois que ce visiteur inconnu, carré dans votre fauteuil, est en train de vous convaincre des avantages de l’assurance-vie. Il jette sa cigarette, déplie des papiers craquants, épais et lisses, à l’en-tête de la Mutual. Entre les lignes imprimées, il y a des blancs où sont inscrits des chiffres à la machine à écrire, l’un en chef de file, suivi de beaucoup de zéros posés debout, ainsi que des œufs qui tiendraient sur la pointe. Il lit le contrat avec cet accent français qui étire jusqu’au déchirement la pâte unie de l’anglais. Il refait avec son eversharp, sur un mémorandum de poche, le calcul de la prime qu’il touchera. Il va pouvoir se payer une auto neuve, un coupé Chevrolet cette fois dont il a envie.

Jeannine, les deux mains jointes sous sa joue, l’écoute. Une épaule ronde sort de la chemise de nuit. Son visage est une étude. Les sentiments les plus contradictoires s’y mêlent : confiance, pessimisme, indulgence, dédain, ironie, cette ironie qui exaspère Théo. Et l’on devine, par-dessous ce ton de blague légère qu’il a adopté, un détachement de tout.

Il tire sa montre. Avant de partir, il va chercher à la cuisine le siphon de Caledonian water déposé dans la glacière. Jeannine fait son petit déjeuner d’eau pure et glacée. Il lui en apporte un grand verre, caresse Nanki qui depuis l’arrivée de Théo est venue se coucher sur le lit de sa maîtresse.

— Bye-bye !

— Bye-bye. Vous passerez ce soir ?

— Impossible. Nous allons au théâtre.

— Et mes frictions ? Qui les fera ? Bien entendu, Monsieur est aux ordres de sa poule ! Moi je passe après !

Il y a de l’impatience dans sa voix, le sentiment d’une injustice.

Lui, hausse les épaules, allume une cigarette.

— Et n’oubliez pas mon chèque, vous êtes en retard ! lui crie Jeannine au moment où il referme la porte.


Elle fait sensation quand elle descend la rue, l’après-midi, en costume de cheval, pour aller à l’écurie. La toilette et le lunch, le téléphone, l’échange de considérations générales sur la vie avec la femme de ménage ont pris son temps. Elle est tout juste habillée pour quatre heures. Elle a l’impression d’être extrêmement occupée, bousculée, comme elle dit. Elle sait qu’on tient son cheval prêt pour quatre heures et elle n’aime pas faire attendre, car elle a de la considération pour les garçons d’écurie. Les gens pour qui elle en éprouve sont peu nombreux. Il y a des catégories entières qu’elle tient pour suspectes, en particulier le consul et son consulat, — excepté, peut-être, le dernier des scribes, — les attachés commerciaux, la clique des professeurs. Les artistes, principalement ceux de théâtre qu’on rapatrie en troisième classe, ont sa sympathie ; les faux ménages, les femmes sur le bord de l’aventure et du malheur excitent en elle une curiosité bienveillante.

Donc, Jeannine descend la rue. Depuis que Nanki est vieille et paresseuse, elle ne la suit plus à cheval. On l’enferme dans l’appartement avec ses jouets : un os et une pantoufle. L’été, Jeannine monte plus volontiers en cavalier. Son costume kaki est culotté par le temps, mais au rebours des vieilles pipes il s’est culotté en clair : de kaki il est devenu verdâtre. Pour le cacher, elle met jusqu’à l’écurie un imperméable de Théo. Elle marche en piquant légèrement du nez vers les pointes de ses bottes. Ce qui sauve le costume verdâtre est la cravate blanche qui entoure le cou haut et fin, l’épingle ancienne qui y est piquée, le chapeau dur posé correctement sur les cheveux qu’il a fallu enrouler en une torsade serrée autour de la tête. La main gantée de cuir tient une cravache d’homme qui a de longues années de service.

Le cheval est sellé en effet. Le groom est occupé à lui vernir les sabots. Elle ne sait jamais quelle monture on lui destine. Comme elle ne paie que lorsqu’elle peut, par petits acomptes, et court même le risque de ne rien payer du tout, on lui fait essayer les nouvelles recrues, des bêtes mystérieuses, qui ont toutes sortes de tours en réserve, ou bien des chevaux de pensionnaires qui ont besoin d’être exercés, d’autres qui ne sont pas sortis à la suite d’une chute, d’un rhume, de coliques. Tant qu’on tient la bête par la bride pendant que Jeannine monte ou qu’on ajuste les étriers, elle se contente de gratter les pavés de l’écurie d’un sabot sourd, mais sitôt dehors ! Le propriétaire, un ancien jockey, sort jusqu’au milieu de la rue et les suit du regard. Il n’est pas inquiet. Il laisse échapper une exclamation admirative : « Gee ! » Il se poste sur la chaussée, jambes écartées dans les culottes bouffantes, pipe à la bouche.

Il faut traverser la voie des tramways. C’est là que commence la lutte entre le cheval et la blonde amazone. Elle n’a plus le ton éclatant du « Keep quiet ». Elle porte un peu la tête de côté, doucement, comme si elle réfléchissait. Elle l’encourage à voix contenue. Elle a l’air de comprendre son obstination à ne pas vouloir traverser les rails. Avant d’arriver au point qui fait l’objet de la controverse, elle lui flatte le cou de la main. Le cheval donne de la tête, de la crinière, du sabot, de la croupe, de la queue. Il avance en diagonale. Son arrière-train manifeste une volonté têtue de ne pas suivre la direction dans laquelle on lui maintient la tête. Jeannine ne craint rien : elle est en selle de femme aujourd’hui, car elle a appris la veille qu’un cheval de l’écurie venait de flanquer par terre son cavalier et prévu qu’elle aurait l’honneur de le monter pendant quelque temps. Deux trams sont arrêtés en sens inverse. Ils ne s’arrêtent que pour l’équipage de Jeannine et les pompes à incendie. Les conducteurs, la main à la barre, regardent. Il y a des dames avec des voitures d’enfant, une roue en l’air, au bord du trottoir. C’est alors que la catastrophe se produit. Un passant se détache de la foule et vient prendre le cheval par la bride, malgré l’invitation sonore de Jeannine : « Keep quiet ! » Elle dit keep quiet pour être polie. Elle le traiterait plus volontiers de gourde. Il a interrompu une belle performance. Elle ne peut savoir si elle aurait eu le dessus. Un coup de cravache et la voilà qui galope, malgré ses principes, sur l’asphalte.

Elle se dirige vers Hill-Park, situé sur le cratère d’un ancien volcan. Là elle est chez elle. Ou plutôt, on est chez soi, entre hommes, car il n’y a guère que des cavaliers qui fréquentent The Hill. Elle les connaît tous. Elle les estime en raison directe de leurs qualités de horsemen. Elle sait les défauts de chacun : l’un a la main comme ceci, l’autre l’assiette comme cela. Et les genoux ! Il n’en est pas qu’elle ignore. Un beau cheval compte encore plus qu’un bon cavalier. Quand les deux sont matchés, comme elle dit dans son langage bilingue, c’est du ravissement.

Il est question surtout de chevaux entre gens du Hill. Il est question de femmes aussi, de poker, de Bourse, d’affaires. Jeannine, qui méprise les potins de five-o’clock, prend plaisir à ceux qui s’échangent à la même heure au sommet du parc. Tout cela s’épure au crible des feuilles. Un bon galop et tout cela est secoué sur le sable des allées. On est mieux sur une croupe de cheval que dans un fauteuil. On peut cracher loin quand il n’y a pas de promeneurs à pied. Les jours où le froid pique, on passe un doigt ganté sous le bout de son nez.

Tous ces hommes saluent Jeannine. La plupart mettent leur cheval au pas, un moment, à côté du sien. On peut dans la rue se retourner sur le passage de cette Parisienne trop blonde, trop belle, qui a du rouge aux lèvres, et la prendre pour une grue, une actrice, une femme de diplomate. Ici on la considère comme « a good fellow », qui monte crânement, qui a un piètre gentleman de mari, ne se plaint pas, s’intéresse aux embêtements d’autrui. Elle est, dans l’esprit des hommes, une fois pour toutes, classée : suivant l’expression de Théo, elle ne marche pas.


Elle adore le cinéma. Aux nouveaux théâtres immenses, lustrés, avec de gros cabochons précieux dans leur coupole, des escaliers de marbre, des tapis de Perse, des murs en or, des salons d’attente Louis-on-ne-sait-lequel, des ouvreuses qui ressemblent à des cadets de Kingston, avec le calot rond à mentonnière sur l’oreille, le stick à la main, l’air fripon, et en bas à l’entrée, immobile comme une affiche, un géant qui, depuis qu’on joua Madame Sans-Gêne, porte un uniforme de grenadier, elle préfère les petits cinémas de quartier, fourrés dans les endroits les plus inattendus, au fond de corridors tortueux, un en particulier qui est au-dessus d’un magasin où l’on vend de la pharmacie, des costumes de bain, des kodaks, du papier à lettres, des sodas, des glaces, des oranges. Elle est connue du personnel. La girl de la cage vitrée reconnaît sa voix au téléphone et la renseigne à l’avance sur le film du jour. Jeannine saisit le nom des acteurs. Cela suffit. Elle répète pesamment le titre anglais, d’une manière cocasse, ce qui permet à l’autre de singer son accent avec un clin d’œil à l’adresse du portier. Oh ! ces Frenchies !

Les petits cinémas économisent la lumière. On n’éclaire pas pendant les entr’actes. Le public n’est pas exigeant : les dames peuvent garder leurs chapeaux. L’orchestre est réduit à un piano peu bruyant, qu’on ne distingue pas d’un pianola. On retrouve généralement sa place pour laquelle on a l’air d’avoir un abonnement à l’année. S’il arrive que quelqu’un, du gradin en arrière, vous effleure les lombes de ses pieds posés au bord de votre fauteuil, ou vous gratte le cou de son pardessus roulé qu’il tient sur ses genoux, vous changez de place. Quelquefois, une grosse femme puise des chocolats mous dans un sac horriblement craquant. Ou bien il y a des gens d’odeur forte, des Italiens qui sentent l’ail, des plombiers qui sentent la conduite, des Chinois qui sentent l’encens. Elle aime pêle-mêle des histoires où il y a de la neige, des naufrages, des cow-boys, du péril, de la hardiesse, du dévoûment. Celles où les hommes ont les qualités des loups, des chiens et des chevaux. Les femmes l’intéressent en tant qu’elles savent leur donner la réplique.

On est bien là, dans le noir, les mains au bord du manchon où l’on tient en réserve la boîte de pastilles de cachou. Parfois les larmes coulent, si impersonnelles qu’on croit que c’est quelqu’un d’autre qui pleure. On oublie les embêtements : les taxes impayées sur la « boîte », la menace de vente forcée, la douleur dans l’épaule, la hanche et la tempe, partout où on a été blessée dans une chute de cheval, les frasques du mari, sa nouvelle maîtresse, sa nouvelle auto, sa dispute avec le boss. On oublie que le cheval Betsy boitait aujourd’hui, que Nanki se gratte et que l’appartement est mal chauffé. On oublie la lettre « registrée » par laquelle un actionnaire de Lille réclame et menace de mettre « le colonel » au courant. Seul un actionnaire de Lille peut avoir de pareilles méthodes ! Encore s’il n’y avait que son père, le colonel… Mais que deviendrait la fragile maman secouée par ces histoires ? On rêve à des amours qui auraient la forme exclusive du dévouement. Un homme ferait preuve d’une amitié désintéressée, d’un esprit de sacrifice absolu. Ce sont là pour Jeannine les vertus masculines suprêmes. On rêve que l’hypothèque est enfin payée, que toutes les dettes sont réglées, les affreuses dettes à des tas de petites gens qui ne crient même pas. On possède un cheval à soi, un cheval qui a de bonnes pattes. On envoie un chèque royal à tous ceux qui oublient depuis des années de rien réclamer : le chirurgien, l’homme d’écurie, Julien l’ancienne ordonnance du colonel qui a suivi le ménage au Canada et vient cirer les parquets le dimanche, comme d’autres vont à la messe. On ne peut espérer que Théo se range tout à fait, mais qu’il s’attache à la même femme et à la même entreprise. Nanki est assurée d’une vie éternelle. Il y a beaucoup d’hommes autour de Jeannine, tous des admirateurs. Aucun n’est son amant.


Dérogeant à ses principes, la voici qui va dans le monde, en apparence pour répondre aux sollicitations d’une amie : « Jeannine-douce, promettez que vous viendrez ! »… En réalité, elle escompte la présence de quelque nouveau venu que précède dans la colonie une réputation spéciale. Elle subit l’attrait du bizarre.

Chapeau trop grand pour la mode, qui refoule comme il peut la toison d’or. Voilette. On dirait la province de France d’avant-guerre transportée sur le pavé canadien et qui fait des visites. Manteau de loutre, le manteau du trousseau, qui commence à montrer des lignes brunâtres comme des lits de ruisseaux taris, souliers extrêmement pointus qu’elle a en bargain, depuis que les pointes sont démodées. Chevilles exquises, mains fines. Yeux gris-vert sous le casque des cheveux, tempes larges, pommettes qui soutiennent ainsi que deux anses le visage allongé reposant sur la pointe délicate du menton, peau de sarrasine blonde qui a l’air d’une palette laquée sur laquelle le froid n’a aucune prise.

Elle monte en tram, décoche par distraction un sourire au conducteur immobile, dont le rôle est de laisser tomber un regard en poinçon sur la boîte aux tickets et qui se distrait en crachant sur le pavé au moment où s’ouvre la porte automatique. Le conducteur a l’âme retournée par ce sourire. Jeannine en oublie de glisser dans la boîte le ticket tout préparé dans sa main. Il servira au retour. Elle passe devant, vacille sur ses pointes, s’agrippe à une courroie de porcelaine.

La voici arrivée. Les dames se déshabillent dans la chambre de la maîtresse de maison. On enlève les manteaux de fourrure, et troussant la jupe d’un tour de main, on se dépouille des bloomers superflus. Exhibition de dessous roses. La femme de chambre, accroupie, défait les over-shoes à fermeture éclair.

Jeannine paraît si rarement dans un salon qu’elle a l’air de l’invitée de marque. L’hôtesse la prend par le bras, lui chuchote à l’oreille : « Pas de blagues, hein ? » Et elle promet de bien se tenir, de ne pas employer de langage incongru, d’être tout à fait du monde. Elle se laisse conduire à un fauteuil. Les messieurs se rapprochent. Elle a ses grandes et charmantes manières. Les Anglais qui sont là n’ont jamais rien vu de si fascinating et murmurent sous leur haleine : « By Jove ! » Il n’y a qu’elle pour dire sans platitude, d’égale à égaux et cependant avec l’onction voulue : « Monsieur le Consul, Docteur, Colonel ». Parbleu ! elle a entendu dire colonel toute sa vie. Elle a un oncle général défense-de-Verdun.

Elle est coiffée à la russe pour la circonstance, frange sur le front, torsade autour de la tête. Elle a sa voix, son sourire, de l’époque du couvent de Bruxelles. Le sautoir d’or du face-à-main remplace sur sa poitrine la chaînette d’argent et la médaille. Elle porte sa robe des grandes occasions, la robe mauve de sa tante la préfète, qu’elle a reçue par la valise diplomatique. Sa voix reste sonore, mais elle a pris du bouquet : elle pétille et se dore pour le salon. Il semble qu’il y ait une pente du fumoir au fauteuil de Jeannine vers lequel tous les hommes glissent. Un grand diable à crinière brune, rosette, nez autoritaire et courbe, yeux de faucon, pique droit sur elle. Il semble en proie à un délire mystérieux. Sa main dessine dans l’air la ligne d’un vase étrusque. Il prend le groupe qui l’entoure à témoin : « Nom de D… ! Quel profil ! Et cette peau, ces cheveux ! » Il a l’air de parler par-dessus des statues. Il examine, en consolidant son lorgnon, un grain de beauté qu’elle a au cou, comme on regarde l’étiquette indéchiffrable d’un objet convoité. Cela est si visible que Jeannine rit, incline la tête et d’une voix innocente : « Allez-y ! Ne vous gênez pas ! » Les dames lapent une gorgée de thé en laissant leurs yeux déborder la tasse. La maîtresse de maison s’approche à la hâte, présente le peintre Rougerat, directeur des Beaux-Arts.

Jeannine s’amuse. Comme elle s’amuse ! Son air gouailleur fait craqueler peu à peu son air mondain. Le vocabulaire est pour elle partagé entre deux corbeilles. Côté droit : tout ce qui vient du milieu familial, armée et magistrature, les Dames de la Retraite ; côté gauche : Théo, c’est-à-dire l’assurance, le turf, les tripots, les petites femmes, l’écurie anglaise. Les petites femmes et l’écurie prévalent. Théo lui-même confond les deux langues. Il lui arrive de dire girlie à son cheval et sale rosse à son amie. Depuis quelques instants, Jeannine a envie de puiser à sa gauche. Elle ne saurait dire pourquoi. Elle n’est l’objet de la part de M. Rougerat que d’une honorable proposition : celle de faire son portrait. Flatteuse aussi : le portrait de Mme Rougerat par son mari est au Luxembourg. Ils prennent rendez-vous pour dix heures, lundi prochain, à son atelier. Il faut qu’elle soit tentée, puisqu’elle ne se lève jamais avant midi.

— Au revoir, Maître, au revoir, Général, Monsieur le Consul. Good-bye, chérie, c’était cocasse comme tout, votre grande affaire. Théo est en bas avec son auto. Bien luné aujourd’hui. Je suis contente à cause de mes petits souliers. Sa poule va être obligée de rentrer à pied…


Cette « boîte » est le côté sérieux de la vie de Jeannine. Elle se construisait avec sa dot en l’an de guerre. Théo acquérait en même temps qu’une femme une profession : il devenait propriétaire-gérant d’un garage. Le bâtiment à peine terminé, la guerre éclate. Elle laisse les étages en l’air : il n’y a que le rez-de-chaussée de prêt. Théo part avec le premier contingent. Le contractor plante là les travaux. Jeannine se transforme. Elle est presque levée à onze heures du matin. Elle devient manageresse. Elle a quelques clients, de belles âmes, recrutés parmi ses connaissances de Hill-Park, qu’elle appelle le monde cheval. Jeannine, une alliée, est une des cent petites façons de « faire leur part » et de rester à l’arrière. D’autres arrivent on ne sait d’où avec des autos éclaboussées qu’ils remisent précipitamment comme on fourre quelque chose dans un tiroir. Le numéro est aussi illisible que le collier d’un chien sans licence. Elle acquiert la réputation d’une femme qui essaie de tenir le coup. Les hommes, ceux qui sont down-town le matin et à Hill-Park l’après-midi, affaires et cheval, l’admirent. Pas un créancier n’oserait poursuivre. Elle signe des billets. Julien prête ses économies de vieux garçon et devient à son service laveur d’autos, laveur de chienne, d’assiettes. On emprunte à droite et à gauche : à un gérant de cercle, au cuisinier français du restaurant où Théo emmenait souper ses conquêtes, à une petite femme chancelante qui se raconte à Jeannine quand elles chevauchent côte à côte et à qui Jeannine essaie de donner une stabilité générale, au groom de l’écurie, car ce sont ces gens-là qui ont du cœur. La banque ne prête plus, les dames huppées de la colonie ne l’invitent plus à leurs thés, le consul l’a appelée à son bureau et lui propose de la faire rapatrier, ce qui l’a rendue furieuse. Banque, consulat, colonie, la dégoûtent. Jeannine, à cette période trouble où il est nécessaire de simplifier, met dans le plateau des belles âmes tous ceux qui prêtent. Elle n’a pas de termes assez chaleureux, assez délicats pour les vanter. Les autres, ah ! c’est dans le vocabulaire de gauche qu’elle puise à leur intention, si généreusement que Julien va fermer les portes quand elle est en train. Le garage périclite malgré ses efforts. Le shérif menace, l’hypothèque grogne. Il va falloir vendre. Chaque après-midi, elle va à l’office du real estate. Elle se garderait bien de l’appeler une agence d’immeubles. Employer le terme français lui paraît dans certains cas d’un précieux insupportable. Elle voit sur la porte tournante : « Smith and Smith, real estate ». Et real estate, Smith and Smith demeurent.

Chapeau emplumé, yeux au frais sous la voilette, fine odeur, sourire qui se réserve, elle a son air de grande dame. Elle discute les propositions les plus inattendues : c’est le gouvernement qui veut acheter pour la remonte, c’est une entreprise de cinéma, un inventeur, un fabricant de vernis d’automobiles, un professeur d’équitation, des architectes, des avocats, des notaires. On emploie un vocabulaire qui est un compromis. Jeannine parle une langue métisse que les autres approuvent, dans leur parisian french : « C’rect, Madame ! » à chaque phrase. Elle inscrit les rendez-vous. Chez elle, le téléphone sonne sans arrêt. Les gens d’affaires sont, comme ceux du monde, divisés en deux espèces : ceux qui sont corrects et ceux qui sont « croches », autrement dit en langage de chrétien les honnêtes gens et les autres. Il y a la horde de ceux qui attendent la vente forcée, il y a ceux qui ne veulent pas se découvrir, qui envoient des émissaires. Il s’agit toujours de puissantes entreprises qui, pour une raison ou une autre, ne tiennent pas à se faire connaître. C’est excitant. À l’heure de l’ouverture des bureaux, on vient sonner à l’appartement plongé dans la pleine nuit. Nanki aboie. Jeannine crie dans une direction : « Shut up ! » et dans l’autre : « Qui est là ? » Quand une gorge anglaise essaie de se délivrer de son nom : « Madame B., s’il vous plaît ? » comme si elle avalait du macaroni, Jeannine court après ses pantoufles que Nanki n’a pas su remettre ensemble, épingle ses nattes, entr’ouvre la porte. Pied dedans, pied dehors, le gentleman flaire un terrain dangereux. L’esprit des affaires l’emporte : il entre, se cogne à la table du téléphone, y dépose son chapeau, aperçoit Nanki soupçonneuse, qu’il flatte de la main. Il sait parler chiens. Des chiens on passe aux chevaux. Des chevaux aux affaires. Après tout, il a devant lui une petite femme très business et rien que business. — Jeannine prononce biziness et il trouve cela charmant. — Il s’échauffe, se met à son service. Il connaît des tas de gens down-town. Il va lui dénicher un acquéreur. Il croit légitime à présent de poser son regard sur sa bouche, sa peau, ses cheveux. Il n’ose pas regarder les seins trop dessinés sous le peignoir. À la fin de l’entrevue, il lui baise la main. Jeannine est émue : elle vient de découvrir une autre âme chevaleresque. Le professeur de B. lui baisait la main aussi autrefois, dans le monde. Mais un jour elle s’est écriée avec sa franchise habituelle : « Ma main sent le chien ! Je viens de baigner Nanki. »

Bien entendu, l’affaire ratera encore une fois, à son grand soulagement. Grâce à la boîte, elle est devenue une femme de biziness. Au retour de la guerre, Théo a signé un désistement en sa faveur. Il place des actions pour une société futuriste.


Le ménage Théo-Bobette va mal. Théo a fait des scènes de jalousie. Bobette l’a mis à la porte. C’est un va-et-vient effréné entre l’appartement délabré de Jeannine et celui ultra-moderne de Bobette. Chez Bobette, depuis la crise, les stores sont baissés sitôt la nuit venue. Les rideaux où filtrait une lumière ne donnent plus d’indication. Les habitués croient s’être trompés de jour et hésitent à monter, craignant de fâcheuses rencontres. Une nuit, Théo s’est battu avec un de ses rivaux. Le policeman qui faisait sa ronde et secouait les portes grillées des magasins est monté. Perplexe, il a regardé Bobette qui d’un clin d’œil lui a désigné Théo. C’est lui qui doit déguerpir. Il le connaît : il apprécie ses cigares. Aussi quand il dirige le trafic à un croisement de rues et que Théo passe avec sa MacLaughlin, il a la permission d’interpréter tout de travers les signaux de l’avertisseur : Go !… Stop !… et il fait des virages si capricieux que le constable doit se hâter de rentrer ses orteils. Ce soir, il n’y a pas de cigare qui tienne. Il empoigne Théo par le bras et lui conseille de ne pas « faire de trouble ». Il n’est pas fâché de le reconduire chez lui. La nuit est froide et il était obligé de se battre les bras à cause de l’onglée. À deux heures du matin, Jeannine est en pleine activité. Elle n’en est même pas aux préparatifs du bain. Assise sur sa chaise basse, le téléphone en main depuis une heure, elle bavarde avec quelque noctambule comme elle. Elle a pour la nuit des occupations méthodiques : elle ravaude des chaussettes, fait ses comptes, inscrit les deux sous du Daily News. Les cinquante dollars qu’elle a empruntés à une amie sont sur un carnet à part. Aussi le nombre de déjeuners à trente-cinq cents qu’elle a fournis à Théo. Quand Julien vient brosser, il y a toujours gratuitement pour lui des œufs au bacon, mais il s’obstine à laisser avec discrétion, près de son assiette, la même somme que Monsieur. Jeannine ne s’en formalise pas, car elle est celle qui comprend toutes les délicatesses. Après, elle rangera un tiroir, ou descendra au sous-sol, à la chambre des malles — elle habite une de ces heureuses maisons sans concierges, et l’homme de fournaise ne vient que le jour — pour retrouver une série d’Illustration d’il y a dix ans. Il lui semble que dans la pièce donnée ce soir par la troupe Gémier au Majesty, il y a des coupures.

Théo entre. Il a les yeux fous, des traits creusés. Le pesant policeman le suit. C’est un des admirateurs de Jeannine. Il arrête le trafic quand elle traverse à cheval le Crescent. Il a l’air de lui ramener un petit garçon égaré au retour de l’école, mais un petit garçon qui n’a rien de penaud dans l’expression. Théo dormira dans son ancienne chambre. Jeannine prépare son lit. En attendant, Théo se dégonfle, et le policeman, assis devant un verre de bière glacée, l’écoute avec sympathie. Ils en savent autant l’un que l’autre sur Bobette, qui est en bons termes avec la police. Dans cette affaire, c’est, d’après le policeman, Théo qui a tort. Il occupait une chambre chez Bobette. Il était considéré comme un pensionnaire. Il avait ses entrées à toute heure du jour, il avait même sa nuit. Il a voulu outrepasser ses privilèges qu’il appelait des droits, donner un coup de balai, travailler au relèvement moral de Bobette. Il a fait des scènes. Bobette déteste le scandale. On la respecte dans le quartier, car elle possède un visage de vierge, de la tenue, une bonne. Elle fait son marché en gants blancs. C’est avec son ami le plus chic et le plus généreux, un officier qui vient la voir de Toronto une fois par semaine, que Théo s’est colleté. Elle ne le lui pardonnera pas.

Il consent à avaler sa tablette de véronal, à se coucher. On éteint les lumières à cinq heures du matin. Mais le sommeil ne vient pas. Théo se lève, parcourt l’appartement, déversant sur Bobette un flot d’injures, prenant sa femme à témoin qu’il a été joué par la dernière des gourgandines — le terme qu’il emploie a moins de syllabes. — Nanki, affolée par ses éclats de voix, se met à hurler. Il l’empoigne, la secoue, l’injurie. Voici la douce Jeannine furieuse, criant que si c’est ainsi qu’il traite les femmes, elle comprend que Bobette se soit lassée. Elle ne sait pas qu’elle joue avec le feu. Théo a complètement perdu la tête. Il va commencer par tuer la chienne. Après il tuera Bobette, il se tuera lui-même. Il ouvre un tiroir dans sa chambre. Jeannine commence à avoir peur. Elle n’a pas le temps de se lever. Il est de retour avec son révolver. Il s’approche du lit sur lequel Nanki s’est réfugiée. Jeannine lui saisit le bras. Dans la lutte, le coup part. Le révolver choit sur le plancher. Silence. Théo est le plus pâle des deux. Il regarde d’un air hébété une mèche blonde détachée des grandes nattes, qui reste épinglée à l’oreiller, Le voilà à genoux, sanglotant, demandant pardon, la tête sur le sein de Jeannine, l’étouffant de son remords. Le coup de révolver a été pour ses nerfs la meilleure décharge.

Le lendemain, visite de Bobette. Visage de madone, longs yeux peints, gants blancs. Elle vient aux nouvelles. On dirait qu’elle a entendu le coup de révolver. Jeannine la reçoit dans la chambre de son mari qui vient de partir. Il n’y a que là qu’on soit tranquille pour causer. Bobette s’épanche. Ah ! Théo l’a fait bien souffrir par son mauvais caractère, ses exigences, sa tyrannie, sa jalousie. Il la compromet. Elle ne veut plus le voir. Mais elle a peur de lui. Jeannine, qui est si bonne, ne pourrait-elle le calmer, le garder, l’empêcher de faire des bêtises ? Pauvre Bobette ! À la fin de l’entrevue, elle sanglote, la tête sur l’épaule de Jeannine. Jeannine pense que la vie est cocasse.


Elle est un peu soulagée. Son mari vient de se mettre en ménage avec Germaine Anquetil, une fille sérieuse qui lui a tenu longtemps la dragée haute. Une âme délicate aussi. Elle savait que Théo était marié. Elle avait vu Jeannine passer à cheval, elle l’admirait. Elle craignait de lui faire de la peine. Il a fallu qu’elles aient, sous un prétexte ou un autre, une longue conversation au téléphone et qu’à la fin Jeannine ait dit textuellement : « Allez-y, si ça vous fait plaisir ! » pour qu’elle se décide à devenir l’amie de Théo. Après, il n’y avait pas de raison à ce qu’il ne s’installât chez elle. Germaine aime la vie régulière. D’autre part, le retour de son mari à l’appartement n’est pas sans inconvénients pour Jeannine. Monsieur est redevenu exigeant. Monsieur demande que Madame se lève pour lui faire à déjeuner, que la femme de ménage lui range sa chambre comme ceci, que Julien lui cire ses bottes comme cela, que le téléphone soit à son entière disposition, que Jeannine ne descende pas la chienne une ultime fois à quatre heures du matin, faisant à elles deux un tapage infernal dans l’escalier, qu’on ne lui donne pas à lécher la rondelle qui bouche la bouteille de lait. Il n’est pas convenable non plus que sa femme reçoive tous ces hommes soi-disant d’affaires, le matin, habillée surtout de ses cheveux, le soir en culotte de cheval, pour les exciter ! Depuis qu’il est à la Mutual, il devient puritain et sermonneur. Ils se sont fâchés, il y a eu entre eux des mots vifs. Théo a tous les torts, d’autant plus qu’il est chaque mois en retard pour son chèque. Jeannine lui met sous le nez son carnet. Depuis l’affaire du coup de révolver — la balle a passé si près — il lui avait promis une augmentation et juré être sérieux. Et tout recommence ! Alors, qu’il aille au diable ! Germaine le tiendra. Elle est sténographe à la Mutual : elle peut lui, donner des tips pour les bonnes affaires. Ils ont acheté ensemble le coupé Chevrolet. Théo s’arrange pour aller la chercher avec l’auto à la sortie du bureau. On les prend pour mari et femme. Quand elle passe la soirée chez sa mère, il a mission de promener le chien dans le campus de l’Université. Il entend de loin la voix de Jeannine. De sa laisse de cuir pliée en deux comme un fouet, elle menace les camarades qui approchent Nanki de trop près. Jeannine et Théo se rejoignent. « Tenez-vous donc droite, bougonne-t-il, vous avez l’air de marcher sur des œufs. » Au fond, il est très fier d’elle. Nanki se tient jalousement aux côtés de sa maîtresse, ignorant les amitiés de Peter. Au retour, Théo monte prendre des cigarettes qu’elle lui a roulées à la machine. Sa chambre est transformée en garde-robe : il y serre ses bottes de cheval, ses cravaches, son uniforme de sous-officier de cavalerie, ses malles, son kodak qui renferme les derniers clichés de Bobette dans l’intimité. Il en a déjà envoyé d’intéressants au major de Toronto. Quand il monte à cheval, c’est là qu’il vient s’habiller. Quelquefois, il accompagne Jeannine. Lorsqu’elle doit essayer une bête de mauvaise réputation, il la monte auparavant et la lui interdit s’il la juge trop dangereuse. À cheval, ce sont les meilleurs amis du monde.

Le nouveau ménage va assez souvent au théâtre. La Chevrolet est à la porte pour le retour. Une fois Germaine rentrée, Théo fait un crochet jusque chez sa femme, avant d’aller remiser au garage. Le temps est pluvieux ; les douleurs l’ont reprise, dans la hanche qu’elle s’est brisée il y a deux ans. Il a promis de la frotter. Elle a dû pour cette raison se coucher avant son heure, ce qui la rend d’humeur frondeuse. Il trouve qu’elle engraisse. Il n’aime que les femmes minces. Elle sait que sa remarque est injuste, car elle vient de se peser à l’automatique de l’ice-cream parlor. Alors elle le blague sur la maigreur de Germaine. Est-ce qu’il en a pour son argent ? Le voilà vexé. Il frotte comme on gratte un mal qui vous donne de furieuses démangeaisons. Jeannine se repent. Le pauv’vieux ! Après tout, il a ses difficultés : une auto, deux ménages à entretenir. Elle regrette ses impatiences, ses taquineries. Et au moment où il allume la cigarette du départ :

— Théo, il y a un os pour Peter à la cuisine. Emportez-le.


Elle est très sensible à la poésie de la nature. Elle aime les couchers de soleil sur Hill-Park. On la voit mettre son cheval au galop et lâcher le vieux monsieur crampon qui trottine à ses côtés en lui énumérant les défauts de sa housekeeper, abandonner la large allée sablée pour disparaître dans un bridle-path qui s’enfonce sous les arbres et a l’air de mener au soleil couchant comme à la hutte de l’ogre. Jeannine ne veut parler ni entendre parler. Subitement toute l’humanité est devenue d’une seule catégorie : il n’y a plus de belles âmes. Du plat de la main, elle tape deux ou trois fois le cou de son cheval : celui-là est all right ! Au sommet du cratère, un seul pin prend sous son éventail tout le paysage. En bas, la ville rutile à travers les arbres, comme posée sur des copeaux de cuivre rouge. La nuit d’octobre tombe. Il n’y a plus personne. On entend le cahotement d’une charrette qui emporte les feuilles mortes. Ces crépuscules d’octobre la rendent sentimentale. Quelquefois, elle se laisse rattraper par un cavalier solitaire, plus fringant que le monsieur en puissance de housekeeper. Tout de suite, ils causent intimement. Il est curieux que tous ceux qui chevauchent aux côtés de Jeannine, hommes ou femmes, en arrivent aux confidences, que Jeannine à cheval ne soit plus du tout l’indolente Jeannine de l’appartement. Le cheval la dote de sympathie, de psychologie, d’un état d’âme spécial. Elle voit de haut les petits ennuis qui l’irritaient tout à l’heure. Les méandres des sentiers qu’elle affectionne conduisent à ceux du cœur. Elle est tout en langage fin, en sentiments délicats, en compréhension. Rênes lâches, pensées flottantes, muscles détendus, oreille attentive, cavaliers et montures se laissent aller au bercement. Du bout de sa cravache, elle lisse d’un geste rêveur la crinière en frange de sa bête. À pied, elle découragerait d’un sarcasme involontaire les confidences. À cheval, son visage pâle se découpe de profil sur la sombre verdure et elle penche un peu la tête de côté comme un confesseur.

Hélas ! voici les portes de Hill-Park. Jeannine est silencieuse. Elle songe à sa vie manquée, elle étend la main, la pose un instant sur le genou de son compagnon. Ils vont au pas, se frôlant de l’épaule. L’ombre des derniers feuillages les enveloppe. « Ah ! soupire Jeannine, de sa voix devenue lointaine, si l’on pouvait continuer ainsi… » Et puis, reprenant à deux mains les rênes et cognant du talon les flancs de son cheval : « Get up ! Betsy ! »

En hiver, quand le Fahrenheit descend à 20° au-dessous de zéro, elle traverse au trot la ville feutrée. Par-dessus ses bottes, elle a gardé ses overshoes. Son passe-montagne est bien tiré sur ses oreilles, son cou dégagé comme en avril dans la cravate blanche, et tandis que les visages des buveuses de thé qui entrent au Ritz apparaissent dans la porte tournante comme des insectes d’entomologie, rouges ou violets, le sien reste imperturbable : crème et ambre. Elle fera le tour de Hill-Park d’une seule haleine, à bride abattue. Il faudra baisser la tête en passant sous des branches chargées de neige. Elle boira l’air glacé comme elle avale le matin son verre de Caledonian. Elle n’analyse pas ses impressions, elle résume : tout est blanc, tout est pur, tout est silencieux, son cheval galope à la perfection sans risque de buter et elle n’a plus de soucis. Elle éprouve à travers lui le plaisir de fouler la neige. Ils vont si vite qu’ils n’ont pas le temps d’avoir peur des ombres. Il n’y a plus de bornes entre la sensation et le sentiment : la neige abolit tout. Car c’est à quoi ses rêves les plus heureux la mènent : l’oubli. Et c’est l’oubli qu’elle demande au sommeil, au cinéma, à ses promenades sur Hill-Park. De même qu’elle se complaît à l’atmosphère torpide d’un appartement, elle aime s’abandonner à une sorte de somnolence morale. Elle est dans un état de veines ouvertes. Oublier, dit Jeannine, dormir, ne plus savoir où l’on est, glisser dans la tiédeur, dans le noir, dans la neige, perdre son identité.


Elle va à l’église aussi, une pauvre église de faubourg où elle peut amener Nanki, qui demeure bien tranquille sous son banc. L’église joue un rôle dans sa vie. Sa religion ne ressemble à aucune autre. Elle ne prie pas. Sa prière consiste à se taire. Elle ferme les yeux. Qu’on est bien, seule avec Dieu. Comme il comprend. Il n’y a pas besoin d’expliquer. Les soucis journaliers ont cessé de se réciter en vous comme une table de multiplication. On redevient une page blanche, une atmosphère, une essence, des éléments qui se sont dissous. Jeannine apporte à noyer sa personnalité le même souci que d’autres ont de la mettre en relief. Prier, c’est formuler un désir, une demande. La félicité suprême consiste pour elle à ne rien souhaiter. L’église crée autour de son âme l’atmosphère ouatée de Hill-Park aux jours de neige. Elle se livre à elle, emportée à l’aveugle, les sens fondus en un seul, dont le rôle est si écrasant qu’au lieu de servir il règne, qu’on n’ose le borner. On n’est plus qu’une forme inerte. Dieu entend, ressent à votre place, devient responsable. Qu’il se tire d’affaire !

Au retour de l’église, elle fait une promenade dans le campus. Elle remonte lentement à la vie. Elle a l’impression de s’être levée à une heure extraordinaire. Elle découvre aux arbres une verdure nouvelle. Elle regarde avec bienveillance les dames qui promènent leur chien.

Aujourd’hui, il faut qu’elle se hâte. Elle a un nouveau brosseur depuis que Julien est à la maison de santé pour une crise. C’est la seconde fois que celui-ci vient, un petit vieux, un numéro extraordinaire aussi, comme les trois quarts des gens qui composent son entourage. Elle ne sait pas encore toute son histoire : il possède une maison de vingt-cinq mille dollars, tient une boarding-house, et fait des ménages par plaisir. Elle ne pourra le garder, car cela donne de l’indigestion à Nanki, de voir des visages nouveaux. C’est dommage : un vieux à beaux gestes ! Il a remarqué les souliers à pointe de Jeannine, un matin, quand elle dirigeait les opérations méthodiques du ménage. Des souliers si démodés pour une si belle dame. Le lendemain, il lui apporte une paire de chaussures un peu déjetées, mais encore très vernies et smart qu’une de ses pensionnaires a mises au panier. Jeannine hésite entre la répugnance et le sentiment. Le sentiment l’emporte : il ne faut méconnaître aucune délicatesse. Elle tâte du bout de son pied, fleurant la lavande, l’intérieur inconnu de ces souliers, heureusement trop petits !


Bobette se faisait admirer à cheval sur Hill-Park chaque dimanche matin. C’est le jour où les vrais cavaliers se tiennent chez eux et où les autres épatent le public sur leurs chevaux de louage à trois dollars l’heure. On voit des costumes trop neufs, des bottes trop fauves, des cravaches trop vernies, des genoux remontés, des bras secoués, des visages rouges, des amazones en cheveux, des gens qui galopent comme si le feu était à Hill-Park.

Bobette passait aux côtés de Théo, droite, froide, distinguée. Mais elle tenait de lui toute son assurance. Théo, qui avait été brigadier instructeur au temps de son service militaire, l’avait dressée pour ces exhibitions dominicales dont sa vanité tirait profit. Il projetait même de la faire monter au prochain Horse show. Livrée à ses propres moyens, elle n’est plus, comme dit Jeannine, qu’un pauvre petit derrière en l’air. Elle eût bien fait la paix avec Théo, rien que pour reprendre ses promenades, mais elle sait qu’elle a été remplacée jusque sur Hill-Park et que son ancien ami est en train de former une nouvelle élève : Germaine Anquetil. Germaine est une froussarde, mais elle n’en montre rien pour ne pas déplaire au maître. Elle passe comme jadis Bobette : droite, froide, distinguée, à la française, et si elle n’était blonde, on jurerait que Théo continue à monter avec Bobette. Celle-ci les a rencontrés. Elle était à pied, accompagnée du major et elle est devenue blême d’humiliation à les voir passer. Théo à cheval reprenait tout son prestige. Si, pour les narguer, elle se montrait sur Hill-Park en compagnie de Jeannine, quel triomphe ! Elle a commencé par placer son cheval, une bête difficile, à l’écurie de la rue du Crescent et le patron a eu ordre de le mettre à la disposition de Jeannine, pendant quelque temps, pour l’assagir. La première fois qu’on l’a sellé pour Bobette, c’était comme par hasard l’heure de sortie de Jeannine. Elle a trouvé Bobette à ses côtés, une Bobette pâle, qui contenait sa nervosité. Bobette n’est plus une étrangère depuis qu’elle a pleuré sur son épaule. Sans rien dire, elle a saisi la bride de son cheval, tout en maintenant le sien pour se faufiler entre les trams. Après, il était naturel de continuer ensemble. Jeannine a donné des conseils, si semblables à ceux de Théo. Aux moments périlleux, elle a crié de la même voix autoritaire : « Asseyez-vous ! » et Bobette dont la croupe semblait remonter vers les épaules, l’a laissé graduellement redescendre et reprendre contact avec sa monture.

Jeannine a aussi son idée. Théo, qui n’a pas de secret pour elle, l’a mise au courant de son projet d’exhiber Germaine au concours hippique pour faire enrager Bobette, ce qu’elle a jugé tout à fait croche. Cette pauvre Bobette s’était fait faire un costume épatant pour l’occasion : culotte et veste de drap blanc et redingote noire. Si elle persuadait à Bobette d’y aller tout de même ? Elle a un cheval magnifique, sur lequel elle fera de l’effet dans une course au trot, sans trop de risques de dégringolade. Jeannine est contente de faire enrager Théo à son tour, car il est dans une veine de folies, passe des nuits au jeu, néglige son travail, vient faire des scènes à l’appartement, affole Nanki, rafle les provisions de la glacière, dévore comme par distraction le hachis qui mijotait au four pour le dîner de « la p’tite », et s’en va sans payer. Cela l’amuse aussi de scandaliser ses amies bien pensantes, qui prétendent qu’elle n’a pas de sens moral. Elle entend leur voix consternée : « Oh ! Jeannine-douce, comment pouvez-vous ! » Elle imagine déjà les regards des gens selects sur les pelouses, au moment où Bobette paraîtra… Le président du club des Four Horsemen, où se tiendra le horse show, est un des habitués du Hill. Jeannine et lui sont en excellents termes et leurs chevaux s’entendent bien. C’est un homme aux idées larges et elle ne prévoit aucune difficulté à l’admission de Bobette.

Pour une fois, sa psychologie est en défaut : le président refuse, courtoisement, mais catégoriquement. Sa propre femme, ses filles doivent monter, et les amies de sa femme et de ses filles. Il n’y aura sur les pelouses que des gens de Woodbound. Encore, s’il n’y avait que les hommes ! Ce pauvre président ! Dans quelle situation a-t-il failli se trouver ? Car il a eu l’imprudence d’inviter Jeannine à se rendre dans son auto au Four Horsemen le jour de la réunion, et il la voit d’avance lui présentant la notoire Bobette, faisant de la tribune des signes d’encouragement à Bobette en blanc et noir sur son cheval.

Pour consoler Bobette, Jeannine l’emmène avec elle ce jour-là, comme spectatrice, bien que Théo, informé de son intention, lui ait fait une scène épouvantable. Du coup, il n’a pas osé se montrer. Jeannine est au premier rang, braquant son face-à-main d’or sur les cavaliers, leur faisant un signe de tête amical. Des hommes venus seuls s’approchent pour la saluer : il y a là son notaire, son avocat, son architecte. Bobette se tient dans son ombre, muette, jolie, virginale.


Jeannine a fait une chute de cheval. Elle est blessée à la tempe et à la mâchoire. On l’a transportée au poste de secours de Hill-Park en attendant l’arrivée de l’ambulance. Elle a le visage couvert de boue et de sang. On la croit évanouie. Des cavaliers ont mis pied à terre et l’entourent. Il faudrait prévenir le mari. On va lui téléphoner du poste. Jeannine lève la main. De sa bouche tuméfiée, les paroles s’échappent péniblement : « Mon mari est trop nerveux. Vous allez l’effrayer. Demandez Mlle Germaine à la Mutual. Elle lui brisera la nouvelle. »

Théo l’a précédée à l’hôpital. Il a sa figure creusée des grandes crises, ses yeux noircis. Il a fait préparer la meilleure chambre. Il est si pâle que le médecin ordonne qu’on l’éloigne. Jeannine est moins atteinte qu’on ne l’avait cru, mais le visage restera marqué à la paupière et aux lèvres, peut-être légèrement défiguré. « Qu’est-ce que cela fait ? » murmure-t-elle péniblement à ceux qui se désolent. Et elle ajoute : « Pourvu que la p’tite — tout le monde comprend qu’il s’agit de Nanki — ne reste pas seule trop longtemps ! » Théo se montre parfait. Il vient la voir à chaque instant, de jour et de nuit, et sa présence ne réussit pas à irriter les nurses, car il arrive que celles qui soignent Jeannine sont jeunes et jolies et Théo s’entend toujours avec les jeunes et jolies filles. Il est lui-même le meilleur infirmier qui soit, et il glisse avec des précautions infinies le chalumeau entre les lèvres déchirées. Il n’y a que lui qui ait la main assez légère et assez patiente pour démêler la pesante chevelure. Germaine a proposé de prendre Nanki chez elle. Jeannine est touchée. Mais elle craint un changement d’habitudes. Il vaut mieux que la p’tite reste à l’appartement. Théo a promis de lui acheter sa viande lui-même. Il lui fait faire sa promenade dans le campus tous les jours. Les visiteurs les plus hétéroclites se présentent à l’hôpital : le postman a demandé des nouvelles le premier. Et puis le plombier qui faisait des réparations dans l’appartement, la femme de ménage qui connaît les habitudes de Madame et a apporté les sels de lavande pour le bain, Julien qui a tiré de sa veste son carnet de banque et l’a oublié sur le lit, et le groom de l’écurie, habillé en monsieur, et la femme du cuisinier à qui on doit de l’argent, qui a amené sa petite fille pour la faire voir à Jeannine. Elle ne pouvait deviner que les enfants n’intéressent pas Jeannine, ni qu’à la fin de la visite, elle murmurerait à son mari que la crapaude était bien tannante.

Des boîtes de fleurs sont arrivées : celle de Bobette et celle du président des Four Horsemen l’une sur l’autre. Germaine, qui est vraiment pleine de tact, s’en est tenue à son offre d’hospitalité pour la chienne. Le notaire choisit ce moment pour soumettre une nouvelle proposition au sujet du garage, ce qui était le meilleur moyen de sortir la blessée de son apathie. Théo, qui est redevenu un mari tyrannique, a permis l’entrevue, à condition qu’il soit le porte-parole de sa femme. Le monde est plein de belles âmes. Jeannine, malgré ses balafres, ou peut-être à cause d’elles, est d’une émouvante beauté. Le vocabulaire sportif ne passe plus par ses lèvres sensibles : la chambre d’hôpital ressemble à l’infirmerie du couvent de Bruxelles. Le propriétaire de l’écurie fait prendre tous les jours de ses nouvelles. Jeannine fait prendre tous les jours des nouvelles du cheval blessé aux genoux. Elle réclame toute la responsabilité de l’accident. Elle tient à prouver qu’il n’y a pas eu de la faute de l’animal. C’est elle qui a manqué de prudence. Elle le remontera dès qu’elle sera remise. Elle a hâte de lui tapoter amicalement le cou.


Pauvre douce Jeannine ! De bonnes âmes ont entrepris de l’arracher à ce qu’elles prennent pour une indolente vie au fond de son grand appartement, entre sa chienne et ses tiroirs. Elles ne tiennent pas compte du cinéma, de Hill-Park, du téléphone, de la cour innocente que lui font le postman et le plombier, de la promenade au campus, de la messe du dimanche matin, de la visite de Julien qui vient cirer les planchers pour avoir l’illusion qu’il les cire encore chez son colonel, de ses rendez-vous quotidiens au sujet de la boîte. Et tant d’histoires qu’il lui faut écouter ! Celles de son mari et par lui celles de Germaine et de la Mutual, celles de Julien qui se croit poursuivi par des femmes amoureuses, celles de la femme de ménage qui vient de Tahiti et en colporte toutes les superstitions. Et ses lettres qu’elle ne peut écrire, et ses comptes qu’elle ne peut faire qu’entre minuit et quatre heures du matin, et son bain qu’elle prépare comme un bain de malade, les yeux sur la pendule et le thermomètre, et toutes ses habitudes qui se succèdent dans un ordre immuable depuis des années et qui lui sont sacrées, et son état de noire mélancolie qui demande des heures entières d’immobilité à l’abri des rideaux tirés, qui lui ôte le courage de se lever, qu’elle traite comme une migraine à laquelle il faut donner le temps de passer. Cette existence qu’elle trouve bien remplie et bien réglée est menacée. Les affaires de Théo vont mal. Il s’est séparé de Germaine en gardant l’auto, mais il lui en rembourse le prix par petites sommes. Ils restent amis. Il a pris un appartement de garçon dont il a choisi les meubles en sa compagnie. C’est Germaine qui a piqué les rideaux et les coussins. Elle lui a dit d’emporter en partant l’aspirateur. Il ne veut pas que Jeannine lui fasse visite avant que tout ne soit complètement installé. Jeannine lui a prêté Julien pour brosser. Elle regrette qu’il se sépare de Germaine, avec laquelle il menait une existence régulière. Elle prévoit, à cause de cet appartement de garçon, toutes sortes de fantaisies. Monsieur s’offre tous les luxes et Madame est sans le sou !

Il faudrait donc, comme disent les vertueuses amies, chercher une situation. On lui met en tête que la sténographie mène à tout. Après de multiples enquêtes, Jeannine découvre à l’autre bout de la ville un petit monsieur entre deux âges, directeur d’un Business Course, qui lui donnera une leçon l’après-midi avant son cheval. Car il n’est pas question d’y renoncer. « Je m’arrangerai ! » dit-elle à ceux qui suggèrent timidement des économies. Il n’est pas question non plus d’assister aux cours de l’Institut qui ont lieu dans la matinée. Jeannine, en dix ans, n’est sortie le matin qu’une fois pour prendre le bateau de France, flanquée de cartons à chapeaux, de caisses, de boîtes de toutes dimensions, en plus de sa malle ; une autre fois pour aller à un enterrement auquel elle trouva, grâce à ce petit matin, une poésie, une fraîcheur, un mystère étonnants.

Le petit monsieur entre deux âges vivote de son Institut. Il reçoit Jeannine avec cérémonie. Sa barbiche pointue et son gilet clair font penser à un crayon effilé et à un cahier neuf. Il donne d’abondantes explications d’une voix qui chevrote. La première leçon passe à cause de la nouveauté du lieu. Jeannine examine les lithographies, les chaises de cuisine et le linoléum, trace des bâtons, lorgne des hiéroglyphes du bout de son face-à-main ; mais les suivantes lui inspirent un écrasant ennui qu’elle dissimule pour ne pas faire de peine au petit monsieur. Elle trouve de plus en plus de prétextes pour remettre les séances. Une fois, un bâillement lui échappe. Et c’est sans doute à cause de ce bâillement que le professeur a posé sur la sienne une main ridée, une main sténographique où s’inscrit une existence indéchiffrable de chétifs soucis. Jeannine a terriblement envie de retirer sa main, mais les yeux qui la regardent sont si bons et si tristes. Les autres leçons deviennent un monologue où le professeur raconte sa vie et fait part avec des soupirs éloquents des aspirations de son âme. Jeannine ne sait plus comment s’en tirer.

Un jour, l’Institut a un aspect inaccoutumé. L’escalier ne sent plus la friture. Un écriteau imprimé est accroché de travers sur la porte de la salle de cours : « Back in five minutes ». Au lieu de cinq minutes, le professeur devait être absent cinq années, à cause d’une histoire de petites filles.

Jeannine n’est pas horrifiée. Elle murmure : « Le pauv’ vieux ! » Ce qui lui est désagréable est la sensation qu’elle garde d’une main pas très propre, posée sur sa main.


Elle échappe aux salles de thé, dans un pays où les salles de thé servent de bornes à l’existence des femmes. Elle évite les réunions mondaines. Mais qu’un bachelor de ses amis, qui revient très éveillé d’une énervante soirée de jazz-band et de whisky, passe dans sa rue et sonne à sa porte en voyant de la lumière, la voilà ravie de le recevoir et d’apprendre tous les détails de la soirée. Que d’un studio d’artiste, renommé pour de pittoresques réunions, lui arrive, autour de minuit, un coup de téléphone demandant sa présence, elle n’hésite pas : en quelques minutes, elles sont prêtes, Nanki et elle. Elle trouvera là, assis à même le tapis, un ring cosmopolite, où on voit coude à coude des acteurs, des musiciens, des photographes d’art, quelques habitués de Hill-Park, et au milieu deux authentiques young ladies de Woodbound qui dansent un shimmie en courte chemise américaine, sous le regard sévère d’une vieille gouvernante ! À son arrivée, on fait signe à Jeannine de prendre place dans le cercle. Mais elle préfère s’asseoir sur un divan. Le maître de la maison vient par courtoisie la rejoindre. Il passe un bras derrière elle. Jeannine s’appuie à son épaule, ferme à demi les yeux, glisse dans un inconscient tiède, confortable, heureux, et murmure d’une voix d’anesthésie : « Ah ! qu’on est bien ! » Est-elle au cinéma, dans son bain, à l’église ou à cheval ? Les petites, la danse finie, se réfugient derrière le paravent où leur duègne, en trois gestes exactement, habille chacune, passant par-dessus la tête le collier, la combinaison, la robe.


Ses meilleures amies se plaignent de son indifférence. Elles l’appellent « la douce et lointaine Jeannine, occupée de sa chienne et de ses tiroirs ». Quand on réclame sa présence, elle répond d’une voix catégorique : « Impossible, je suis en train de ranger ! » Elle collectionne les lettres, les journaux, les annonces, les photographies, les programmes de théâtre, les retailles de costumes, les chapeaux, les vieilles robes de soirée que lui envoie sa tante la préfète. Elle possède des tabliers bleus de cuisine et les tabliers blancs de femme de chambre qui furent dans son trousseau, quoiqu’il n’y ait plus d’espoir ni de cuisinière, ni de femme de chambre. Elle a gardé de ses cadeaux de noce une invraisemblable cafetière qui ressemble à un appareil de laboratoire, dont elle fourbit de temps en temps l’argenterie et qu’elle offre aux dames patronnesses des bazars qui n’ont pas sa sympathie. La cafetière est chaque fois laissée pour compte et retournée par la Canadian Transfer Co. On s’adresse à elle pour les renseignements les plus divers : elle fouille avec patience dans ses malles du sous-sol. Elle lit les journaux avec des ciseaux à sa portée : tel article peut intéresser celui-ci, telle nouvelle fera plaisir à celui-là. Au lieu de se déranger pour aller voir les gens, elle téléphone, assise sur sa chaise basse, Nanki à ses pieds. Elle peut bavarder une heure sans lassitude. Elle est peu susceptible d’amitié dans les circonstances ordinaires. C’est un sentiment qui la laisse froide. Elle aime ses amis en raison du dévouement qu’elle est appelée à leur témoigner et des services qu’elle leur rend. Ayez une crise de coliques hépatiques en pleine nuit, et agrippez-vous en gémissant au téléphone : Jeannine sera là dans un instant, avec du tilleul de France dans son manchon. Ayez un chagrin… Les humbles, les malchanceux, les ratés sont ceux qu’elle préfère. Sa maison, son cœur, sa bourse leur sont ouverts. Son temps, son appartement, sont à leur disposition. « Ne vous inquiétez pas, dit-elle, à ceux qui sont menacés d’être jetés dehors, il y a toujours la chambre de Théo ! » Elle est prête à leur sacrifier ses chères habitudes. On l’a vue recueillir chez elle l’édition invendue d’un poète, mille volumes par piles de cent — elle y avait du mérite, car ces paquets de forme inaccoutumée ont rendu Nanki nerveuse — et chaque fois qu’elle montait à cheval, elle en glissait un exemplaire ou deux dans sa jaquette, qu’elle vendait à ses riches connaissances du Hill, au prix fort. Quand elle se promenait dans le campus avec Nanki, elle en offrait au professeur de B. en flanelle blanche qui allait jouer au tennis ; elle en offrait, au rabais, aux étudiantes à chien avec qui elle avait pris l’habitude d’échanger quelques mots. Elle refuse de placer des billets de tombola pour l’Œuvre nationale parce que les snobs sont à la tête de l’entreprise, et de vendre, au 14 juillet, des petits drapeaux aux invités de la Ville d’Ys, l’aviso français retour de Terre-Neuve, qui donne son bal annuel. Mais méfiez-vous d’elle. Elle a toujours sur les bras une lingère phtisique, un marquis dans la dèche, un artiste sur le pavé, un prince russe authentique ou non, quelque rescapé du couvent, de l’hôpital ou de la prison. Elle vous colle une femme de ménage en trois phrases au téléphone. On l’a entendue interpeller en plein salon, de sa voix sonore et ingénue, un bachelor : « Dites donc, Fred, vous n’avez pas de petite amie à qui vous voudriez offrir des chemises brodées ? J’en ai à vendre ». Elle est allée trouver le professeur de B. — le professeur baise-main — chef du département français à la fameuse Université du Prince of Wales. Le cours de français aux étudiants étrangers va s’ouvrir ; Jeannine a appris qu’au dernier moment Monsieur Rougerat, qui avait promis une histoire de l’art, décide d’aller dessiner des bonnes femmes en mérinos à Ouessant, qui se vendront au poids de l’or à New York. Cela tombe bien : elle a à placer un peintre échoué à Québec à la suite de l’exhibition des artistes russes. Le pauvre diable crève de faim, quoiqu’il abrite sous le divan de son studio une assiette de petits gâteaux destinés aux clientes en perspective. Jeannine se fait introduire dans le bureau du professeur de B. Elle a ses manières les plus exquises, son sourire le plus ensorceleur, ses mains parfumées. Le professeur de B. a fait la guerre à Verdun. Jeannine place négligemment dans la conversation le nom de son oncle le général. Elle en vient à l’objet de sa visite, tire de son sac un paquet de cartes postales, représentant les œuvres de son peintre abondamment médaillées, et le présente sous de telles couleurs que le professeur prête une oreille intéressée. Il sait que les valeurs pittoresques sont plus importantes pour les cours d’été que les diplômes d’agrégé. Il se défie un peu du Russe pour une histoire de l’art, mais il l’engage pour les promenades artistiques. Jeannine rayonne : une promenade par jour à dix dollars et le lunch par-dessus le marché, voilà ce qu’elle a gagné à aller aujourd’hui dans le monde.

À l’heure du lunch, le peintre monte le perron monumental du Prince of Wales. Il a sur lui sa garde-robe restante : chapeau melon, redingote, manchettes empesées, pantalon à raies, une perruque. Et le Fahrenheit à 90° ! Le gong vient de sonner. Il y a sous les arcades deux cents étudiantes en robes claires, cinquante étudiants en veston léger, quand paraît le représentant de la sombre Russie. Le professeur de B. est consterné : son rapin n’est même pas drôle, mais gros, rouge et solennel. Et affamé ! De sa place, il le voit allonger à travers la table un bras au bout duquel vacille une manchette. Après le lunch, on affiche dans le hall l’annonce de la visite artistique. Un coup du peigne de poche dans les cheveux courts, un petit mouvement sec de la nuque pour redresser la tête, comme sur un mannequin, et les girls sont prêtes. Personne n’a de chapeau malgré le soleil qui fond l’asphalte. Les chapeaux sont restés à Omaha, Milwaukee, Vancouver, Charlottetown. On voit émerger au-dessus de la troupe claire un chapeau melon. Il fait bon dans la Galerie des Beaux-Arts. On s’assoit sur l’escalier de marbre, entre les palmiers stérilisés, sous les bras tendus des dieux en simple attirail. Le peintre fait en gesticulant un cours de mythologie. Il tend à bout de bras son chapeau melon et il semble qu’il y puise un langage extraordinaire fait d’argot de Montmartre, mêlé d’italien et de russe. Il devient lyrique : on croit qu’il va pleurer à propos de la Vénus mutilée. Personne ne comprend, mais tout le monde a envie de rire. On se cache comme on peut à l’ombre des statues. On dirait que Vénus glousse. Les monitrices françaises pouffent. Elles sont jolies, elles ont dix-huit ans, connaissent mal la grammaire, mais les étudiants ne les lâchent pas et elles contribuent au succès du cours d’été. Quand il y a au programme de la soirée le jeu de la conversation et qu’il s’agit au premier son de cloche de choisir une partenaire pour débattre avec vous, en cinq minutes de promenade sous les arcades, un problème de ce genre posé au tableau noir : « Est-il possible pour un homme marié de continuer à aimer sa femme ? » les jeunes gens se précipitent sur les monitrices. Elles ne font jamais tapisserie. Le jeu de la conversation est plus amusant que les conférences artistiques. Au bout d’une demi-heure, on en est encore aux statues du vestibule, et la visite des salles n’est pas commencée. Alors peu à peu, par petits groupes, on se glisse entre les palmiers vers la sortie. En route pour l’ice-cream parlor, le swimming-pool, la promenade autour de Hill-Park en char doré ! Les plus calmes vont au cinéma ou chez le coiffeur. Les angoissées vont acheter des tomates et de la laitue dans les petites rues avoisinantes. Il ne reste autour du conférencier aphone, qui éponge son visage rouge, que des dames défraîchies à lunettes, celles qui préparent leur maîtrise et notent sur leur cahier à couverture de maroquin un nombre extraordinaire de nouvelles expressions d’art.


Clair de lune d’août. Jeannine en robe blanche promène sur le campus Nanki et le sauvage Wolf, une nouvelle acquisition, qu’il faut dresser aux manières des villes. Une amie l’accompagne, en manteau de satin noir, étroite, effacée, si maigre d’avoir depuis tant d’hivers promené dans la neige de gaillards petits Anglais et tobogganné sur les flancs de Hill-Park en leur scandant dans la rafale : « Je glisse, vous glissez, nous glissons. » Quand elle n’est pas trop hors d’haleine, elle ajoute même, pour s’amuser, un adverbe : « Ver-ti-gi-neu-se-ment ». Elle s’est un peu étoffée durant l’été parce qu’elle a lunché au Prince of Wales en échange de sa conversation. Elle a discuté, entre deux rondelles de concombre au vinaigre, la question des dettes interalliées. Son langage est tout à fait diplôme de fin d’études secondaires. Celui de Jeannine est ce soir assagi et pur, à cause du clair de lune. En arrière du campus, il y a un petit chemin où personne ne passe, un chemin sur lequel des pierres campagnardes roulent. D’un côté, une haute rampe gazonnée le borde. Au sommet sont juchées des serres et une maisonnette de jardinier avec des Dutchman’s pipes qui grimpent jusqu’au toit. Un escalier de bois, encore chaud de soleil, escalade la rampe, marquant midi sous le clair de lune. Les deux amies s’assoient sur la plus haute marche, à l’abri des serres. Nanki est vieille. Cela la fatiguerait d’aller plus loin. Wolf-le-Magnifique dresse ses oreilles pointues au haut de la rampe et fait les cornes à la lune. On se croirait en pleine campagne, une campagne qui n’aurait pas de nationalité. On laisse derrière soi le Physical Building qui est d’architecture romane, le Medical Building qui a des pilastres corinthiens, le Theological Building qui reproduit la chapelle d’Oxford. On est entouré par l’herbe qui poudroie sous la lumière bleue. On touche les odeurs, on caresse le silence. Toute la ville est partie en congé emportant avec elle ses maisons et ses autos. Ces deux-là sont restées. Elles respirent comme sur le seuil d’une porte. Jeannine a relevé sa voilette jusqu’au-dessus du trait carminé de sa bouche. Les yeux gris-vert se ferment à moitié dans le visage couleur de sable doré. Ah ! qu’on est bien ! Si cela pouvait durer… Rester ainsi sans faire un mouvement, sans savoir où l’on se trouve…

— Jeannine-douce, que ne demandez-vous le divorce ?

Jeannine revient à elle. C’est vrai, il était question de Théo il y a quelques minutes, — que cela paraît loin ! — Théo qui s’est fait encore une fois dresser procès-verbal pour excès de vitesse et a été arrêté faute de pouvoir payer l’amende. Jeannine n’a pas voulu intervenir. Elle a dit d’un ton excédé : « Qu’il se débrouille ! » Au fond, elle est inquiète.

— Le divorce ? Mais Théo a besoin de moi ! Il serait très malheureux. Il est très gentil, vous savez, dans ses bons moments. Nous avons fait un mariage d’amour. Et puis, que diraient la famille, le Tout-Lille, l’oncle défense-de-Verdun, la tante qui-donna-son-château-à-la-Croix-Rouge-pendant-la-guerre ! Et maman, cela la briserait, maman.

— Vous vous referiez une vie.

Se refaire une vie… Autant vaudrait mettre Jeannine devant un tas de pierres et lui conseiller de rebâtir une maison. Est-ce que rien se fait ou se refait par sa volonté ? Elle en est pour l’ordre établi, la routine, les habitudes, l’acceptation de son sort. Elle va à l’avenir comme on se rend à l’église. Elle déteste les commencements. La nouveauté n’a aucun attrait pour elle. La vie se charge de mettre sur sa route des êtres dont le pittoresque lui suffit. Chaque fois qu’elle a essayé de faire un effort, elle a échoué : le vieux petit monsieur a gardé dans sa main flétrie le secret des lignes sténographiques, et le toit neuf du garage fléchit sous les hypothèques. Elle réussit mieux à vendre des dentelles et des livres de vers pour le compte d’autrui.

— Vous seriez plus heureuse…

Jeannine hausse les épaules. Est-ce que ça existe, le bonheur ? Tous ceux qui mériteraient d’être heureux sont des sacrifiés : les beaux sentiments ne rapportent pas. Au fond, elle sait qu’elle est de cette catégorie. Elle continuera à subir. Théo et le garage sont des épreuves nécessaires. Pourvu que les crises : d’un côté, menaces de nouveaux coups de tête, de l’autre, menaces de saisie, ne se renouvellent pas trop souvent ! Pourvu que rien ne vienne troubler sa bizarre existence au fond de son bizarre appartement. Pourvu qu’on ne lui enlève pas ses enivrantes chevauchées de Hill-Park, les couchers de soleil d’automne, les bacchanales de neige et de vent de l’hiver, la solitude des crépuscules d’été qui portent aux confidences. Pourvu qu’elle ait toujours assez d’argent pour payer de petits acomptes. Pourvu qu’elle trouve à se dévouer ! Jeannine n’entrevoit pas de malheurs précis. Elle ne dit pas : « J’ai le cafard aujourd’hui, » mais : « Je suis dans le noir, » à moins qu’elle ne murmure : « Je suis avachie ! » Sa tristesse trace devant elle une longue avenue obscure où elle s’égare. Elle n’espère non plus aucune félicité marquée. Tout ce qu’elle souhaite, c’est se fondre dans une atmosphère cotonneuse et berçante. Il arrive que chagrins et joies finissent par se rejoindre, produisent une sorte de somnolence qui est pour elle le meilleur bien. Elle ne craint pas la mort. La mort ne sera qu’une longue habitude. Il n’y aura plus à déménager.

— Ne vaudrait-il pas mieux rentrer en France ?

Rentrer en France ! Quelle abomination ! Se lever à huit heures du matin à Lille, dans une maison où le chauffage central est les trois quarts du temps détraqué. Connaître la tyrannie des bonnes. Être obligée d’aller prendre son bain à l’hôtel à travers la rue. Ne pouvoir sortir pour mettre une lettre à la poste après dix heures du soir sans que le colonel insiste pour vous accompagner. Infliger à Nanki les fatigues d’une traversée. Empaqueter, des mois à l’avance, les collections qui remplissent le sous-sol.

— Tout cela n’est pas sérieux, Jeannine.

— Pas sérieux ? Et la boîte ? La laisser aux mains de mon mari ? Huit jours après, les créanciers seraient dessus. Les petites gens qui ont prêté en confiance n’auraient rien du tout. Et Théo ? Croyez-vous que ses poules s’occuperaient de ses chaussettes et de sa laundry ? Et puis il serait capable de s’acoquiner avec n’importe qui.

L’autre ne sait plus quoi dire, ramène autour de son étroite personne et de ses arguments son manteau de satin noir, comme si elle refermait un ballot de marchandises méprisées. Loin de Jeannine, on lui donne tort. À ses côtés, on se tait. Jeannine ne lutte pas. Elle se met dans le courant des choses. Elle répète elle aussi en fermant les yeux : « Je glisse… »

Florence.

Comme l’eau dégringolait la rue et que l’herbe des pelouses sortait par endroits de la neige fondante, j’ai soudain pensé qu’elle s’appelait Florence.

Le trottoir en pente était encore recouvert du sable qu’on y répand les jours de verglas ; mais l’eau y traçait un allègre réseau, tout un système nerveux subitement mis à jour.

Je n’étais pas venue dans ce quartier depuis des années et le reconnaissais à peine, comme après un long séjour à l’étranger, en me débattant contre une sensation de rêve.

Autrefois, la maison de Florence était bâtie à flanc de montagne et entourée d’une aristocratique solitude, comme toutes celles qui composaient Pleasant View, demeures de gens de la finance et des affaires qui, après la bataille féroce de la journée, dans la ville basse aux artères étroites battant de la fièvre de la spéculation, grimpaient le soir avec des âmes d’agneaux les lacets de la colline, au ronronnement de leur Packard.

Dix ans avaient passé. La race des hommes d’affaires bedonnants de dollars s’anémiait, puis disparaissait sans bruit, comme celle des Indiens. La Packard leur rendait un dernier service : ils s’enfermaient avec elle dans le garage, simulaient quelque réparation à faire, ouvraient la caisse à outils, mettaient le moteur en marche, et une clé anglaise entre les mains, se glissaient sous la machine comme pour voir ce qu’elle avait dans le ventre. Le gaz monoxyde allait vite en besogne. C’était le genre de disparition à la mode, la seule qui gardât les apparences de « decency », une sorte de rite de caste auquel les financiers de Pleasant View restaient fidèles. Dans l’impossibilité de prouver le suicide, les compagnies d’assurance payaient « a handsome policy » à la veuve.

C’était là leur dernier coup de Bourse.


À mesure que je descendais la rue, les années fondaient entre Florence et moi. J’étais replacée dans l’époque même où je la connaissais. L’eau ruisselante menait dans la direction de sa maison que j’avais peine à retrouver. Ce qui était jadis une route bordée par les bois de la montagne, par des terrains à vendre, par le verger des Sulpiciens, avec des pommiers qui avaient l’air d’avoir été plantés à l’époque du seigneur de Maisonneuve, devenait une rue comme les autres, contre laquelle je me révoltais. Elle faisait injure à Florence par ses maisons banales de briques déjà noircies que tenaient ensemble de maigres cordons de plantes grimpantes. Elle privait Florence de son aristocratique isolement. Je soupçonnai ces maisons d’appartenir à des Juifs, enrichis des dépouilles des boursiers malchanceux de Pleasant View. Il semblait vraiment qu’une éruption eût passé sur la colline, ne laissant debout que ces prétentieuses bicoques.

La rue me parut beaucoup plus longue qu’autrefois, angoissante à regarder. Elle portait bien le même nom, mais avait changé de visage ; une autre artère la coupait en son milieu, transversalement, et cela lui faisait une affreuse balafre. Elle avait raboté la colline même. En la descendant, ma mémoire devenait un gouffre au fond duquel je ne retrouvais rien.

J’appelais le nom de Florence comme au fond d’un bois, sans pouvoir me rappeler le nom de famille sous lequel je l’avais connue. Si je ne réussissais pas à retrouver sa maison, Florence était perdue pour moi. Mon regard faisait le tour des façades d’une façon égarée, comme lorsqu’on cherche quelqu’un dans la foule.

Pendant ce temps, celle à qui il ne restait qu’une moitié de nom devenait une image de plus en plus complète. J’avais été dix ans sans songer à elle, et il y a cinq minutes encore elle n’existait pas. Mais à présent il n’y avait plus qu’elle dans mon cerveau.

Je la revoyais telle qu’elle m’était apparue pour la première fois quand, jeune fille, elle habitait la maison de son père, située de l’autre côté de la rue, une vieille demeure grise comme un bastion qui surveillait la colline. Vêtue d’une robe claire, les épaules enveloppées d’une longue écharpe de tulle, nu-tête, elle avait traversé le petit jardin du côté de la sortie des domestiques, et s’appuyait à la barrière décolorée surmontée d’un arceau où plus tard fleuriraient des roses. Pour le moment, la seule rose, c’était elle, avec sa tête aux éclatants cheveux roux et son long corps flexible. Ses yeux étaient rieurs et chauds, bruns sous les cils plus pâles. On les discernait tout d’un coup ainsi qu’on remarque, en marchant sur les feuilles mortes, des châtaignes luisantes au fond de leur bogue à demi ouverte.

Elle me parlait en se penchant un peu. On sentait qu’elle n’était là que par accident, devançant le printemps dans la rue. Elle était sortie vivement de la maison en souliers fragiles qui s’enfonçaient dans le gravier de l’allée que le soleil n’avait pas encore séché.

Sa voix était d’un registre bas et caressant où tout d’un coup la nervosité mêlait des notes presque aiguës. Elle convenait au bleu transparent de l’air, au ruissellement des filets d’eau venus des pelouses fondantes, aux troncs d’arbres qui se débarrassaient de l’humidité de l’hiver et laissaient suinter de leurs pores une sorte de laque noire et juteuse. Elle tintait contre les bourgeons des érables prêts à éclater et à envelopper la colline d’une chapelure de feuilles vertes.


Quand j’entrai pour la première fois dans le salon, je vis sur un mur un grand portrait en pied de Florence, dans la même robe claire, avec l’écharpe qu’elle portait le jour où elle m’apparut à la barrière du jardin, et quoiqu’elle ne s’appuyât à rien, il y avait dans sa pose la souplesse et la faiblesse d’une branche qui ne saurait tenir debout toute seule. À cause de sa robe et de son écharpe, j’eus l’illusion de la connaître depuis longtemps.

Je l’étudiais avec cette hâte dérobée, cette crainte d’être pris en flagrant délit de curiosité, qu’on éprouve en faisant l’examen d’un portrait quand on s’attend à voir paraître d’un moment à l’autre le modèle vivant. Je ne me doutais pas que Florence dût demeurer pour moi un portrait devant lequel on ne peut se livrer qu’à des conjectures.

Deux fois par semaine, si je m’en souviens bien, je montais les hauteurs glissantes de Pleasant View pour arriver jusqu’à Florence. Ce n’était plus une toute jeune fille. Il y avait déjà quelques années qu’elle était revenue de la « finishing school » d’Angleterre et plusieurs saisons qu’elle avait fait ses débuts dans la société de Montréal. Florence parlait moins de bals et davantage de luncheons. Comme sa mère était morte, elle tenait la maison de son père et assumait une allure de jeune femme indépendante. Elle se découvrit des goûts d’artiste, étudia le chant, la décoration intérieure, remporta un prix du Country Home Journal, posa pour un peintre qui lui avait déclaré que ses cheveux présentaient le véritable roux titien. Elle voulut aussi parfaire sa connaissance du « Parisian French » acquis à Londres. C’est pourquoi elle m’avait happée au passage, un matin de mai, et invitée, avec une grâce qui creusait sa joue d’une fossette, à aller m’entretenir avec elle.

J’arrivais, un manuel de conversation gros comme une Bible sous le bras. Mais nous ne nous en servîmes jamais. Je garde de cette époque de la vie de Florence le sentiment qu’elle se tenait penchante au bord de ses entreprises, toujours prête à verser dans un nouveau projet. Je la trouvais en train de transporter un pot de fleurs de la serre dans le salon, ou d’arranger dans de minces vases de verre les daffodils et les narcisses, les jours où elle attendait des amies pour le lunch. Ses longs doigts se confondaient avec les tiges fragiles, craquantes de sève printanière, et devenaient une autre espèce de fleurs.

Je m’assoyais sous le portrait de Florence. Elle me criait : « Wait ! » et pour être sûre de se faire entendre, répétait, comme s’il se fût agi d’un seul mot : « Wait-Attendez ! » en mettant un peu d’hésitation caressante dans la façon d’en prononcer les syllabes françaises.

Je ne me rappelle guère que nos exercices de prononciation, car c’est à cela que Florence tenait par-dessus tout. Elle pouvait rester en place un quart d’heure à prononcer le mot lit-té-ra-tu-re. Elle s’assoyait sur un pouf carré, en face de moi, et appuyé d’un côté sur une main qui reposait sur le tapis, le corps penché, avec une légère angoisse sur ses traits, répétait lentement les syllabes. L’r nous désespérait toutes deux, et la lettre u qu’elle prononçait ou avec persistance, en surveillant mon visage. Elle avait pourtant conscience de ce merveilleux et cristallin domaine du son u où elle n’arrivait pas à pénétrer. Nous n’étions pas convaincues qu’elle fût en progrès.

Je ne sais laquelle des deux dénicha le mot brouillard. Je vois encore Florence, sa longue main brune aux doigts pliants posée sur sa gorge avant de l’attaquer. Le volume sonore qu’elle lui donnait me faisait reculer un peu sur la chaise au bord de laquelle j’étais assise. Ce brouillard dégageait des visions, et nous nous trouvions toutes deux trébuchant dans un Londres fuligineux pavé de grosses maisons sombres.

Une fois le mot projeté hors de sa gorge, Florence perdait son expression d’angoisse et étourdie elle-même par l’espèce d’explosion qu’il avait provoquée, elle riait, et je riais, et cela allait jusqu’au fou rire, vite réprimé chez moi à la pensée que je gagnais bien mal mon argent.

C’est sans doute par association d’idées que le mot de brouillard la conduisit à celui de brougham[1] qu’elle voulut me faire dire, et que je prononçai d’une façon étouffée et pâle qui donnait à ce brougham l’air d’un équipage fantôme. J’avais perdu toute mon assurance et nous nous trouvâmes, Florence et moi, sur un pied d’égalité.

Parfois, elle n’était pas rentrée quand j’arrivais. Elle criait en me voyant : « Wait-Attendez ! » puis me demandait avec cette tremblante courtoisie qui lui était propre si je voulais monter avec elle dans sa chambre, pendant qu’elle se dépouillait de ses vêtements de sortie. C’était l’époque où elle prenait au dehors des leçons de chant. Une fois, elle prononça le nom de son professeur, un nom français, en me demandant si je le connaissais. Elle fut soulagée de ma réponse négative, et se tut, prétendant être occupée à enlever son manteau. Il y avait une expression hésitante dans ses yeux couleur d’automne, comme si elle eût craint d’avoir commis une indiscrétion.

Ce devait être aux approches de Noël. Des boîtes décorées de motifs de houx et de gui étaient entr’ouvertes sur les meubles ; de grandes feuilles de luxueux papier blanc dont les riches enveloppent leurs cadeaux couvraient le lit.

Florence ôtait avec des gestes las ses fourrures luisantes qui faisaient le tour de ses épaules et de son cou. Puis, pliée en deux au bord d’un fauteuil, elle tirait à pleines mains sur ses chaussures de voiture d’un air accablé, comme si cette obligation eût contenu toute la misère humaine, et laissait les vêtements qu’elle abandonnait à l’endroit où ils tombaient sur le plancher. Une lumière voilée venant d’un plafonnier d’albâtre ajoutait à l’impression de détresse. De nous deux, cette fille de millionnaire était à plaindre.


Quelques années plus tard, je montais lentement la colline de Pleasant View et jetais un regard en passant sur la maison de Florence.

Qu’était-elle devenue ? La colline commençait à changer d’aspect. En face du bastion gris qui autrefois se dressait seul au sommet, une maison neuve apparaissait, d’apparence assez banale, au milieu d’un terrain pris sur la montagne et déjà transformé en une pelouse d’une belle tenue.

Une large galerie abritée par un auvent de toile flanquait le premier étage. Une voix descendit de là, versée par l’ombre qui y régnait, la voix cuivrée et caressante que je connaissais bien, celle de Florence qui m’appelait.

Elle était étendue sur une chaise-longue, et à mon approche rejeta la couverture de voyage qui enveloppait ses genoux. Sous le gros manteau bourru qu’elle avait mis pour sa sieste en plein air, apparaissait sa robe d’un vert de printemps qui me rappela les daffodils et les narcisses au milieu desquels je la trouvais autrefois. C’était toujours Florence avec ses beaux cheveux, son corps de blood-hound russe, ses yeux roux, chauds d’accueil, où gîtait la même détresse, son sourire qui se cassait vite.

Elle était mariée maintenant et elle jouit du plaisir de m’apprendre la nouvelle. Le nom du professeur de chant me traversa la mémoire. Comme si elle m’eût devinée, Florence se hâta de me renseigner : elle avait épousé un employé de la banque de son père. Tout un roman : un Anglais d’Angleterre, à qui elle n’avait fait aucune attention pendant des années et qui à force de persévérance avait fini par la décider. Très gentil d’ailleurs. « Il demeurait en bas, disait Florence en désignant une rangée de maisons obscures au pied de la colline, et il me voyait quelquefois sortir de chez moi pour descendre en ville. »

Malgré ce nom de roman qu’elle donnait à son aventure, je n’étais pas convaincue de son enthousiasme. Je rencontrai un peu plus tard le mari. Il était bien ce qu’elle avait dit : beau, d’une beauté de gravure de modes, les traits réguliers, la bouche parfaite sur des dents brillantes, le nez un peu courbe, les moustaches aux pointes cirées, les vêtements aux plis si impeccables qu’on en avait une impression de gêne physique. Bref, une façade, et assez banale malgré sa perfection. Florence, ce roseau penchant, avait épousé plus faible qu’elle.


Je lui demandai ce qu’elle faisait là, sur sa chaise-longue, au lieu d’être dehors, sécateur en main, parmi ses plantations de rosiers. Elle murmura d’un ton évasif qu’elle ne se sentait pas bien, qu’elle souffrait d’un « nervous breakdown ». Elle ne voulut rien dire de plus, et en insistant on eût amené des larmes dans ses yeux.

Nous reprîmes nos conversations d’autrefois. Elle tentait de se raccrocher à quelque chose, d’apporter quelque persistance à ses projets. À la fin de l’été, la chaise-longue fut abandonnée. Je trouvais souvent Florence au lit, avec un air de nervosité sur son visage, sans que je pusse dire si c’était physiquement qu’elle souffrait.

Elle faisait des progrès en français, moins par l’application qu’elle y apportait que par le cheminement souterrain qu’il effectuait en elle. Elle refusait de discuter son propre cas, mais elle prenait goût à des problèmes moraux, à des situations psychologiques auxquelles, intérieurement, elle trouvait des analogies avec la sienne. Le français lui servait d’échappatoire. Ce qu’elle eût jugé indécent, « improper », de discuter, même par allusions, elle l’abordait dans une langue étrangère. Et si impur que le français demeurât sur ses lèvres quand il s’agissait de propos ordinaires, il revêtait une espèce d’élégance pour décrire un état d’âme, un conflit de sentiments. Il ressemblait alors à Florence, souple, ployant, aristocratique, avec des incidentes qui n’en finissaient plus, portées jusqu’au bout par une voix pathétique. Si je voulais l’aider à s’en tirer, elle m’interrompait : « Attendez ! » et repartait de plus belle. On voyait qu’elle avait l’habitude de ces dédales. Nous lisions ensemble Le Démon de midi que son libraire anglais avait choisi pour elle ; et entre mes visites, elle déplaçait le coupe-papier de bronze et traduisait quelques pages. Les explications qu’elle me demandait ensuite ne portaient pas sur une difficulté de texte, mais sur une obscurité de sentiments.


Elle avait conservé de la somptueuse maison de son enfance le goût des fleurs, et n’ayant plus les serres paternelles à sa disposition, elle surveillait dans sa cave des rangées d’oignons de hyacinthes dans des vases de verre qu’elle remontait plus tard à la lumière, sur le bord de la fenêtre, à l’abri des doubles-vitres.

Elle aimait aussi les feux de bois dans les cheminées, et quoique la chaleur du calorifère fût presque excessive pour sa petite maison, elle se hâtait d’allumer le feu dans le sun-parlor, là-haut, où nous attendait Le Démon de midi. La pièce était tout en vert et jaune, les couleurs favorites de Florence, celles qui mettaient le mieux en valeur sa chevelure et sa carnation.

Elle n’allait jamais jusqu’aux confidences. Je ne pouvais deviner ce qui la faisait souffrir, mais j’étais sûre qu’elle méritait d’être plainte.

Cette pitié était entre nous. Florence en avait conscience. Je crois même qu’elle lui faisait du bien et qu’elle l’acceptait tant qu’elle demeurait inexprimée et ne reposait que sur des motifs vagues. Parfois elle soupirait : « Mon pauvre mari… Il est nerveux aussi… Il ne peut pas dormir… Les affaires sont difficiles… »

Elle était la proie de toutes sortes de nostalgies, parlait longuement de ses années de pension en Angleterre. Ses souvenirs sentaient les vertes pelouses et les haies d’aubépine, les chevaux et les chiens.

Elle fut la première à m’entretenir des bois canadiens où son père et ses oncles possédaient un club de chasse où l’été elle les accompagnait parfois. C’est à travers ses récits que m’apparut d’abord la masse liquide et verdâtre, à l’aspect de gouffre, enclose de bois sombres, qu’était un lac du pays. Je l’aimais déjà passionnément par ses descriptions, et plus tard, dans la réalité, il ne présenta jamais ni cette profondeur, ni cette gamme de verts qui faisait éprouver une sorte de vertige. Je voyais Florence penchée à une fenêtre entourée de lianes, retenue à elle par ses longs cheveux et ses membres déliés, sondant du regard les eaux énigmatiques.

Aux environs de Noël, elle déploya beaucoup d’activité pour préparer un panier destiné à la housekeeper du camp, qui vivait dans cette solitude toute l’année, une femme supérieure, une lady, disait-elle, qui s’était réfugiée là pour des raisons connues d’elle seule. Chaque Noël, on lui envoyait une dinde, des mince-pies et un plum-pudding préparés à l’avance, qu’on tenait au frais dans la cave, du raisin de Californie, des pommes Macintosh. Florence travaillait depuis des semaines à un ouvrage de soie rose qu’elle appelait un « bed-jacket », à l’intention de la dame du fond des bois. Je rêvais à cette créature mystérieuse que l’hiver tenait séparée du monde. « Elle vit là absolument seule ? » demandais-je, dans mon incapacité de Française à concevoir la solitude totale. — « Toute seule. Mais il y a un métis qui vient apporter le bois tous les matins, et qui est très gentil aussi », répondait Florence.

Elle décrivait le camp où elle avait passé plusieurs Noëls, le sofa du sitting-room couvert d’une peau de buffle, où on s’allongeait devant l’énorme feu de la cheminée.

Le matin, on voyait des empreintes d’ours à la porte de la cuisine, et une fois, on avait trouvé dans le bois le corps gelé d’un Indien. La neige battue par ses raquettes montrait qu’il avait fait de grands efforts pour retrouver son chemin. La maison était à cinq minutes de là.


Une après-midi, je trouvai un traîneau de louage à la porte. Florence m’attendait, debout dans le vestibule, l’air d’un bel animal de race dans ses fourrures. Il faisait beau. Elle avait envie d’une promenade. Nous irions en dehors de la ville, et nous arrêterions en passant aux établissements d’un fleuriste au bord du fleuve. Elle voulait y acheter quelques pots d’azalées pour sa décoration de Noël et ces étranges swastikas rouge feu dont elle n’avait vu en ville que de trop maigres spécimens. Nous partîmes pleines d’espoir. Florence riait. Il y avait moins d’angoisse dans ses yeux, moins de nervosité dans ses gestes. Appuyée à la paroi du traîneau, elle remontait la couverture aux poils rudes jusqu’à son menton et on ne voyait d’elle que son visage tanné et rose, et l’éclat de ses cheveux au bord du petit tricorne de feutre. Elle aspirait l’air comme on respire un parfum.

Il y avait eu peu de neige jusque là, quoique ce fût la fin de décembre, et les routes étaient presque dénudées. Le traîneau glissait avec un bruit râpeux désagréable. À chaque cahot, Florence, au lieu de rire, faisait une grimace, fermait à demi les yeux, comme s’il lui causait un déchirement intérieur.

Quand on eut quitté l’abri des maisons, le vent se fit sentir et le soleil sembla se délayer dans l’air plus froid. Le ciel seul régnait, magnifique à voir, s’exhaussait à mesure que la campagne, devenue plus plate, prenait l’aspect d’un marécage noyé de neige où les bois n’étaient plus que des taches d’ombre. Ciel vertical, avec des montagnes perpendiculaires de nuages blancs qui laissaient entre eux des fissures d’azur bleu et des vallées d’argent où le regard voyageait avec délices.

Le visage de ma compagne s’assombrissait. Tourné maintenant du côté de l’ombre, il avait l’air en proie à une décomposition subite, creusé, avec deux rides encadrant la bouche contractée. Les yeux meurtris par le froid se cerclaient de rouge et des taches de rousseur apparaissaient sur les joues. Quand nous arrivâmes en vue des serres, elle refusa de descendre, et d’un ton de panique cria au cocher de faire volte-face.


Elle ne m’interrogeait jamais. Elle ne cherchait pas à savoir dans quelle médiocre pension je pouvais loger, comment je réussissais à arriver jusqu’au haut de Pleasant View à l’heure où elle m’attendait, les matins où les trams arrêtés par la tempête ne circulaient plus, même dans la ville basse. Je prenais quelques instants, sous le porche, avant de sonner, pour secouer la neige du col de mon manteau et laisser à mon visage le temps de redevenir d’une couleur normale.

Quand je me moquais de mes doigts gourds qui ouvraient maladroitement le livre à couverture jaune aux coins retroussés, elle me considérait un instant, se rappelait que le mercure du thermomètre placé à l’extérieur du sun-parlor était descendu au-dessous de zéro, riait nerveusement et s’écriait d’un ton émerveillé : « Ma foi ! » et personne ne disait ce mot avec autant de gentillesse, de conviction et de naïveté.

Ma personnalité n’intervenait jamais entre nous. Il y avait assez de la sienne, qui ne présentait rien de pesant, ni d’encombrant, ni de défini. Son inexistence même en faisait l’attrait. Nous ne pouvions être gênées par des confidences auxquelles Florence ne s’était point livrée, et que je n’avais jamais sollicitées. De son côté, tout était à dire, et du mien, tout à apprendre. Elle représentait un sujet. Je me demandais à chaque visite dans quel état j’allais la trouver. Je ne voyais d’elle que des apparences sous lesquelles la vraie Florence se débattait. Peut-être ne connaîtrait-elle que ces apparences. Les autres allaient jusqu’au bout de leur drame intérieur, se laissaient tuer par lui ou le tuaient. Savoir de quoi l’on souffre n’est que banalité. Celle-ci n’était que soupirs dans le vide. Elle ne saurait jamais le nom de son mal.

Elle en avait déjà montré des symptômes quand elle habitait la grande maison grise de l’autre côté de la rue, que ses yeux chaviraient sous une expression de détresse subite et qu’elle se dressait dans le jardin ensoleillé en regardant la ville dans les bas-fonds lointains, comme si soudain tout eût glissé d’elle. Ce sommet de colline condamnait au dépouillement.

J’avais dû me tromper en imaginant qu’à ces moments c’était un chant masculin qui s’élevait à son oreille, un visage d’homme qui passait devant ses yeux : Florence était condamnée à errer entre les visages et il n’y en avait pas un seul qui fût marqué pour la faire souffrir. Il n’y en avait pas un seul non plus destiné à se rapprocher du sien jusqu’à le toucher. Il y aurait toujours entre les deux le masque grimaçant de son angoisse.

Mariée à présent, elle disait : « Mon pauvre mari ! » Est-ce elle, est-ce lui qu’elle plaignait ? Personne ne pouvait le dire, pas même Florence.


Je la perdis de vue. Je ne la rencontrai qu’une fois dans la ville et fus presque surprise de la voir marcher dans la rue, au niveau des autres passants. Je ne pouvais l’imaginer qu’au sommet de la colline, débarquant de son traîneau aux somptueuses pelleteries, ou laissant son regard couleur de châtaigne d’automne tombée à terre errer sur la ville d’où elle était exclue.

Elle portait un tailleur brun de tweed anglais et des fourrures du même ton, et malgré la sobriété de sa mise, elle ne réussissait pas à avoir un aspect quelconque. Il fallait qu’on se retournât sur son passage, et le passant lancé dans la foule comme s’il y cherchait une rencontre unique, poursuivait son chemin avec le sentiment qu’il l’avait entrevue un instant sous les espèces de cette inconnue au regard pathétique dont les vêtements portaient le pli de la vague.

Elle était ce jour-là accompagnée de son mari. De voir celui-ci, l’allure désœuvrée, les mains dans les poches, aux côtés de sa femme dans la rue, comme s’il se fût trouvé à Londres ou à Paris, me causa un malaise. Que n’était-il à ses affaires ? Les business men de la cité ne se promenaient pas avec leur femme à 3 heures de l’après-midi ! Il avait, après son mariage, quitté la banque de son beau-père et ouvert à son compte un bureau d’agent de change. J’eus l’impression que Florence promenait un malade.

Elle m’annonça qu’ils allaient partir pour un voyage en Europe. Son mari confirma la nouvelle d’un sourire indifférent qui découvrit ses dents trop brillantes. Il me fit le grand salut exagéré qui lui était habituel, et le geste mécanique de son corps plié en deux révéla qu’il avait considérablement maigri.


Nous nous étions donc quittées là, au bord du trottoir, ou plutôt au bord d’un océan, il y a dix ans, et je n’avais plus entendu parler de Florence. Il avait fallu me retrouver par hasard sur la colline de Pleasant View pour que son souvenir revînt, et le besoin impérieux de la revoir. Dans les quelques minutes que je mis à descendre la rue, tous les aspects de Florence avaient défilé sous mes yeux.

Ils me conduisirent à sa maison. Je sonnai. Une jolie fille moulée dans son uniforme empesé de nansouk bleu de lin, tout pareil à celui que les servantes portaient autrefois chez Florence, vint ouvrir. Le nom que je cherchais désespérément se présenta à cet instant même pour me tirer d’embarras, et je pus demander si Mrs K. était chez elle. De la surprise passa sur son visage rose. « Mrs K. n’habite plus ici. La maison a été vendue à la mort de son mari. » Et voyant mon expression elle ajouta : « Oui, on l’a trouvé mort dans son garage. Mrs K. est allée habiter chez son père, en face. »

Je respirai. Du moment que rien n’était arrivé à Florence !

Je traversai la rue, passai sous l’arceau de la barrière, montai l’escalier de pierre de la maison grise. J’étais convaincue que Florence en personne allait venir m’ouvrir, gantée de vieux gants et sécateur en main, ou bien que je verrais son visage éclairé de surprise derrière la vitre, au-dessus des fleurs de printemps. Elle aurait une exclamation : « Ma foi ! » et un rire trébuchant, avant de savoir de quoi il s’agissait.

Le vieux butler m’informa que Mrs K. était sortie, qu’elle rentrerait pour le déjeuner. Si je voulais l’attendre…

La fièvre qui me brûlait tout à l’heure à la pensée de Florence se refroidissait. Le lien entre elle et moi se rompait. Je sentis qu’elle ne serait jamais aussi vivante que durant le temps où j’accourais à elle en descendant la rue, portée par l’allégresse de l’eau délivrée.

Il m’eût fallu la revoir tout de suite, me rattacher à elle par le fil cuivré de sa voix, ne pas lui laisser le temps de se reprendre, et que surgît dans son regard une flamme d’intérêt vite consumée, vite refroidie, noyée sous les anciennes défaillances.

J’étais sûre qu’à la faveur de la surprise j’eusse retrouvé la Florence d’autrefois, exactement au point où je l’avais quittée. Mais attendre, la voir entrer préoccupée de son excursion de la matinée, diminuée, tirée en arrière par le poids de la ville, me fit peur.

Ce n’était pas la mort de son mari qui nous séparait, qui la ternissait brusquement, mais l’idée de ce temps à attendre pendant lequel elle allait se décolorer, de cet intervalle qui s’écoulerait entre le moment où ma présence lui serait annoncée — elle monterait d’abord se déshabiller dans sa chambre de jeune fille au second étage, se pencher vers le miroir ovale de la coiffeuse, se poudrer — et celui où elle paraîtrait dans le salon avec un pauvre sourire arrangé.

Je savais que Florence vieillirait de dix années dans ces quelques minutes.


Je m’en allai sans laisser mon nom.

Camarades.

Ils sont à six réunis dans la vaste pièce : quatre hommes, deux femmes. L’intérêt repose sur un de ces hommes. À cause de lui, on serait tenté de dire : il n’y a là qu’un homme. Et ces deux femmes, à cause de lui, font nombre. Elles forment un cercle large, fermé, une chaîne d’yeux admiratifs, de bouches palpitantes, de cœurs tendus.

L’homme est assis sur un large divan, écroulé plutôt, écrasant de son poids les coussins, fripant la housse. Sa tête rejetée en arrière a l’air de vouloir s’enfoncer dans le mur et de poser sur un bloc de pierre sa fatigue. Son visage exprime une détente, du contentement et de la bonhommie. L’air distingué ? Il s’en fiche ! Dans sa pose abandonnée, son plastron bombe, prêt à éclater par l’ouverture du gilet de cérémonie, son col de chemise fléchit. Cet intellectuel doit sentir la sueur. Il y aura une tache huileuse demain, sur la tapisserie claire, à l’endroit où il appuya sa tête. Le torse tirebouchonne. Les jambes longues, élégantes, s’abandonnent, entr’ouvertes, comme s’il en ruisselait une fatigue nerveuse. Aucune pose. Nulle envie de parler, encore moins de parler dans son style elliptique et cinglant : plutôt celle de s’allonger complètement sur le divan, de faire un somme. Ces apparitions en public l’exténuent.

Il s’est laissé emmener, à la fin de la conférence, dans cet appartement de femme. De quelle femme ? Il n’en sait rien. Il venait de descendre de l’estrade et trouvait devant lui, comme d’habitude, un barrage de hauts fonctionnaires, de représentants de la presse, et de détestables quémandeurs d’autographes, parmi lesquels cette jolie fille brune qui lui présentait crânement son stylo et le livre à signer de ce nom connu : Duc Lurcain. L’air d’une étudiante. Elle porte sous son bras sa serviette de peau de porc. Parisienne évidemment. Que fait-elle dans ce glacial pays ? Elle s’est présentée. Il a souri. Il a dit d’un ton chaleureux, n’ayant retenu que son prénom : « Ah ! Marie-Louise ! Parfaitement ! » Il lui a serré la main comme s’il la connaissait, tournant le dos au président de l’Alliance française qui citait les Grecs, Molière, Anatole France et Monsieur Gilson. Il a plaqué là le président de la Bonne-Entente qui bombait son torse d’ancien cuirassier, celui du Carnegie Institute qui exhibait un ruban rouge tout neuf, le Vice-Chancelier de l’Université anglaise, des tas de gens munis de présidences et de rosettes, tous pareils : smoking, sourire, importance et banalité. Il pressentait l’invitation au champagne en petit comité, les femmes de ces messieurs, le souper indigeste, le retour en limousine.

Marie-Louise regardait son poignet, — est-ce son pouls ou une montre invisible ? — et disait de son air crâne :

— Il n’est que dix heures. Si j’osais vous prier de venir… Je suis avec une amie qui habite tout près… Il y a un petit groupe de camarades qui seraient enchantés…

Ces mots : une amie… petit groupe… camarades, étaient frais à entendre, faisaient l’effet d’un sorbet à sa langue desséchée. Il se tournait vers eux : amie, petit groupe, camarades. L’échappatoire ! Duc Lurcain fonce au milieu du tas d’officiels dressé devant lui comme une grosse bedaine, et se faufile hors du Ritz, mêlé à la foule que fendaient les talons acérés et volontaires de Marie-Louise. La porte tournante, manœuvrée par un jeune groom sportif, débitait le public avec une régularité de machine automatique, et happa sans plus de façon le conférencier. Il se retrouva sur le trottoir comme s’il venait d’être bousculé, un peu ahuri, séparé par accident de quelqu’un. Marie-Louise l’avait devancé et se retourna, ayant l’air de venir au-devant de lui. Elle se tenait grave, souriante, au milieu du « petit groupe ». Elle présentait l’amie dont le nom s’effilocha dans la rafale. Il ne retint que l’impression qu’il l’avait déjà entendu, qu’il devait être cousin de celui de Marie-Louise. Il marcha entre les deux femmes comme s’il les eût prises par le bras. Il avait besoin d’être soutenu et réchauffé. Il était arrivé le matin en ce pays étranger, avait passé la journée en visites officielles, de sorte que la ville à peine entrevue ressemblait à un logement nouveau où l’on débarque à la nuit. Il se heurtait aux choses et aux gens. L’air était glacial comme une porte de corridor et lui battait au visage. Sur le trottoir, les dernières neiges roulaient, pelaient, s’écrasaient au souffle acide du vent. On pataugeait dans le jus gras et blafard de cette vendange de printemps.

Lurcain a froid. Il y a huit jours, il parlait à Cuba, devant un auditoire en dentelle, dans une atmosphère éventée par les palmes. Il y avait quelque chose d’une galopade de chevaux sauvages dans le bruit des applaudissements. Ceux de ce soir furent différents, gantés de laine eût-on dit. Il n’est pas bien sûr d’avoir empoigné son public. Il n’est pas de ceux qui cherchent à plaire. Il parle d’une bouche sans ornement. Un vent de haut étage l’emporte. Il crache dans les fleuves d’or. Il noue d’un seul regard des steppes. Il va au cœur des problèmes, sonde les poitrines, nettoie les plaies. Cet écrivain est un peu chirurgien. Il a changé trop brusquement de zone. Et sur ce trottoir où il patine avec ses souliers trop minces, il n’est pas sûr de son équilibre. Il ne sait trop si cette impression de froid pénétrant n’est qu’atmosphérique.

Le groupe de camarades vient par derrière, à une certaine distance. Il les a englobés d’un coup d’œil de connaisseur. Ils sont étiquetés : des « jeunes », gentils. Non point négligeables. De futurs « quelqu’un ». Des diplômes plein leurs poches, et une incroyable puissance de dissertation sur tous les sujets. La Sorbonne dodeline du bonnet par-dessus leurs têtes. L’un corrige Homère devant ses élèves, méprise Barbusse, murmure : « Ah ! Claudel ! » d’un ton de gourmet, refusant de donner sa recette aux prolétaires. L’autre joue au tennis, aux dames, aux week-ends à la campagne, à la diplomatie, et va étudier la question des pêcheries à Terre-Neuve sur le bateau du gouvernement. Le troisième est un bon garçon charmant qui dit si joliment « Marie-Louise », somnole un peu sur ses trente ans, s’échauffe quand les autres s’esclaffent, dédaigne le sujet de conversation gonflé que toutes les mains se passent, et ramasse celui qu’on a laissé tomber ; blague Mme de Noailles qu’il aime, demeure muet sur Valéry qu’il vénère. Tous, malgré eux, portant certain uniforme, tous un peu desséchés, disciplinés, rétrécis, dégringolant de l’émotion dans l’ironie, surveillant une admiration naissante comme un commencement de grippe, comptant les battements de leur sensibilité, exerçant leur esprit comme la fouine son museau. Ils détruisent en causant plus qu’ils ne créent, persuadés que ceux qui les écoutent sont assez avertis pour ne pas les prendre au sérieux. On a envie de leur passer le cendrier. Quand il y a un Anglais parmi eux, il fait l’effet d’un buvard qu’on applique sur tant de paroles répandues. Vive l’Anglais ! On voudrait lui proposer une partie de barres.

Pour le moment, c’est Duc Lurcain qui est le buvard. Il laisse parler. Lui ne dit mot. Il a épongé son front un peu dégarni. Ses cheveux blonds pendants évoquent le feuillage d’un arbre après la pluie. Ses yeux bleus sont paisibles, heureux, avec quelque malice tout au fond, une sagesse qui ronronne, enroulée sur elle-même, mais entre ses paupières plissées englobe la situation.

Marie-Louise est assise dans un fauteuil bas, lui faisant vis-à-vis. Elle le touche presque des genoux. Elle lève sur lui une face absolument absente de détours, des yeux immenses, lumineux et veloutés, noirs, des yeux qui se prêtent à la lecture, et qui sont écrits en langage de Provence. Son rire éclate brusquement, traverse un pont. Elle sort de sa réserve, elle va plus loin qu’elle ne voulait aller. Il y a dans son rire un peu du même souffle que dans les œuvres de Duc Lurcain. On chancelle, amusé. On a envie de retenir son chapeau. Rire vite honteux de lui-même, qui se reprend d’une façon si soudaine qu’on dirait qu’il rougit. Car Marie-Louise est grave. Bien de sa génération aussi : poursuivant son but, se livrant à ses enquêtes. Elle a un esprit rempli de petits casiers, de notes marginales. L’esprit se plaint même parfois qu’il n’a plus de place. Elle vient de mettre la main sur ce spécimen d’homme de lettres, non point le genre qu’elle rencontrait à Paris, qui tourne en rond, mais européanisé, américanisé, mondial. Elle, qui prend le train pour aller voir un musée à Chicago, une bibliothèque à Boston, voyage en ce moment sans bouger de place. Elle parcourt Lurcain de salle en salle. Mais tout cela avec tant de grâce, de sincérité ! Elle pose des questions de reporter avec une espèce de balbutiement virginal. Ils discutent André Gide, Duhamel, Bergson, l’architecture américaine, les Soviets, Jacques Copeau, les dîners du Pen Club. Il n’y a que le climat nordique dont elle refuse de parler. Quand il est question du froid, elle remonte les épaules ainsi qu’un col de fourrure et porte la main à sa gorge.

Lurcain s’échauffe malgré lui. Il sort de sa somnolence. Marie-Louise est épatante de toutes les façons. Intelligente, lettrée, artiste… Il s’émerveille de trouver dans la bogue blanche de ce pays ce brugnon de Provence. Il la regarde, assise en face de lui, en contrebas. La lumière éclaire la massive chevelure brune aux reflets fauves, le front poli, les joues en forme d’olives appuyées sur le menton fin, et surtout ces yeux étonnants. La couleur de sa peau l’intéresse. Il n’y a pas besoin de s’habiller avec cette sorte de peau. Nue, Marie-Louise serait encore chaste. Une peau qui a le velouté d’un fruit sur l’espalier, pense Duc. Comment fait-elle, dans ce pays si blafard, pour être si dorée ? On se la représente étendue sur une pelouse au soleil. Elle est habillée d’une petite robe de rien qu’elle a confectionnée elle-même, blanche, qui tient toute seule sur son corps élancé. Elle l’appelle sa robe de tennis. À son cou, collier de pierres du Niagara, lunaires, que sa peau anime. Elle pourrait en effet jouer au tennis avec cette robe, ou dîner chez sir Arthur. Pas de manches, naturellement. Les manches, s’il lui arrive d’en porter, lui font l’effet d’une maladie de peau : elle se gratte, puis va changer de robe.

Le fauteuil où elle est assise s’arrondit en arrière de sa tête brune comme un gros éventail de jonc. Éventail ? Corbeille plutôt, que Lurcain considère, vers laquelle, à cause de sa fatigue, et aussi de son état de languide bien-être, il se laisserait glisser. Glisser, sans appuyer, dans un rêve. En réalité, il n’a aucune envie de bouger de ce divan.

Comme tout le monde était casé, que seule l’amie restait debout, veillant à ce que chacun eût ses aises, il lui a commandé péremptoirement de se mettre près de lui sur le divan. Il garde Marie-Louise en face, pour le régal de ses yeux. Et l’amie s’est assise. Il se sent tassé entre ces deux femmes. Elles forment un public dont il est sûr. Leurs regards applaudissent. Celle-ci, dont il n’a retenu le nom et que personne ne nomme, est sans doute l’occupante de l’appartement. Elle s’y encadre de telle façon qu’il a peine à l’en détacher pour mieux voir ses traits. Elle ressemble aux grands murs clairs, non encombrés de tableaux, à la lumière adoucie, aux meubles simples qui forment de solides îlots dans la pièce, aux rideaux de tulle calme tirés sur de l’inconnu. Il ne peut pas plus lire en elle qu’il ne devine ce qu’il y a derrière ces rideaux. D’ailleurs, aucun souci de se lever pour aller voir. Il est content qu’elle soit là, atome de cette atmosphère, meuble sympathique de ce logis où il passe une heure banale en apparence, inoubliable au fond, faite de ce laisser aller absolu. Il y a en présence trois êtres qui se défont pour se mêler. Ce divan est une étape. Il ne sait plus bien où il se trouve… Ce vase de frézia sur la table… Est-ce à Cuba ? Cette neige crispée d’avril qui griffe les carreaux, est-ce à Leningrad ? Ces deux femmes qui savent causer, est-ce à Paris ? Américaines ? Hum !… Leurs genoux ronds sont posés sagement à côté l’un de l’autre, et il n’y a pas de cocktail à leur coude.


Non, il est parmi les hommes. Il ne faut pas oublier le petit groupe de « camarades » que lui masque Marie-Louise. Il les voit mal. On a éteint le plafonnier. Il ne reste plus dans les angles que de petites lampes où la lumière couve sous les abat-jour jaunes. Ils font public avec leurs habits noirs. Ils prolongent la foule de tout à l’heure. En les regardant, il recommence à enfoncer sa parole, prudemment, pour sonder l’atmosphère. Tous les trois l’écoutent avec une grande attention, et surtout une déférence trop marquée. Les femmes, elles, en montrent à peine. Ce sont elles qui sont devenues le groupe de camarades. Il sent entre ces moins de trente ans et lui une barrière. Ils mettent intentionnellement en balance avec sa notoriété leur jeunesse soudée ensemble, formant poids et masse. Ils sont assis à l’arrière-plan, sur une même ligne, en fond de bouteilles où les paroles se décantent.

D’ordinaire, ils se trouvent chez eux dans cet appartement. On les entoure, on les écoute, on les blague, on les taquine : ces hommes sont. Les voix féminines changent de qualité quand ils arrivent. Le monde redevient bisexuel. Ce soir, ils ont l’air de mauvais disciples. Monsieur Lurcain a pris leur place sur le divan. Et chose étrange : il laisse mener la conversation par Marie-Louise et l’amie. Il est pris dans l’angle que forment ces deux esprits. Il se complaît dans l’inconnu qu’elles représentent, et qui s’ajoute à la nouveauté de ce logis, au secret de cette ville, aux surprises de ce climat. Au sortir d’une salle surchauffée, il se trempe dans un bain aux aromates mystérieux. Tant pis si le spectacle n’est pas au goût des « jeunes ». Ses quarante-cinq ans se tendent comme un poing musclé au bout duquel il les tient tous les trois. Il y a des faces parfaitement immobiles qui ricanent. Leurs faces sont de celles-là. S’ils étaient assis à des pupitres, ils se donneraient des coups de pied par-dessous pour témoigner qu’avec eux ça ne prend pas ! Bien sûr, ils ont leurs vagues profondes de sincérité, des lames de fond qui les soulèvent malgré eux. Leur jeunesse est parmi les plus saines. Mais, ce soir, ils sont mal partis. Elle rétrograde, elle redevient gamine, elle a peur de se regarder dans ce miroir placé sous ses yeux : un homme arrivé. Ils ont une certaine pudeur à s’y reconnaître tous les trois ensemble, nus. Il est ce que chacun d’eux rêve de devenir, veut devenir. Ils serrent leurs poings au fond de leurs poches et leur langue au fond de leur bouche. Leur rêve a la force d’une morsure. Le voyageur Duc Lurcain s’est arrêté un instant parmi eux, comme à une gare perdue. La France souffle dans leur désert. Il représente l’évasion. Ils sortent des bâtiments pompeux de l’Université, des couloirs craintifs de la diplomatie, pour sauter sur le marchepied d’un train en marche. Ils en ressentent un certain vertige. Il semble qu’ils aient repris le béret d’étudiants, que le vent soulève les pans de leur pardessus et les bouts de leur cravate, qu’ils s’égosillent à crier à la portière vive quelqu’un ou à bas quelque chose, qu’ils franchissent des zones défendues. Lurcain, c’est un nouveau départ. Ils oublient la Tradition, l’École, la Carrière, le Fonctionnarisme. Ils en perdent leur latin. Est-ce qu’ils n’auraient pas le droit de choisir, à perpétuité ? Un chemineau choisit bien sa route ! Celui-là choisit bien la matière de ses livres. Il fait des renouvellements perpétuels en lui. Il se déboise. Il s’assoit en rond et repart par une fourche nouvelle. Une révolution est dans leur bouche. Elle les a surpris. Elle les étouffe. Ils serrent les dents dessus. Leur drame vaut bien qu’on s’y intéresse. Et cet homme qui pourrait leur donner un conseil d’aîné paraît ne rien pressentir. Il disserte avec des femmes ! Il regarde Marie-Louise. Il la palpe des yeux. Et elle n’a pas l’air de s’en apercevoir ! Elle ne ramène pas ses pierres du Niagara autour de son cou selon son habitude quand elle se sent frôlée. Ils lui en veulent : ils perdent par sa faute un tête-à-tête unique. Ils ont eux aussi des choses à dire, ou plutôt, ils ont à se dire, à se vider une bonne fois d’eux-mêmes, à parler comme s’ils écrivaient, avec tous les droits. Ils sont furieux de leur attitude d’écoliers.

Lurcain ne les perd pas de vue… Celui qui refait Homère tiraille sa courte moustache. Son regard luit, en coin, guettant une nouvelle proie. Celui du tennis, des dames, de la diplomatie, qui a un corps de lévrier racé, des yeux couleur de peau de lézard, un cou long, une lippe expressive un peu espagnole, est en train de se morigéner : « De la tenue ! » Le troisième a pris à la fin son air d’ours. Il voudrait se lever, mettre les mains dans ses poches et arpenter la chambre, comme il fait le matin, au moment où son bain est prêt. Même devant la baignoire fumante, il est celui qui est voué à l’indécision. Celui qui allume une cigarette quand on crie au feu. Celui qu’irrite à l’avance l’idée d’être en retard, mais qui arrivera en retard ! Et si vous lui en faites reproche, ce sage vous regarde gentiment d’un air étonné. Par compensation, il arrive avant l’heure, longtemps avant l’heure. Il y a une double surprise, la vôtre et la sienne. Vous restez là, tenant le bouton de la porte pendant qu’il se lave le visage de l’ombre de l’escalier. Il est plus tôt, ou plus tard, qu’on ne pensait. Il n’y a plus d’heure, rien que la minute de l’amitié. Il dit votre nom, ou n’importe quoi, ou il sourit, ou il ne dit rien, et on est content. Sa grande taille le sert : on ne peut prêter courte mesure à des hommes qui dépassent six pieds. Il courbe légèrement la tête, il enroule le cou et les épaules autour de ses rêveries. Il ressemble à un Lindbergh qui débarque du ciel. Le jour où il se sera réalisé, il conservera le même air ingénu. Avec cela, l’expression de quelqu’un qui se fourvoie sans cesse, dont la place, une place aérée, est ailleurs. Il demeure le plus secret des trois. Il couve sa personnalité ainsi qu’une maladie. On a en sa présence le sentiment que malgré l’emballage on pourrait bousculer et fêler quelque chose. Son inertie de surface impatiente parfois Marie-Louise. Pourtant, c’est celui qu’elle préfère.

L’amie a sorti de sa bibliothèque — rayon du dictionnaire anglais, de la boîte à ouvrage, des tasses à thé — une bouteille qui vient de Bordeaux, France, via le magasin « Quebec Liquor Commission », de l’autre côté de la rue. Le lévrier racé a découvert dans la glacière du ginger ale. Celui qui corrige Homère sert la salade de fruits dans de petites assiettes trop plates. Lurcain dit : « J’ai soif ! » et regarde les vins et liqueurs et les sucreries comme il regarderait le désert. Il veut un verre d’eau, un verre grand comme une oasis ! Il suit Marie-Louise dans la cuisine. Il faut laisser couler le robinet pendant quelque temps pour que l’eau soit fraîche. Amusante, cette cuisine. Toute blanche. On n’a pas peur de marcher sur des cancrelats. Une assiette de tomates fait une tache rouge sur la table : il en croque une. La porte-fenêtre française est entr’ouverte sur une terrasse, par curiosité de la neige qui s’étend là, aussi paisible qu’un chat qui dort. La chaleur du calorifère et le froid du dehors se combattent dans cette pièce. On se sent à un carrefour, peut-être à un tournant dangereux. Lurcain, qui avait enfoncé ses mains dans ses poches, les en retire pour saisir le verre d’eau que soutiennent les longues mains brunes d’une jeune fille. Il sourit, il l’appelle affectueusement Marie-Louise. Elle, qui a senti le courant d’air, noue autour de son cou le collier de pierres de lune et se sauve de la cuisine.

Il revient dans la grande pièce, en fait le tour lentement, seul, chez lui. Il examine les gravures : des reproductions d’antiques ; il hume l’atmosphère par habitude de métier, prend des notes malgré lui. Rien de fragile à cet intérieur : ce n’est pas un bibelot qu’on soulève et qu’on remet en place avec précaution… Que lui apprend-il ?… Curieuses, ces vies de femmes seules, à l’étranger, ces vies qui se dérobent. Qui sont en réalité ces deux-ci ?

Le voyageur poursuit son voyage, passe le doigt, puis l’œil dans une porte mal fermée, soulève une portière : une machine à écrire luit sur une table. Cela lui remet en mémoire le billet qu’on lui a monté dans sa chambre ce matin, au Ritz, tapé à la machine, non signé, qui lui souhaitait la bienvenue. On dirait que ce petit billet l’a deviné frileux, et qu’il est venu sans façon lui dire bonjour sur le plateau du déjeuner, entre le pot de marmalade d’orange et la demi-lune de pamplemousse à la glace. La neige qui tourbillonnait à sa fenêtre du dixième étage a eu quelque chose de joueur. Il a souri : petit billet, flocon fugitif qui tombe sur un seuil et est emporté par la tourmente. La vie souffle à tous les étages.

Alors ? Cette machine ? À qui appartient-elle ? Est-ce que c’est Marie-Louise qui l’abrite dans ce cabinet, chez l’amie, en pénitence avec le gramophone, la paire de skis, la malle-cabine, des piles de revues françaises et une rangée de robes qui veillent tout autour en capuces de cretonne ?… Quelle importance cela a-t-il ? L’homme passe son temps à vouloir pénétrer. Il bâille. Il secoue les épaules. Il en fait tomber les femmes et les problèmes. Ses mains ont du plaisir à trouver le fond de ses poches. Il ferait mieux d’aller se coucher. Encore une soirée de perdue ! Il a échappé à sa rigoureuse discipline : travail jusqu’à minuit. Les jeunes ont déjà bouclé leurs pardessus à ceinture, excepté le faux Lindbergh qui flotte un peu dans sa pelisse d’ours. Marie-Louise, le nez à terre, s’efforce d’enfoncer ses hauts talons dans de grosses chaussures fourrées qui la rendent chaque fois furibonde. L’amie lève vers lui ses yeux errants, son sourire tendre et moqueur. Sur le seuil, il se retrouve comme tout à l’heure, défait. Encore partir ! Il s’arrache à ce logis comme s’il contenait un pays qu’il n’aura pas le temps de voir. Il pose son chapeau de travers sur son front. Il revêt un pardessus qu’un de ces messieurs du comité lui a prêté, — le sien est dans la cale du Mégantic — un pardessus d’universitaire mesquin, un peu étroit pour lui et il laisse la ceinture pendre. Les deux femmes de nouveau l’encadrent. Pourquoi les camarades se tiennent-ils à distance ? Il ne dit plus rien. Il pense que tout est compliqué, excepté dormir. Il fait zéro heure en lui. De les sentir toutes les deux si éveillées l’indispose. Elles prolongent inutilement la conversation de tout à l’heure : elles sont pleines d’échos et il craint de les heurter en passant. Il trouve que la charmante Marie-Louise, qui s’est rougi le bec avant de sortir, a l’air d’un oisillon au bord de son manteau de fourrure. Lui flâne déjà dans une autre capitale. Il a la nostalgie violente d’un visage de femme encadré d’un châle, portant quelque flamme noire dans les yeux, quelque haillon rouge à la place des lèvres, qui le passerait en route sans rien dire, le laissant fendu de désir.

Les trois hommes suivent. Il sent bien qu’ils s’amusent énormément. Il voit l’ombre gesticulante de leurs cannes. Il devine que le mauvais temps n’a pas de prise sur eux, qu’ils sont chaussés épais et sûr, que la rue, leur rue, ne présente pas d’embûches. La soirée n’est que commencée : après avoir déposé le grand homme à son hôtel, ils savent où trouver le restaurant chinois, où manger les chop suey ou le honey dew, où boire une orangeade qui sent la Floride. La porte tournante l’engouffre encore une fois : le voilà passé de l’autre côté de ces jeunes trente ans, dans un monde réchauffé. Il ne distingue plus sur le trottoir que deux manteaux de fourrure qui se montrent de dos et dissimulent leurs occupantes aussi complètement que des rotondes de plage. Brève consultation : les hommes s’appuient, de tout leur poids retrouvé, sur leurs cannes. Où va-t-on, maintenant qu’on a semé Lurcain ? Ils ont bien dit : semé. Ils s’esclaffent. Ils cernent les femmes. Leur Duc ! As-tu vu ce chapeau, ce pardessus ?… Quelle touche ! Ils ne s’attaquent pas à sa conférence, encore moins à ses livres. C’est à l’homme du divan qu’ils en veulent, l’homme couché. Leur grief contre l’homme tout court, solidement planté sur son œuvre, est trop profond pour qu’ils l’éventent en public. Duc Lurcain a remporté avec lui son souffle, sa poigne, sa notoriété. Il n’a laissé traîner derrière lui, dédaigneusement, que les pans de sa ceinture. Il n’a rien deviné. Il n’a pas senti que leur jeunesse affamée, leur jeunesse mâle, attendait de lui une parole… Ils se vengent : « Quelle touche ! » et rient, et détournent le visage comme s’ils s’attendaient à recevoir une gifle.

Elles sont furieuses, du moins en apparence. En réalité, heureuses de se retrouver, par cette atmosphère de bataille, dans le petit groupe de camarades. Elles éclatent contre les garçons. Potaches ! Ils ont été au-dessous de tout. Parce que Lurcain n’a pas pris une attitude de grand Ambassadeur ! Ils causent presque du scandale sur le trottoir poli du Ritz où le portier, un géant efflanqué en uniforme bleu pâle galonné d’or, promène ses guêtres blanches. Ils parlent haut, latinisent l’atmosphère du nord. La neige leur envoie des bourrades qui les animent. Se chamailler est une façon de se dire bonsoir avant de se séparer. Homère agite sa canne dans la direction du dernier autobus qui lui permettra de rejoindre son faubourg agrémenté d’absurdes cheminées d’usines. Le lévrier racé regagne à pied son logis, insinuant sa longue et mince silhouette entre les zébrures de la neige.

Le jeune homme à pelisse d’ours accompagne les deux amies. Il toussote en allumant une cigarette. Qu’est-ce qu’il va devenir, lâché par les compères, entre ces deux gentilles viragos ? Il ne désarme pas cependant. Le vent mouillé donne l’exemple de l’escarmouche. Il a le désir de les provoquer. Ce timide incline à trouver Marie-Louise guindée. Il se rencontre sans le savoir avec Lurcain qui tout à l’heure rêvait d’un visage qui vous heurte comme une proue aiguë dans les eaux sournoises de l’inconnu. Il désigne la porte tournante du Ritz qui fait de ceux qu’elle happe des fantoches, cette porte où le grand homme a disparu, et il reprend d’un ton doux, l’œil en coin, l’exclamation des camarades : « Quelle touche, vous ne trouvez pas ? » Il est content. Il ronronne dans sa pelisse : il a pris position.

Marie-Louise, celle qu’on ne peut faire sortir de sa réserve, bondit en arrière de lui, le prend aux épaules, le pousse à bas du trottoir, dans la rigole, parmi la neige éperdue qui fuit sous ses grandes semelles et crie : « Espèce d’idiot ! »

Âmes Étrangères.

J’hésite à parler de vous. Votre pudeur anglo-saxonne, je devrais dire votre paralysie sentimentale, se communique à moi. J’aurais peur de formuler sur vous un jugement, basé comme tout jugement humain sur la connaissance que l’on a de soi et l’ignorance où l’on demeure vis-à-vis des autres.

Je vous garde, lorsque vous êtes loin, une tendresse curieusement détachée. Vous présent, dans la même ville que moi, je suis rongée du désir d’entendre au téléphone votre voix, car nos relations, si amicales soient-elles, sont plutôt de cet ordre, chaque sonnerie, parce que je vous sais de retour, semble plus impérative que de coutume. Je me précipite vers le téléphone, c’est-à-dire vers vous : puis il y a une pause comme pour m’affermir dans la froideur que je voulais vous témoigner, en méditant sur ce que je nomme, peut-être à tort, votre indifférence. Mais il se produit le plus souvent un retournement complet. Il y a quelques secondes, j’étais d’une fermeté et d’un détachement absolus vis-à-vis de vous. La sonnerie du téléphone a par sa vibration brisé tous ces fils barbelés. Je ne suis plus que joie badine, le reflet de la vôtre, et là-dessous je ne sais quel détachement amer qui a peut-être sa grandeur.

Votre supériorité sur moi est que vous ne préméditez jamais vos attitudes. Le moment arrive où vous éprouvez l’irrésistible désir d’entendre ma voix et de faire résonner à mon oreille un « Hello ! » clair et joyeux qu’aucune émotion ne voile. Vous suivez votre impulsion et tout est dit. Pourquoi vous en voudrais-je que ce désir ne vous vînt pas à l’heure matinale où vous débarquiez dans la ville et où vous possédait tout entier la préoccupation de gagner votre hôtel, de vous y faire donner la chambre à laquelle vous êtes accoutumé ; puis, la peau luisante et le linge immaculé, de descendre au grill-room, d’examiner d’un coup d’œil la salle pour y découvrir quelque figure de connaissance, de recevoir les salutations du maître d’hôtel qui vous a reconnu, qui ponctue les nouvelles qu’il vous donne de « sir » respectueux et ne vous fait pas l’injure de demander : « Tea or coffee, sir ? »

Cette première journée est entièrement réglée à l’avance. Le soir, votre visage s’épanouira d’aise sous l’abat-jour de la petite table à un seul couvert à laquelle vous serez assis, en songeant aux innombrables rendez-vous auxquels vous fûtes fidèle, aux innombrables transactions que vous aurez entreprises ou conclues, aux futurs voyages que vous aurez, dès cette première journée, amorcés, et à la partie de bridge déjà organisée où vous retrouverez tout à l’heure vos anciens partenaires. Tout votre grand corps en repos, pourtant si droit, exprimera, au moment du dessert, le contentement. Il semble qu’il n’y ait au monde bonheur plus parfait que de fumer une cigarette en écoutant l’orchestre jouer un de vos morceaux favoris, comme s’il eût reconnu votre présence. Cet hôtel vous appartient. Vous pouvez faire comprendre vos désirs d’un signe discret au chef d’orchestre, au gérant, au chasseur, à la vendeuse de cigarettes dont la fine personne se glisse avec aisance parmi les dîneurs. Elle a l’air d’une jeune fille du monde qui offre des fleurs dans une vente de charité. Vous aurez pour elle un mot qui sera en même temps badin et sérieux, familier et distant, protecteur et amical. Elle vous sourira par-dessus son éventaire, mais vous saluera gravement d’un « Good evening, sir ! »

Quel est le secret de l’empire que vous exercez sur cette troupe généralement désinvolte de palace-hôtel ? Non celui de l’argent. Il y a dans cette salle des fortunes auxquelles la vôtre n’est sans doute comparable qu’à une pépite dans un torrent. Non celui de votre personnalité, qu’on ignore. Vous êtes, comme tant d’autres de votre race, celui qui ne se lasse jamais de parcourir le monde ; vous faites partie comme tant d’autres du conseil d’administration d’un certain nombre de compagnies ; ceux-ci vous prennent pour un boursier, ceux-là pour un négociant, quelques-uns pour un ingénieur ; vous avez exploité une mine et dirigé un ranch, et je vous entendis parler du temps où vous entrepreniez la construction d’une voie ferrée, et, à la tête d’une équipe d’aventuriers, traversiez une région inexplorée, portant sur le dos une caisse de dynamite. Vous dormiez dans une cabane de rondins où, les soirs de beuverie, l’ordre se rétablissait à coups de botte ; vous vous nourrissiez de pork and beans, vous portiez la chemise de laine rude à carreaux et tout l’équipement du défricheur, et l’hiver suivant, vous faisiez le gentleman dans une des plus célèbres villégiatures de la Riviera. Vous ne vivez que pour la grande aventure des affaires. Une fois l’une d’elles dans l’engrenage, elle ne vous intéresse plus, si fructueuse soit-elle. Il vous faut le poème et le roman de la nouvelle entreprise, le plaisir de l’engendrer et l’art de la construire. Il vous faut essayer votre pouvoir sur les hommes, leur communiquer votre foi dans le succès et votre amour du risque. Je suppose que c’est de là que vous vient cette autorité dans le clin d’œil et le geste de l’index, qu’ainsi s’explique que le maître d’hôtel chuchote à votre oreille avec tant d’onction, en vous présentant le menu, le nom du plat qu’il recommande, et que la jeune fille aux cigarettes, que vous appelez M’rie, mais qui a les cils, le bleu de l’œil, les dents, les pommettes, le teint, le sourire et l’accent les plus irlandais du monde, se souvient que vous ne fumez que des Virginia.

Ainsi s’explique que la voix que j’ai pour vous répondre au téléphone, lorsque vous trouvez le loisir de m’y appeler, est glissante et superficielle comme une pierre qui ferait des ricochets. Elle tâche de ne pas s’appesantir, d’aller jusqu’au bout de son effort pour être légère. Elle finit par s’enfoncer, mais vous n’en verrez que les bonds de surface. Votre ton à vous ressemble à celui avec lequel vous faites sourire la petite M’rie. Peut-être sa jovialité est-elle forcée. Peut-être vous doutez-vous que je ne souris pas.

Vous avez beaucoup à dire dans cette première conversation. Et ce que vous dites est ordonné comme une colonne de chiffres. J’apprends le nom du bateau qui vous ramena, le nombre de vos engagements depuis votre arrivée, non leur objet, le temps exact que vous passerez en ville, la date de votre départ pour la Nouvelle-Zélande ou la Californie, l’heure à laquelle le taxi sera à ma porte, car ce soir, il paraît que nous dînons ensemble. Par-dessus la petite table à deux que vous avez retenue au Windsor, dans votre coin favori, nous ferons voyager nos propos comme nous le pourrons, avec le bruit de l’orchestre dans une oreille et celui du jet d’eau dans l’autre.

Vous me direz la rencontre que vous fîtes, dans la ville basse, de princes de la finance ou des affaires, la vieille plaisanterie dont ils vous saluèrent, vos visites aux agents de change, la somme que vous rapporta le coup de Bourse d’aujourd’hui, laquelle représente exactement ce que vous perdîtes par le dernier, de sorte que vous voilà rétabli dans votre estime. Ce n’est pas cette somme qui importe, mais la revanche qu’elle vous donne, l’assurance que vous n’avez rien perdu de votre flair ni de votre bonne fortune, et que vous vous rangez toujours parmi ceux qui comptent, ceux de la lutte, du risque, de l’action, de la chance ; la certitude qu’on ne vous a pas relégué « sur l’étagère » et que vous n’êtes pas devenu ce que vous redoutez le plus au monde, an old man.

Je vous écoute, pénétrée, comme si vous me faisiez d’intimes confidences. Ces chiffres m’honorent. Je suis à peu près sûre d’être la seule à qui vous les confieriez. Je triomphe avec vous, je dis doucement : « Good for you ! » Je suis fière de vous. Ce ne sont pas vos histoires que j’entends, c’est un résumé de vous. Quelles que soient vos nouvelles chimères de constructeur fantastique, j’en arrive toujours à la même interprétation, qui est vous. Il y a en vous une soif de réalisations gigantesques. Vous souffrez d’un mal de ce pays, qui est celui de dépasser. Votre cerveau est un building lot sur lequel vous bâtissez et rebâtissez en plus vaste. J’accueille vos grands projets comme de petits enfants partis à l’aventure. Je dis : « Ce sont bien eux ! C’est bien lui ! »

À mon tour, je vous conte mille riens que vous recueillez avec intérêt ; nous reprenons ensemble mes vieux débats, au point où nous les laissâmes, au moment de votre départ, avec les quelques Croquemitaines de mon existence ; nous réglons à leur avantage les affaires embrouillées de mes amies ; je vous mets au courant des dernières prouesses des membres de la colonie française que vous avez rencontrés. Nous ajoutons quelques traits à l’agent commercial ou à l’importateur. Nous achevons de peindre le « major », le docteur, l’artiste qui affluent à chaque saison. Je vous vis toujours muet, courtois et souriant à ces réunions où l’on vous étourdissait les oreilles d’une langue précipitée et inconnue. Vous étiez occupé à surveiller votre cigarette et à avoir l’air d’écouter ces gens que rien ne rapproche de vous et que vous devriez mal connaître. Je suis stupéfiée par votre jugement : il n’en est pas de plus sûr, de plus bref, de plus justifié, de plus modéré en apparence, de plus sévère dans le fond. Les détails ne vous embarrassent point : vous retenez l’ensemble. Vous palpez entre vos mains capables un caractère, vous pesez dans la balance une amitié. Vous regardez jusqu’au fond du cœur les femmes, vous qui vous vantez de les regarder d’une façon détachée et prétendez être « a man’s man ».

Nous n’avons rien dit de nous-mêmes, nous n’avons pas eu à baisser la voix ; nous nous sommes contentés de rapprocher un peu nos visages au-dessus des maigres fleurs de la petite table, pour pouvoir nous comprendre au moment où l’étonnant orchestre abandonnait la musique russe pour un jazz tonitruant. À peine avez-vous murmuré comme pour vous seul qu’il était bon de se trouver encore une fois ensemble, vous et moi… Là-dessus vous vous êtes brusquement levé : l’affiche de danse annonçait un two-step. Vous avez dansé d’un pas d’homme mûr, un peu lourd, étonnamment rythmé. Nous ne disions plus rien : peut-être chacun de nous continuait-il en dedans la conversation et je me demande avec curiosité si nos propos s’harmonisaient aussi bien que tout à l’heure.

Étrange association que la nôtre. Je suis, je suppose, un trait de la ville où vous revenez de loin en loin comme à un port d’attache. Vous seriez aussi mal à l’aise de ne pas me trouver là que de vous apercevoir en arrivant qu’on a démoli votre hôtel. Vous qui vous accommodez fort bien de cette vie de transit perpétuel, dans un changeant décor de pays et de visages, me révélez cependant de loin en loin d’extraordinaires fidélités. Je vous vis faire un détour considérable pour acheter les journaux à votre vendeur habituel, qui n’est par exception ni aveugle, ni béquillard, ni a returned soldier, mais un juif jeune, bouffi et peu rasé, qui tend ses feuilles au bout d’un bras veule et persistant. Je vous vis aussi enfiler une ruelle de blanchisseries chinoises pour vous rendre compte si votre vieux Charlie en pyjama de coton gris, sa natte enroulée autour de sa tête, était toujours là, penché au-dessus de la table à repasser, les joues gonflées d’une eau qu’il vient de happer à même la terrine placée à sa portée, et qu’il va souffler sur le linge avec un bruit de chat en colère… Et cette valise toute meurtrie sous ses étiquettes, et cette fragile tasse de thé que je vous donnai pour la Noël et que vous traînez depuis pas mal de saisons dans vos bagages sans vous en servir jamais, que vous déballez avec une joie émerveillée qu’elle soit intacte… Et ces poèmes d’Omar Khayam dans leur minuscule édition — que je ne vous donnai pas, — que vous portez toujours dans la poche intérieure de votre veston, avec l’inséparable carnet d’adresses. Vous feuilletez souvent celui-ci en ma présence. Vous ne parlez jamais de l’autre, et cependant la couverture de suède aux lettres d’or semble avoir subi bien des maniements. Il est permis de vous taquiner au sujet de la valise, mais il ne faudrait ni plaisanter, ni interroger au sujet d’Omar Khayam.

En somme, il y a entre nous peu d’interrogations. Parfois, dans les moments de silence, nos regards tracent devant eux de longues avenues de perplexité. Nos regards seulement. Nous reprenons des propos où un indiscret ne surprendrait que de la banalité. Ceux qui nous connaissent ne comprendraient pas que je prête l’oreille à des dates, des chiffres, des statistiques avec une attention passionnée, ni que vous suiviez de cet air amusé ou pénétré ce verbiage féminin dans une langue que je vous emprunte, tour à tour balbutiante ou précipitée, vague ou trop précise, pusillanime ou téméraire, qui se bute aussi brusquement qu’elle se lança et qui revêt sans doute quelque chose du complexe sentiment que vous m’inspirez. Je vous apparais dans l’inséparable vêtement de cette langue étrangère qui doit me donner une physionomie aussi fausse que celle que vous prenez quand vous vous appliquez à répéter, d’une voix que je ne reconnais pas, les quelques phrases françaises qui vous servent à vous faire comprendre des douaniers du Havre ou des boutiquiers de la rue de Rivoli. Le tobacconist parisien qui vous entend dire de ce ton flûte : « Allumettes, s’il vous plaît, monsieur ? » en portant la main à votre chapeau, ne se doute pas du tout à quel formidable bonhomme il a affaire.

Est-ce que nous nous doutons, vous et moi, à qui nous avons mutuellement affaire ? Ou bien cette interrogation perpétuelle où je suis vis-à-vis de vous, vous est-elle épargnée quand il s’agit de moi ?… Vous présent, elle m’est assez pénible. Une fois que vous êtes sous d’autres cieux, elle joue son rôle. Elle remplit le vide. Elle change la nature des conversations auxquelles nous avons pris l’habitude de nous borner. Il me plaît de n’avoir jamais fini de prendre vos mesures, de vous examiner sous un certain angle, puis sous un autre, d’apercevoir ce que vous vous efforcez de cacher, la « doublure d’argent », de vous rendre généreusement ce que vous supprimez, de laisser votre personnalité endiguée se répandre en moi. Absent, vous me manquez moins. Nous continuons nos chemins parallèles sans chercher à les faire se rejoindre et s’il arrive que je vous voie en imagination étendre un instant vos longues jambes au coin de mon feu, je ris de l’absurde vision. Vous pourriez tout d’un coup avoir ce tremblement des lèvres, cette palpitation embarrassée du regard qui vous jettent dans une véritable panique, à moins qu’ils ne vous viennent en racontant un de vos projets romancés de business man, et vous ne pourriez recourir à un two-step énergique pour reprendre votre équilibre, ou sortir brusquement de votre poche le carnet d’adresses pour chercher le numéro de téléphone de ces industriels qui ont une « date » avec vous, dans la soirée, au lobby de l’hôtel.


Je suis persuadée, à présent, que notre association durera. Vous parcourez le monde pour revenir, à enjambées égales, vers moi. Vous marquez dans ma vie des divisions profondes, vous la partagez en grandes époques. Vos apparitions ont la fatalité, la soudaineté et aussi la rareté des grands événements, j’allais dire des cataclysmes. Sans les cataclysmes, la rotation du monde serait monotone. Dans les intervalles, je respire, étonnée d’avoir survécu. Je fais mes premiers pas dans la liberté et l’équilibre reconquis. Je songe à me fortifier pour le prochain ébranlement. Il ne me déplaît pas d’être liée à quelque chose de fort, de grand et de fatal. Vous sortez victorieux de la comparaison que j’établis parfois entre le sentiment que vous représentez et celui qui devait être, d’après un bréviaire de jeunesse, si absolu de part et d’autre, en apparence si exquis, en réalité si piètre. Il ne serait plus resté de moi qu’une moitié d’âme. Grâce à vous, j’en demeure une entière. C’est en me heurtant à la vôtre que j’affermis les contours de la mienne. C’est sur votre masse obtuse que je me lime. J’alimente ma lumière pour pénétrer votre ombre. Non que vous m’apparaissiez comme un ténébreux portrait : ténébreux, vous ne l’êtes que par l’énigme que vous demeurez pour moi. En réalité, vous devez présenter peu d’angles, peu de recoins, peu de dédales. Vous ressemblez à une vaste maison d’une seule pièce. C’est quand on essaie d’en faire un appartement moderne à petites chambres qu’on ne vous retrouve plus. C’est quand on cherche à la transformer selon ses goûts, à vouloir y apporter des améliorations pour s’y installer, qu’on se trouve face à face avec vous, l’ombrageux propriétaire. Il faut se contenter de la maison telle qu’elle est. Je reconnais en vous votre pays, je retrouve en vous ses méthodes, sa tranquille et innocente manière d’imposer sa loi.

Toute stabilité de sentiment vous mettrait aussi mal à l’aise qu’une porte fermée à clé, par surprise, derrière vous, ou une chambre où l’on respire avec difficulté. Il vous faut dans la vie sentimentale l’assurance que vous avez toujours au fond de l’âme votre ticket pour une destination inconnue, le pouvoir de fermer votre cœur comme un appartement, ou de terminer une entente spirituelle ainsi qu’un bail. Comme c’est simple ! Quelle griserie sous votre froideur, quelle surexcitation sous votre calme vous tirez de pareille aventure. Le train ou le bateau n’attendent pas, votre valise est faite. Vous n’emportez que l’indispensable. Vous retenez les papiers d’affaires et brûlez les lettres intimes. Vous ne laissez point de vieilles dettes derrière vous. Il n’y a pas de malentendu possible : il est clair que vous partez, que rien ne saurait vous retenir, qu’il serait déplacé et surtout inutile de protester ou de vous en vouloir. Vous excellez à placer les gens devant le fait accompli. Il est de toute évidence que votre intérêt, votre paix d’esprit, on dirait presque votre appétit pour le boire et le manger quotidiens sont de l’autre côté de la mer. Chaque minute du temps qui vous reste a son objet. Ce temps diminue, ce temps s’affaiblit : vous consultez votre montre comme si vous tâtiez un pouls. On choisirait mal son heure de vous demander des comptes au moment où le concierge se présente pour les clés. Vous pressez les préparatifs de départ en homme qui sait le prix du temps, mais non comme celui qui entreprend une première traversée, qui perd la tête, boucle trop tôt ses malles, oublie son passeport, mais songe au mothersill. Vous faites tout avec une élégante maîtrise, même les adieux. Dans le taxi qui nous emporte, vous êtes occupé à compter vos bagages, et il vous semblerait inopportun de presser dans la vôtre une main peut-être désagréablement nerveuse. Vous palpez votre poche pour vous assurer que tout est là : le carnet de chèques, les lettres d’introduction, Omar Khayam. Vous n’avez pas besoin de vous assurer de l’état de votre cœur. Il va bien, votre cœur, il palpite, il est éveillé et coloré comme votre visage d’aujourd’hui ; il est anglais, il a mis ordre à ses affaires, il part en voyage. Il s’en va il ne sait où : vers la mine d’or, le pôle ou la jungle. Il s’en va pour des conquêtes peut-être chimériques ou pour que vous rameniez sur votre épaule de grandes dépouilles. Vous avez hâte d’être dans le meilleur coin du wagon, avec le New-York Herald sur vos genoux, ou de descendre dans votre cabine pour prendre d’un coup d’œil la mesure du compagnon que le hasard vous attribua et accrocher votre casquette à une patère avantageuse. Je ne vous verrai pas sur le pont, au moment du « All aboard ! » à secouer votre mouchoir. C’est bon pour les gares parisiennes, le mouchoir. Mais peut-être, lorsque je ne serai plus, au bout de l’embarcadère déserté battu du vent, qu’une ombre presque indistincte, et que le navire sera prêt à sortir de la passe, découvrirai-je, détachée des autres passagers et regardant dans ma direction, votre silhouette immobile en pardessus bourru aux grandes poches carrées dans lesquelles s’enfoncent délibérément vos mains.

Les autres savent la cause de leur agitation. Vous dédaignez de rechercher celle de la vôtre. Vous l’acceptez comme un état chronique. Vous y faites de loin en loin allusion, avec de l’orgueil et une pointe de regret. Vous dites : « J’étais né de cette manière ! » comme on dirait : « J’ai des dispositions pour le calcul. » Vous êtes né surtout dans une île. Les flots battent votre imagination. Il faut franchir toute exaspérante barrière. Vous trouvez à n’importe quelle situation qui se prolonge une atmosphère de servage. Vous faites le tour d’une personnalité familière comme d’un terrain borné, en frémissant d’impatience et en regardant au loin. Pour vous, ce n’est qu’au loin qu’on se cherche, qu’on se poursuit et qu’on se réalise. Vous transportez avec vous vos habitudes. Elles vous accompagnent comme des amis. Une paire d’haltères au fond de votre malle vous garantit au petit lever le même exercice. Du moment que dans une chambre d’hôtel vous retrouvez votre sac de voyage, qu’importe sous quelle latitude ! En mettant les pieds le soir dans vos babouches pliantes de sleeping-car, vous avez la certitude qu’elles chaussent toujours le même homme, et le plaisir, après tant de chemin, de ne vous être point perdu. On peut toujours se procurer cravates et faux-cols made in England, que ce soit à Melbourne ou à Bombay. Parce que la même exclamation d’impatience vous échappe après une éraflure de rasoir, vous voilà convaincu que vous n’avez pas changé, à l’encontre du paysage qui défile aux vitres du train, de la mer qui bat sous le hublot, de la ville qui se hausse, vous ne savez de combien d’étages, à la fenêtre. Oui, vous êtes né ainsi. Vous dépassez toujours le cadre. Il y a en vous je ne sais quel élément mouvant qui empêchera peut-être, vous disparu, que vous laissiez de marque. Je vous regarde comme si vous étiez atteint d’un mal mystérieux. Vous appartenez au pays que vous n’avez jamais vu, à l’émotion que vous n’avez jamais éprouvée. C’est vers l’inconnu que vous porte votre rêverie. Quel empire entrevoyez-vous dans les lentes spirales de cette cigarette que vous vous attardez à fumer, et pourquoi tout d’un coup la rejetez-vous comme si elle vous brûlait les doigts ?

Un soir, dans cette salle de fêtes dite vénitienne, dont les murs, je ne sais par quel artifice, avaient l’air sous leurs fresques de baigner dans l’eau du Grand Canal et où la musique semblait venir des gondoles qui étaient peintes dessus, je vous vis suivre d’un regard prodigieusement intéressé un couple de danseurs. La femme en robe verte était une Bacchante dont le dos rose étalait jusqu’à la taille sa coulée magnifique. Elle dansait avec le bras en corbeille au-dessus de la tête et au lieu de piétiner sur place comme le voulait à ce moment la mode, fendait la foule d’un mouvement à la fois hardi et harmonieux, entraînant son partenaire aux tempes grises. Il vint un moment où le projecteur s’amusa à la suivre dans la demi-obscurité de l’immense hall. Je reconnus la danseuse héroïque. Je savais qu’elle ne montrait aux réunions de femmes qu’une lourdeur maussade. Le plaisir la transformait, et il n’y avait pas que vous à attacher le regard sur la courbe de son bras, l’ondoiement de sa robe et la passion de mouvement et de liberté que révélait son corps. Vous avez dit avec une nostalgie dans la voix : « Ah ! danser ainsi ! » Ce qui vous attirait était moins la bacchante elle-même que la témérité de sa danse. Votre esprit à vous avait pour les évolutions illimitées le même goût. Vous reconnaissiez, dans sa manière de fouler le sol, votre pas.


Vous avez réussi à vous dérober malgré mes efforts. Je n’ai pu découvrir votre personnalité. Et je crois bien que je demeure aussi indéchiffrable à vos yeux. Curieux destin qui nous refusa de nous comprendre et ne nous permit pas cependant de passer indifférents à côté l’un de l’autre.

Vous voilà aujourd’hui, quoique bien vivant, réduit à l’état de souvenir. Je n’ose essayer de me figurer de quelle manière vous pensez à moi, si je viens encore à vous, de loin en loin, avec un pas, une expression de visage, une voix qui se voudraient assurés. Cela vous appartient : l’image que vous gardez de moi, cette figuration de mon personnage, l’interprétation sans doute fausse, mais tenace, que vous m’avez donnée. Il est possible que je sois aussi une cause de secrète rancœur, je me garde de dire un remords. Vous n’êtes pas de ceux que le remords encombre.

Il faut que vous soyez formidable comme un roc pour que depuis si longtemps je fasse en esprit le tour de vous sans réussir à vous désagréger, à vous ébranler ou à vous diminuer. Ma pensée a beau s’agiter à vos pieds : vous demeurez intact. Elle n’a pas créé la moindre fissure. Je me réjouis qu’il en soit ainsi. J’en éprouve une sécurité secrète. Tout peut bien s’effacer sur le rivage : vous serez là. Je pourrai toujours m’appuyer à vous, avec l’impersonnalité des éléments qui s’appuient, chercher votre ombre, sinon votre substance, qui ne se prête ni ne se laisse pénétrer.

J’en éprouve aussi de l’orgueil… Celui de n’avoir pas plus que vous cédé. Je continue autour de vous mon mouvement de va-et-vient. Je poursuis l’enquête avec la même persistance. Rien n’use la vague. Elle conserve sa silencieuse patience, son ressort protégé par sa profondeur, un rythme qui lui est propre. Il n’y a pas à désespérer : elle se prépare à revenir quand on la croit partie pour toujours.

Ces rapports nous satisfont. Nous eussions été mal à l’aise dans l’amour. Nos séparations et nos rencontres se font comme si elles dépendaient de la fatalité, et il y a entre nous des atomes qui se repoussent autant qu’ils s’attirent. Rien ne s’affaiblit dans nos sentiments. Chaque jour durcit le souvenir d’acier. Chaque jour nous butons l’un contre l’autre. Je vous accueille avec la curiosité que l’on met à ouvrir sa porte à un inconnu. J’ignore ce que vous allez dire. Vos paroles seront toujours neuves. Les nouvelles que vous m’apportez viennent d’un monde étranger qui est vous. Nous demeurons l’un et l’autre intacts : ce que nous nous prêtons n’est que pour une heure. Ensuite chacun retourne à sa solitude.

Vous me manquez peu. Quoique présent dans mon esprit, ayant élu votre place en arrière de je ne sais quoi, qui est sans doute ce formidable vous-même, vous défendant et argumentant, en réalité vous êtes loin, et l’éloignement est un baume. Nous ne devenons irritables l’un pour l’autre que si nous respirons le même air. Car nous sentons alors que nous manquons encore une fois à notre ambition secrète qui est de nous fortifier chacun dans de l’indifférence.

Cet état, qui n’est pas l’amour, résiste autant que lui. S’il y a place, tout en arrière de votre cerveau, à une préoccupation dont vous ne pouvez entièrement vous délivrer, je suis sûre que je la représente. Mon souvenir persiste à se mêler à vos chiffres et à vos bilans. Vous le trouvez tapi à l’endroit où vous vous attendiez le moins à le rencontrer. Un pas léger qui traverse le corridor, à votre porte, vous force à tendre l’oreille ; une voix française qui dit bonjour, ou monsieur, ou oui ou non, dans la rue, vous oblige à vous retourner. Et la première neige qui tombe sur l’arbre devant votre fenêtre vous rappelle que nous fûmes deux à la regarder tomber. Car on ne sait comment le souvenir parvient à s’introduire : on le met dehors par la porte et il rentre par la fenêtre. Il y a quelque chose de comique dans le contraste que présente la forteresse que vous êtes et les fissures par lesquelles vous le laissez se faufiler.

Qu’y a-t-il d’exceptionnel en vous pour que vous ayez survécu ? N’êtes-vous fait que de ce que je vous prête ? N’y a-t-il en vous que moi-même ? Pourquoi votre souvenir est-il le seul à m’arracher un gémissement ?

Nous eussions pu verser dans l’amitié. Mais l’amitié eût été encore une faiblesse, une condescendance. Les amis se regardent redoutablement de près. Ils diminuent à mesure qu’ils se rapprochent. Toute intimité implique une mitoyenneté dangereuse. On entend les résonances de l’âme, les battements du cœur, le souffle du sommeil, les balbutiements du rêve, les gémissements du cauchemar à travers la cloison. On devient témoin des querelles que chacun a avec soi chaque matin, à l’heure où il faut retrouver son énergie, où l’esprit doit revêtir l’homme. Vous ne sauriez être l’ami d’une femme. Cette idée implique pour vous quelque chose d’anormal, de presque impudique. Vous qui êtes un nageur remarquable et pour qui le bain de mer est un sport de choix, détestez le déshabillage en commun sur le sable. De même le laisser aller d’une intimité que ne justifie pas l’amour.

Il y eut entre nous peu de paroles. Celles que nous avons échangées demeurent. Chacune est gravée. Elle se détache sur le jour, l’heure, le moment, la circonstance où elle fut prononcée, avec la netteté d’une inscription. On peut y revenir en secret autant de fois qu’on le désire, sans crainte de la trouver changée. Les vôtres ont votre intonation, vos grands traits, ces muscles longs qui lorsque je vous regarde me font songer à une planche d’anatomie. Elles sont aussi bien habillées que vous. Elles cherchent, sitôt dans mon appartement, le cendrier. Elle refusent le fauteuil : il leur faut pour leurs longues jambes cette haute chaise droite. Elles me taquinent quelquefois, elles me prennent par les épaules, elles ébauchent une caresse brusque et maladroite, elles se cachent toutes chaudes dans mon cou. Elle ont votre souffle.

Il arrive qu’elles soient proférées en public, ce public brillant et cosmopolite que vous aimez, le seul que vous connaissiez, celui qui est d’un autre sang que moi, mais dont je paraissais complice les soirs où vous m’y entraîniez. Je descendais de ma tour. Je me trouvais dans un courant dont les eaux étaient mises en mouvement par des puissantes dynamos appelées argent, vanité, duperies, mais à la surface desquelles roulait l’écume des politesses mondaines. Il fallait admettre que vous étiez là chez vous. Je vous voyais vous détendre. Votre face prenait un épanouissement qu’elle n’avait pas quand vous étiez chez moi, assis sur la haute chaise droite de votre choix, écoutant le tic tac de votre montre. Vous n’aviez plus en ces lieux de contrainte. Vous posiez sur moi un regard d’intimité heureuse. Rien ne vous serrait la gorge. Des voix autour de la vôtre vous rassuraient. Vos confidences se frayaient un chemin parmi les propos étrangers. Il vous fallait, pour faire équilibre à votre massive personne, une foule. Non que vous en prissiez la vulgarité. Je ne sais ce qui vous protège et vous isole. Vous apportez à courir le monde un acharnement qui est une maladie, et je vous vois formant au milieu de sa masse grouillante une tache claire, immobile. Vous ne dissipez que les bords de vous : le fond se garde. Ce n’est qu’une corolle d’homme mûr qui se fripe. Il y a quelque chose en vous sur quoi rien n’a de prise. On dirait que votre peau lisse et dure vous recouvre aussi bien l’âme que le visage. Vous êtes à tous points de vue l’homme de santé magnifique. Vous nagez avec facilité dans toutes les eaux, et ces exercices d’haltères que vous faites chaque matin, à côté d’une fenêtre ouverte aux frimas, je crois que c’est votre résistance morale que vous entretenez par eux. Il y a une telle science dans votre façon de les brandir, une telle persévérance, une telle furie parfois, à droite, à gauche, au-dessus de votre tête, autour de votre ceinture. Que de basses petites plaisanteries disloquées, que de pattes sournoises écrasées, que de polichinelles écartés ! Bravo !

N’est-il pas temps de rentrer chez soi, de rompre ce qui s’enlace autour de nos jambes et de nos épaules, autour de nos visages épanouis jusqu’à l’amollissement : fumées, vapeurs lascives des regards et des bouches, relents des cœurs repus, aigreurs des désirs insatisfaits, et de fuir, la main dans la main, par quelque ruelle déserte, ou de marcher côte à côte dans une avenue où se déverse à cette heure la tranquille limpidité du ciel ? Mais vous avez peur de la ruelle ou de l’avenue où nous ne serions suivis que par nos deux ombres. Vous redoutez l’écho de nos pas, si légers qu’ils se fassent, la résonance de nos voix, quel que soit notre soin mutuel de les maintenir dans la banalité. Vous refusez de voir mon vrai visage. Vous posez sur lui cet insupportable masque : la foule. Vous resserrez votre cœur contre l’émotion ainsi qu’on boutonne son manteau contre le froid. Car l’émotion est un mal physique contre lequel il faut physiquement lutter. La sensibilité pourrait surprendre la créature bien organisée et défendue que vous êtes. Il faut la laisser aux faibles. Vous seriez aussi honteux de vous découvrir sensible que d’être né bec-de-lièvre. Si je vous disais en riant que je vous crois un sentimental, vous rougiriez de mortification. Encore si ce mal s’en tenait à causer un tout petit remous intérieur insoupçonnable du dehors ! Mais qu’il produise chez vous cette étonnante contraction de la lèvre, telle qu’elle s’observe chez les enfants sur le point de pleurer, voilà qui vous est odieux. Il n’y a de salut que dans la fuite. Vous vous vantez de faire vos préparatifs de voyage en quelques minutes, fourrant dans votre sac les choses en paquet, comme si vous écrasiez entre elles des bribes de sentiment. Vous avez soin de vous munir d’une brassée de journaux sur lesquels vous écraserez aussi vos regards, sitôt à votre place réservée du parlor-car.

Quelle marionnette je fais de vous ! Parlor-cars, sleeping-cars, paquebots et hôtels pourris par l’odeur de luxe, où la bête humaine se réfugie, poursuivie par sa propre lassitude ; offices de boursiers, cercles, lieux de ripailles élégantes, grands buildings publics des Pharaons du siècle, bâtis sur le désert des hommes, voilà le cadre où je vous place. Cadre que vous débordez avec vos puissantes épaules, que vous crevez de votre grand visage clair dont les yeux regardent en face. Vous n’êtes là qu’en étranger. Nous formons à notre petite table un îlot. Il n’y a que moi à être surprise de l’étonnante atmosphère. Je suis la seule qu’elle submerge. Je vous vois isolé par la fumée de votre cigarette, l’amusement de votre sourire. Votre voix, au lieu de se perdre, aboutit à l’unique interlocuteur que je représente. Le cercle que nous formons constitue votre home. L’abat-jour de notre lampe met une oasis dans la stérile lumière.

Cela suffit. Vous prenez le duvet du bonheur. Vous n’avez pas besoin d’emporter celui-ci comme une proie. Rien ne reste sur vos mains, ces mains dures, fines, résistantes, auxquelles je ne vis jamais de gants. Quand le gel pique les mieux fourrées, vous enfoncez les vôtres dans vos poches avec un air de dédaigner le superflu, de trouver en vous assez de chaleur. Par ce geste, vous rejetez brusquement une caste, vous trempez vos mains dans le froid, comme ces terrassiers que vous passez en route le matin, qui commencent à picorer la terre glacée du fer de leur pioche. Vos mains ne veulent ni donner ni accepter. Elles puisent à leur propre source. Il serait totalement inutile de chercher à déchiffrer les lignes de leurs paumes. Ce sont des mains qui ne se livrent pas.

Que je cesse de me leurrer et de vous abaisser au rôle de pilier de la maison des plaisirs où je dédaignerais de mettre le pied. S’il vous plaît d’y fréquenter, c’est que vous ne craignez pas d’y laisser quoi que ce soit de vous. Vous êtes de carapace vernissée sous laquelle vous restez parfaitement indemne… Votre goût du monde n’est pas vraiment ce qui nous sépare. Vous avez su vous créer une solitude qui vaut la mienne. Les chemins qui mènent à vous sont aussi détournés, longs et sauvages que ceux que je fréquente, et j’eus souvent l’impression de haies infranchissables dressées autour de votre personne. Et surtout une impression de froid subit. Vous irradiez, quand vous vous sentez en danger, du froid, ainsi que certaines bêtes dégagent pour se défendre une odeur de pestilence. On s’était engagé imprudemment dans votre gaîté, dans votre chaleur, croyant qu’il faisait beau en vous. Et puis, à un détour, on se sent frissonner. On a l’impression qu’on s’est égaré.

L’incompréhension, voilà notre lien, la grande terre où nous nous rencontrons, celle qui ne diminue jamais d’ampleur, où chacun de nous s’aventure à égale distance, avec la sensation d’être dépouillé, exposé de loin aux regards. Il y souffle un vent austère un peu triste et desséchant, qui court au ras du sol. Constater nos dissemblances est une manière de nous retrouver. Nous représentons deux nations d’âmes.

Annabel.

J’étais de retour par miracle dans cette ville étrangère qui fut longtemps la mienne. C’était le soir, un soir pareil à ceux que j’y avais vécus, de mi-septembre, avec une pluie sirupeuse qui tombait des érables rouges et poissait de sombre les trottoirs. Assise sur le bord de mon lit comme sur une malle-cabine, je plongeais dans l’irréalité de me retrouver dans une atmosphère qui m’avait lentement pétrie, de sentir battre les artères de la ville canadienne où se mêlaient et s’affrontaient tant de races diverses, faite pour les batailles du sang, les tourmentes du rêve, les vagabondages d’un pôle à l’autre de l’humain. Il m’arrivait de demeurer immobile de longs moments à m’écouter respirer dans ma maison de jadis, à regarder au plafond les ombres hallucinantes qu’y projetait la colonne de fumée montant de l’hôtel aux dix étages d’en face, quand elle passait sur le soleil, et à suivre les pas incertains de la lumière sur les murs. Je ne parvenais plus à croire à mon absence, qui diminuait de durée, et se réduisait à une traversée furtive et balancée d’un pont transatlantique, la nuit, à la suite de laquelle j’étais revenue chez moi, vêtue de la même robe, avec le plaisir inouï de tenir à la main une clé qui allait me livrer un domicile dans l’énorme ville. Je dépliais le journal que le même vendeur ukrainien venait de jeter dans le vestibule, comme si je n’avais pas été des années partie, et je parcourais des yeux le bric-à-brac des nouvelles des cinq continents étalées sur ses pages innombrables que je laissais au fur et à mesure choir sur le tapis, comme si un vent de départ les eût éparpillées là, dans toutes les directions, pour me donner l’impression, quand je les ramasserais hâtivement en les remettant ensemble, de rétablir l’ordre dans ma vie.

Pourtant je consultais avec une certaine timidité les colonnes où un pays neuf accorde une naïve hospitalité aux nouvelles dites « sociales », annonçant les fiançailles, mariages et déplacements d’un peuple qui se meut comme une seule vague d’une rive à l’autre de son immense continent. Beaucoup de noms m’étaient devenus étrangers comme si par mon absence j’eusse incité toute une population à se désagréger.

Ce soir de septembre, l’un d’eux forma soudainement îlot au milieu de ceux qui m’échappaient.

Mrs Allan W. Kentfield née Annabel Randolph vient d’arriver de Londres pour passer quelque temps au Canada et est descendue au Ritz.

Je dis tout haut : « Annabel » et cela résonna comme un nom d’argent, dissipant les grisailles léthargiques qui s’amoncelaient autour de moi.

Je fis de la lumière, traversai vivement la chambre, m’assis devant le téléphone, appelai le Ritz, et demandai d’un ton ferme Mrs Kentfield comme si ce fût hier que nous avions tenu notre dernière conversation.

Je ne cherchais pas par quel propos j’allais l’aborder. Il suffirait que je dise : « Annabel ! » En attendant qu’elle vînt, je restai sans pensée, incapable d’aller plus loin que son nom qui remplissait le vide, ni faire une brèche dans la masse de mes souvenirs.

— Hello ?

C’était bien la voix que j’attendais, mais dédoublée par les années et rendue transparente. L’interrogation qu’elle contenait ajoutait à sa ténuité. Elle semblait descendre du dixième étage du Ritz. Je prononçai : « Annabel ! » en donnant à chaque syllabe chantante le temps de refouler devant elle le silence des années.

Je n’eus pas à dire mon nom.

— Vous !… Je vous croyais en France !

— Et moi, je vous croyais à Londres !

— Comment avez-vous appris ?

— Je viens d’ouvrir le Star.

— Où êtes-vous ? Je veux vous voir ! Venez !

— Venez, vous, Annabel ! Je suis à quelques minutes du Ritz. Mon ancienne rue : McGill College.

Après tout, j’avais connu Annabel presque enfant. Il était naturel que ce fussent ses pas, qui devaient avoir encore quelque chose de l’enfance, qui vinssent à moi. Autrefois, il lui plaisait de s’égarer dans mon quartier, avec la curiosité qu’ont les Anglais pour le bric-à-brac, et de flairer l’odeur forte des échoppes, de s’emplir l’œil de leurs bariolages où le rouge et le vert dominaient, de passer entre les pensions de famille grisonnantes où logeaient des étudiants imberbes, et au printemps d’éclabousser ses guêtres dans les flaques de neige boueuse couvrant le trottoir.

J’entendais l’épaisse pluie couler des lattes du toit sur la terrasse goudronnée au-dessous de ma fenêtre, et la distance entre l’avenue McGill et le Ritz augmenta. Comment se risquer dehors par ce déluge ? J’eus l’impression désagréable que je n’étais ici que de passage puisque j’avais laissé mon imperméable en France.

— Je vous attends, Annabel !

La voix hésita, devint tout à fait aérienne.

— Vous ne savez pas ?… Je ne vais pas bien… Je devrais être au lit… Prenez un taxi.

Je fus prête en moins de cinq minutes. Et me moquant du taxi, j’abordai avec vigueur, moi bien portante, la rue où les lumières se noyaient dans les flaques, où les lampes à arc n’étaient plus que de tremblantes veilleuses au cœur rond des feuillages pensifs. L’ascenseur du Ritz me déposa devant une porte marquée d’un numéro d’or mat, à plusieurs chiffres. Épaisse cette porte, fermée, muette, comme s’il n’y eût eu derrière personne de vivant, et d’acajou si poli qu’elle ne donnait pas de prise.

Je sonnai. Annabel vint ouvrir. Car c’était bien Annabel, éclairée de dos, le visage dans l’ombre. Annabel et sa voix, et sa poignée de main nerveuse. Je fus soulagée de la trouver debout. À l’intérieur, une lumière pluvieuse tombait d’un plafonnier opaque sur l’immobilité des meubles et le silence du tapis.

Une fois assise à ses côtés sur le divan, je commençai à m’apercevoir des ravages que ces dix années qui l’avaient tenue éloignée du Canada avaient exercés. C’était elle et quelqu’un d’autre en même temps, la jeune femme inconnue doublant d’une ombre la jeune fille qui m’était familière, ou plutôt substituant son corps fait de plus d’ombres que de chair à ses formes pleines. Le visage avait été buriné en profondeur et à l’expression jadis grave et ironique des traits, s’ajoutait une nervosité qui allait jusqu’à l’égarement.

Elle n’avait plus la masse de ses cheveux qui jadis lui tiraient la tête en arrière, la forçant à tenir le visage levé et à recevoir la lumière sur son large front carrément modelé ; ils étaient courts à présent, séparés en boucles abondantes, et de temps en temps elle portait la main à sa nuque comme si elle eût senti un froid, un manque, une amputation précisément à cet endroit, et sa tête baissée avait l’air songeuse. Elle n’écoutait plus qu’elle-même à ces moments. Ses yeux avaient pris la couleur indéfinissable des eaux troublées de la mer, et c’étaient bien les profondeurs inconnues et le remous passionné de la mer que son regard recouvrait. Le nez aquilin dont les lignes massives dominaient jadis le bas du visage avait perdu de son orgueil. Les traits s’étaient creusés et réduits, mais c’était surtout dans leur expression que résidait le changement d’Annabel.

La lumière arrivait obliquement jusqu’à ce divan d’angle où nous étions assises, de sorte que son visage demeurait dans une demi-pénombre, donnant l’impression d’être recouvert d’un léger voile. Les yeux troublés à dessein, la bouche contractée, un réseau nerveux tendu du front au menton défendaient la retraite farouche d’Annabel et le secret qu’elle y avait emprisonné.

Elle m’avait, quelque douze ans plus tôt, annoncé ses fiançailles avec un officier anglais dont elle avait fait la connaissance vers la fin de la guerre dans un hôpital militaire, ayant réussi, malgré l’opposition de sa famille, à se rendre en Angleterre et à s’engager comme V. A. D.[2] pour se rapprocher autant que possible des lieux où brûlait la poudre.

La guerre finie, elle n’avait fait qu’une brève apparition au Canada, offrant à ses amies une Annabel d’un aspect nouveau qui prenait goût, disait-on, aux « cocktail parties », paraissait aux thés du Ritz avec une cigarette entre ses minces lèvres rouges, aimait une note de couleur violente dans sa toilette et portait les bijoux hérités de sa mère. Les photos qu’on reçut d’elle à cette époque la montraient de profil, un profil singulier et théâtral.

Je ne m’étais pas laissé prendre à ces apparences et je savais qu’au fond elle demeurait un être d’exception dans un milieu tout de surface, qu’elle s’exercerait en vain à la frivolité et serait ramenée aux profondeurs amères. Il est naturel quand on y appartient de chercher à s’en échapper.

De sa voix qui se maintenait dans le registre supra-terrestre, elle m’expliquait que son mari assistait à un dîner d’affaires et que son petit garçon était chez des amis à la campagne, au Lac Écho, dans les Laurentides, où elle-même venait de passer un mois. Elle était arrivée à Montréal la veille.

J’hésitais à en venir à la question de son état. Il fallait apporter dans l’examen que je faisais d’Annabel la prudence avec laquelle on approche un blessé inconnu.

Un maître d’hôtel frappa à la porte, apportant le repas qu’elle avait commandé. Il fit rouler devant elle une table servie et se retira. Annabel demeura sans bouger, puis, à ma prière, parut se réveiller, remplit d’eau son verre et y versa une petite cuillerée de poudre blanche. Elle se décida à plonger sa cuiller dans le bol d’argent du potage, fit la grimace, ajouta du sel, y goûta de nouveau, et le repoussa. Ensuite elle attira à elle un plat qui contenait je ne sais quelle volaille diminutive sur un sombre lit de champignons, s’exclama en français : « Mon Dieu ! Qu’est-ce-que-c’est-que-ça ? et laissa retomber le dôme brillant du couvercle.

Elle se rabattit sur la meringue glacée du dessert. Puis elle ouvrit un nouveau flacon, fit glisser dans sa belle main de larges tablettes d’un gris foncé, en compta quatre qu’elle avala en toussant, après quoi elle but un nouveau verre d’eau.

— Eh bien ? fit-elle en me regardant de côté, avec un léger défi dans sa voix et quelque chose de l’ironie ancienne.

Comme je ne répondais pas, elle ajouta :

— C’est la seule chose qui me fasse dormir.

Le téléphone sonna, et quand elle se leva pour y répondre, je vis que ses épaules, qu’elle avait presque anormalement développées, s’étaient voûtées et que ses hanches étroites en comparaison paraissaient encore plus fuselées.

Elle portait une robe élégante mais sombre, dont le tissu légèrement fripé trahissait qu’Annabel passait ses journées allongée, de divan en divan, et était peut-être moins prise qu’autrefois des robes de mille-et-une nuits. Elle vit mon regard attaché à cette robe :

— C’est une amie qui me l’a choisie à Londres. Je ne l’ai même pas essayée. Je ne puis plus supporter les magasins !

Je reconnus l’épingle de brillants qui fermait le col.

J’aiguillai la conversation sur son mari, son fils, sa maison de Londres.

— Allan ? Il est vraiment très gentil, vous savez. Je l’ai connu à Douvres. Il venait de recevoir la V. C. Après la guerre, il a repris sa profession et il dirige une usine de produits chimiques. J’espère bien que vous allez faire connaissance. Et mon petit Stephen… Vous verrez, he is a darling ! Je vais vous montrer son portrait.

Sa figure s’était animée. Annabel jeune fille transparaissait à travers le masque.

Je la suivis dans l’autre pièce. Une lampe voilée de mauve était allumée sur la table de chevet qui séparait les lits jumeaux larges et bas dont la couverture était faite. Annabel, un trousseau de clés à la main, se pencha sur une valise posée sur un tabouret. Elle s’efforçait de lire, en les approchant de son visage, à la hauteur de ses yeux, les étiquettes des petites clés brillantes qu’elle se mit à essayer l’une après l’autre. Ne réussissant pas à ouvrir, une expression d’angoisse passa sur ses trait, et elle me regarda, l’air indécis, avant de s’avancer vers la sonnette sur laquelle elle appuya longuement en pensant à autre chose, la nuque courbée sous le nuage lourd de ses cheveux.

Une femme de chambre parut, lui prit les clés des mains et du premier coup ouvrit la valise.

There you are, Madam !

Annabel regardait dans sa direction avec un demi-sourire, continuant à passer lentement la main sur sa nuque.

Nous prîmes dans la valise un porte-papiers de cuir fin et revînmes dans le salon couleur de pluie pour y examiner les photos. La serviette contenait aussi un album de feuillets tapés à la machine.

— Ce sont les vers de Stephen, dit Annabel. Ils ont été publiés dans le journal de son collège. Le principal les trouve remarquables.

Je me rappelai que c’était une tradition de famille chez les Randolph d’être poètes. Annabel elle-même avait connu à l’âge que devait avoir Stephen une espèce de célébrité et son père avait fait faire de ses poèmes une petite édition de luxe qu’il distribua discrètement parmi leurs amis.

— Et vous, Annabel, qu’avez-vous fait toutes ces années ?

Elle secoua la tête.

— Oh ! moi… La poésie me semble aussi lointaine que les Rocheuses au milieu desquelles j’écrivais mes premiers vers. Vous vous rappelez ?

Si je me rappelais !… Mais le moment n’était pas venu de se laisser dominer par les Rocheuses et emporter par le torrent de nos souvenirs… Heureusement qu’elle avait repris :

— J’écris encore de temps en temps. Le Times, qui ne publie jamais de vers, a fait paraître en première page, au dernier anniversaire de l’armistice, un grand poème de moi, écrit après une visite du cimetière d’Ypres. Mais tout cela n’est pas ce que j’avais rêvé. Ce ne sont que des bribes d’Annabel Randolph. Des bribes ! Voilà tout ce que je suis.

Son langage devint presque incohérent :

— Je plains mon mari : une femme toujours malade, toujours partie : la Riviéra, la Suisse. Jusqu’à présent, Stephen n’en a pas souffert, il m’accompagnait avec sa gouvernante. Mais lui ! seul dans la maison à Londres avec les domestiques. Ça ne peut pas durer. Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux que nous nous séparions ? Chacun referait sa vie.

Sa voix était devenue plus normale, presque basse, et elle s’arrêta comme si elle attendait une réponse à sa question. Car c’était bien une question, non une réflexion inconsidérée qu’elle venait de faire. Et au silence qui suivit, on sentait que ce n’était pas la première fois qu’elle se la posait.

Elle n’avait pas dit : « Il referait sa vie ; mais chacun referait sa vie. » Comment concilier cela avec son état de grande malade ? Était-ce donc dans un drame intime qu’il fallait trouver l’explication de la débâcle évidente qui emportait Annabel ? Ou bien celle-ci était-elle une conséquence d’une condition physique dont j’ignorais la gravité ?

Je devais la quitter ce soir-là sans avoir pu résoudre le problème.

Ses parents étaient morts ; mais il lui restait dans la ville un grand nombre d’amis, de ceux qui demeurent fidèles à une famille considérée et riche. Un frère de sa mère, le colonel Murray, qui avait commandé au front le régiment des Black Watch canadiens, habitait la maison où Annabel était née ; c’était lui qui lui avait servi de tuteur et géré une fortune composée surtout de valeurs de Bourse qu’il fallait surveiller de près. Ses filles avaient été les compagnes d’enfance d’Annabel. Mais elles avaient presque perdu de vue leur cousine mariée et habitant Londres, qui n’écrivait que fort irrégulièrement et n’était jamais revenue dans son pays.

Depuis ce retour extraordinaire, elle devenait le centre de l’intérêt, la préoccupation quasi passionnée de tous, et principalement des femmes. Amies et parentes se téléphonaient chaque jour, et plusieurs fois le jour, à défaut de se rencontrer à l’heure du thé, et ce n’était plus de leurs maris, de leurs enfants, du coiffeur et de la couturière, de potins domestiques ou mondains qu’elles s’entretenaient, mais d’Annabel, des raisons secrètes qui la ramenaient inopinément au Canada, de son apparence, de sa nervosité, de ses insomnies, de ses propos rompus. Personne ne savait exactement le nom de son mal. On parlait de ses yeux étranges, de sa voix, de ses épaules.

Par amour-propre, la famille inclinait à croire qu’elle souffrait simplement de ses nerfs : a nervous breakdown est si commode pour expliquer tous les désarrois ; quelqu’un murmura le mot de cancer ; d’autres se rappelèrent son hérédité : sa mère morte à l’âge qu’elle atteignait elle-même, qui s’était éteinte lentement dans sa maison après des années de claustration ; ses oncles succombant l’un après l’autre, victimes de la tuberculose, de l’alcoolisme et des drogues, protégés du scandale par leur argent qui leur permettait de recourir, à l’heure où ils se fussent donnés en spectacle, à la maison de santé discrète. Quand on s’informait de l’un ou de l’autre, les familiers murmuraient : He has gone to pieces.

Est-ce que Annabel allait connaître le même destin, « tomber, elle aussi, en morceaux » ? Sa cousine May, la fille aînée du colonel, qui était de son âge et avec laquelle elle était intime autrefois, exprima d’un air pensif l’opinion qu’il ne fallait pas chercher l’explication de l’état d’Annabel dans ses nerfs ou dans sa pression artérielle, dans ses reins ou ses poumons, mais ailleurs. Pour elle, c’était une raison d’ordre intime qui l’expliquait. Après tout, ce mari d’Angleterre, qui avait l’air d’un parfait gentleman, personne ne le connaissait. Chacune s’intéressait donc au sort d’Annabel, et la commisération qu’il était de bon ton dans leur monde d’éprouver pour le malheur en général s’était localisée sur sa tête. « Pauvre Annabel ! » servait de conclusion à leurs conversations.


Le lendemain de notre rencontre au Ritz, un pas masculin et vif monta mon escalier. Un homme qui répondait à ce pas par l’élancement de sa taille, sa tournure militaire, la décision de sa brune figure aux tempes serrées, éclairée par des yeux gris au regard direct, se présenta : Mr Kentfield. Il faisait une tournée de visites aux anciens familiers d’Annabel et de ses parents. Il ne resterait que quelques minutes, car il avait nombre de personnes à voir et il s’embarquait dans quelques jours. Il était possible qu’il revînt prochainement au Canada, où sa firme projetait de créer une usine.

Allan W. Kentfield était décidément sympathique. Il me fit l’effet de réunir en sa personne le type de l’officier, du gentleman et de l’homme d’affaires, avec prédominance de ce dernier. Assis avec aisance dans son fauteuil d’osier, rien ne faisait soupçonner qu’il n’avait à disposer que de quelques minutes. Son intention était d’en tirer tout le parti possible afin de ne point laisser l’impression qu’il avait accompli un vague et vain devoir de politesse. Pressentant la curiosité qu’il inspirait, il résumait en quelques mots le double objet de son voyage au Canada : une raison commerciale et l’état d’Annabel. Après avoir annoncé cela, il fit une légère pause. Il sentait qu’il touchait au vif de la question. Si tous étaient âprement avides de ce moment de tête-à-tête avec lui, c’était moins l’ingénieur-chimiste que le mari d’Annabel qu’ils voulaient connaître pour lui arracher quelque parcelle de vérité.

Cette vérité, il avait l’air de l’ignorer lui-même plutôt que de la vouloir celer. Son regard si direct se troubla ; sa voix tout à l’heure si précise se fit hésitante, et je me rappelai, à je ne sais quoi de brusquement affaissé dans son buste, que c’était un ancien grand blessé de guerre.

— Je ne sais vraiment pas, dit-il, ce qu’il y a. Les médecins eux-mêmes ne se prononcent pas, ou ce qu’ils disent est contradictoire.

Sa dignité britannique l’empêchait de s’aventurer sur un autre terrain. Que sa femme traversât une crise d’ordre psychique ou sentimental, c’était son secret, et plus encore à elle qu’à lui ; il n’eût pas été bienséant d’y faire allusion devant des étrangers.

Quoi qu’il en soit, il allait s’embarquer seul avec son fils, dans l’espoir que quelques mois de plus passés à Montréal, parmi les siens, seraient salutaires à Annabel.


Les nouvelles que j’eus ensuite vinrent de l’hôpital. Une infirmière téléphona, de la part de Mrs Kentfield, pour m’informer d’une voix brève qu’elle était au Royal Victoria, et me donna le numéro de sa chambre, dans l’aile réservée aux malades riches : le Pavillon Ross. Mrs Kentfield avait besoin d’un repos absolu, mais aussitôt autorisée à recevoir des visites, elle me le ferait savoir. Je n’eus pas le temps de demander d’éclaircissements : le message transmis, il n’y eut plus personne. Dans l’angoisse où nous laissaient Annabel et son énigme, je fus soulagée. Elle était entre des mains responsables.

Une semaine s’écoula. Il était vain de demander des nouvelles : Mrs Kentfield allait, selon l’invariable formule, aussi bien que possible dans la circonstance.

Enfin, un jour elle téléphona elle-même, d’une voix clarifiée, et nous prîmes rendez-vous pour le lendemain soir.

Un octobre sec et doré, avec des soirées coupées d’un souffle incisif, avait remplacé septembre pluvieux. Dans le parc de l’Université que je traversai, le vent faisait frissonner sur les pelouses l’ombre inquiète des arbres, et le long de la rue montante qui aboutissait aux tours médiévales du Victoria, des feuilles d’érables glissaient en essayant de se rattacher aux pavés par leurs pointes recroquevillées. Les eaux sombres du petit lac tapi dans le roc au pied du Mont-Royal se pressaient les unes contre les autres et se nichaient comme des choses vivantes dans les anfractuosités les plus protégées de la rive ; et de longues branches de bouleaux pleureurs se courbaient vers elles de toute leur volonté, essayant de les caresser avec les doigts dépliés de leurs feuilles.

La grille du Pavillon Ross était ouverte et j’entrai, guidée par l’ombre des buissons de « couronnes de la mariée » qui bordaient le chemin.

Annabel était au lit, appuyée à deux oreillers, et une jolie fille en coquet uniforme blanc, assise sur une chaise basse, lui faisait la lecture. Il y avait toujours eu des livres autour d’Annabel, mais depuis près d’une année sa vue était si mauvaise qu’il lui était à peu près impossible de lire.

La garde quitta la chambre après avoir enlevé pour la nuit les vases de cristal remplis de roses somptueuses, alignés sur la commode dans un ordre si rigide que la malade ne pouvait oublier le lieu où elle se trouvait.

Il y avait sur la petite table près du lit les portraits d’un homme et d’un petit garçon dans deux cadres jumeaux.

— Eh bien ? dit Annabel, en allongeant deux doigts au bout couleur d’ambre vers son étui à cigarettes, de son ton de badinage non exempt de défi.

— Eh bien, Annabel ?…

Et le mien signifia que j’attendais qu’elle parlât.

Elle avait subitement résolu, explique-t-elle, la veille du départ de son mari, d’aller consulter l’ancien docteur de sa famille, celui qui avait soigné sa mère et qui était resté l’ami du colonel Murray. Après la consultation, un taxi la conduisit directement du cabinet du docteur au Victoria. Il n’avait pas permis qu’elle rentrât au Ritz. Sa cousine May s’était chargée de venir lui préparer une valise avec la femme de chambre et de la lui apporter à l’hôpital. Pendant huit jours, elle n’avait fait que dormir et se désintoxiquer de ses poudres et de ses pilules ; défense de recevoir de visites. Les spécialistes avaient défilé près de son lit, faisant des tests, et le docteur passait chaque soir, comme en visite amicale, son chapeau et ses gants à la main, la taquinant et ne lui accordant pas plus d’importance qu’à une petite fille.

Chaque matin, la nurse la transportait dans un fauteuil roulant au solarium de la terrasse ; ensuite il y avait une séance de traitement électrique. Après quoi, rompue, elle ne demandait qu’à être laissée en paix. Sa voix avait perdu sa pathétique fébrilité, mais on distinguait mal son visage dans l’éclairage de la lampe de chevet à l’abat-jour abaissé. Depuis l’apparition d’Annabel à Montréal, il semblait que la lumière que cette ville déverse généralement à torrents prodigues se fût brouillée, comme si la source en était près de tarir, et les chambres où elle m’appelait pour la voir, si luxueuses qu’elles fussent, souffraient de quelque chose.

Elle me dit au revoir d’une voix plus claire, mais j’emportai, hors de cette chambre, la même vision confuse d’Annabel, traînant après moi l’aura de malaise qui se dégageait de sa personne.


Après tout, nous parlâmes des Rocheuses. Elles allaient peut-être m’aider à comprendre Annabel. Cela me ramenait à bien des années en arrière, à l’époque où je réunis tout ce que je possédais de dollars pour aller à la découverte de l’Ouest canadien, puisque l’est ne m’avait rien offert que de banal.

Je m’arrêtai à Banff, et pris un vieux petit vapeur chauffé au bois qui descendait la Rivière Columbia et devait me rapprocher du camp des Y. W. C. A. situé en pleines montagnes, auquel, à cause de ses exigences modiques, je m’étais fait inscrire pour deux semaines de séjour.

Nous naviguions sur une rivière tortueuse, étranglée par la végétation de ses rives, et de temps en temps le bateau se prenait dans les buissons de sureau et les églantiers monstrueux qui laissaient traîner sur les eaux limoneuses des panaches de roses sanglantes. Deux Chinois armés de perches, prenant un point d’appui sur les racines émergeantes, le remettaient dans le courant. Vers le soir, l’homme à la casquette de capitaine qui se tenait dans la petite guérite de la machine, me fit signe qu’il fallait débarquer.

Je n’étais pas la seule voyageuse arrivée à destination. Une grande fillette vêtue de corduroy, guêtrée de cuir, tenant par la courroie son sac de montagne, se préparait à descendre. On nous fit glisser sur une pile de planches qui se trouvait à point pour nous servir de débarcadère sur les berges inondées. Nous étions dans le désert, un désert marécageux, d’une certaine tristesse et d’une certaine douceur, avec çà et là des groupes d’aulnes dont on ne voyait que la tête.

Les instructions que j’avais reçues de l’Y. M. C. A. étaient de descendre à ce point et d’attendre. Attendre quoi ? La nuit accourait, roulant devant elle des nuées d’ombre sur la plaine inondée que barraient au loin des montagnes obscures.

Don’t worry, they’ll come for us (Ne vous tracassez pas, on viendra nous chercher) dit une voix.

La fillette inconnue, assise en tailleur sur les planches, ses épaules carrées couvertes par le rideau de ses cheveux, venait de parler, et il y avait dans le ton de sa voix, à côté du désir de me rassurer, une moquerie subtile comme si elle eût deviné l’inquiétude qui doit envahir l’âme d’une grande personne en semblable circonstance.

Voyant que mon anglais n’était pas à la hauteur de la situation, elle continua en français :

— L’oncle Adams doit venir. Maman lui a écrit.

Nous nous rapprochâmes. Je mis près de moi ma valise, du côté de la rivière invisible, recousue par ses lianes ; elle posa son sac imperméable à ses pieds, du côté du marécage et nous eûmes l’illusion d’être défendues contre tout danger insidieux.

Au bout d’un temps qui me sembla long, on entendit les coups de klaxon insistants d’une automobile, puis une voix cria dans le porte-voix des montagnes :

— An-nabel ! An-nabel !

Sur quoi l’étrange petite fille se dressa sur la pointe des pieds et lança un « Hou-hou ! » aigu comme une flèche qui frappe en plein but.

Plus tard, chaque fois qu’on prononçait son nom, je croyais l’entendre crier au-dessus d’une plaine noyée et voir Annabel se détendre brusquement et grandir avec chaque syllabe.

Puis un ordre suivit :

Don’t move ! (Ne bougez pas.)

Et le silence. L’auto avait dû s’enliser.

Une heure plus tard, ce fut un clapotement de chevaux.

— Les voici, dit tranquillement Annabel.

Bientôt parurent deux silhouettes de cow-boys. Annabel saisit la bride de celui qui s’approcha le premier du tertre de planches, et debout sur un des étriers, s’accrochant d’une main au pommeau de la selle mexicaine, déclara d’un ton qui n’admettait pas de réplique : « Okay ! » que je traduisis par « Ça va ! »

Le second cavalier me prit en croupe, et nous allâmes au pas sur le terrain couvert d’un drap d’eau mouvante. Les montagnes se rapprochèrent. Nous entrâmes dans une vallée où à la lueur des étoiles je distinguai quelques baraquements neufs qui pouvaient être ceux d’une usine, et tout au bout de la vallée une petite maison basse et claire où tout dormait.

Uncle Adams ! cria du chemin la voix de cristal d’Annabel.

Rien ne répondit.

Mr Adams doit être en voyage, dit un des cavaliers. Il mit pied à terre, traversa en diagonale ce qui devait être un petit jardin, frappa à la porte, fit le tour de la maison en appelant un nom que je ne compris pas.

Un moment après, la porte d’entrée s’ouvrit et une large et courte silhouette, vêtue d’une longue blouse par où passaient des pantalons de coutil rayé, se montra. Une tresse de cheveux luisants faisait deux fois le tour de sa tête.

C’était Lee, le domestique chinois de celui qu’Annabel appelait « Uncle Adams ».

Mr Adams était parti à l’une ou à l’autre de ses mines, mais son camp était à la disposition des amis, rancheurs, prospecteurs, chasseurs d’ours, qui passaient dans la vallée dénuée d’habitations. Chaque été Annabel et sa famille y faisaient escale en se rendant à leur propriété.

Sans manifester de surprise, Lee eut vite fait de transformer un divan en lit à côté de celui d’Annabel dont me séparait une peau de chèvre des montagnes étendue à terre, et nous nous endormîmes entre les murs du living-room lambrissés de sapin et couverts d’armes, d’engins de pêche et de trophées de chasse.


Une après-midi que de ma tente je regardais au loin les pics des Rocheuses en bonnets étincelants, dans l’immense et sereine solitude du camp, elle parut devant moi, en courte jupe-culotte de couleur kaki, tirant par la bride un broncho des prairies efflanqué à la crinière sauvage.

— Hello ! fit-elle, entrant sans plus de cérémonie et se laissant tomber à terre en face de moi. Dans l’ombre de la tente, ses yeux bleus avaient un éclat de bijoux primitifs parant son visage. Elle avait rencontré les girls en chapeau de cow-boy, foulard rouge au cou, parties en excursion dans la montagne et deviné que j’en avais assez ce jour-là de leur troupe agressivement sportive au milieu de laquelle j’étais à mon désavantage et que je me trouvais au camp de l’Y. W. « comme un poisson hors de l’eau. » Et j’use ici d’une malencontreuse image, car seule de la bande je ne savais pas nager.

Elle fouilla dans les quelques livres français que j’avais inutilement apportés, en pareils lieux, s’allongea à plat ventre sur la toile qui servait de tapis, feuilleta une anthologie de poètes et se mit à lire Eloa à haute voix. Elle lisait avec conviction, en profondeur, semblant avoir oublié ma présence, et, au dehors, son broncho qui s’était éloigné et broutait à l’ombre des cuisines l’herbe brûlée de la plaine.

Presque chaque jour je la vis paraître, apportant avec elle Elizabeth Browning et à mon intention Vanity Fair qu’elle se mit en tête de me faire lire, s’amusant de mon accent comme plus tard elle devait s’amuser de ma rue.

Ce fut dans les Rocheuses que je compris qu’Annabel était une petite fille marquée d’un signe.

Elle était venue par eau cette fois me trouver et je la reconduisais jusqu’à l’anse où elle avait laissé son canoë.

Nous marchions sur l’herbe fuyante de la prairie. Elle me devançait légèrement, sans rien dire, et c’est en la regardant de biais que me vint le sentiment qu’elle était affligée d’un mal, ou visitée d’une grâce.

Elle marchait comme si elle était seule. Son pas faisait un chantonnement dans le crépuscule. Peut-être un glissement de barque qui commence à toucher le fond. Ou bien encore le faible crissement du grillon qui chante dans une étable, tout seul, la nuit, pour les grands bestiaux qui dorment. Il n’y avait pas d’autre bruit. Il était étrange qu’on entendît une petite fille se mouvoir au milieu des montagnes.

Et je sus tout d’un coup que ce mal, cette grâce, étaient une seule et même chose, et qu’ils se nommaient Solitude. Du sommet des montagnes, elle repérait l’enfant, et déjà, sans que celle-ci s’en aperçût, l’ombre de ses ailes déployées flottait au-dessus de son cœur qui ignorait encore toute vocation. L’espèce de sentier que ses pas avaient tracé une heure plus tôt en foulant l’herbe était le sillage de la solitude. Elle la respirait sans le savoir. Moi-même j’étais à ses côtés un bloc transparent de solitude. Elle allait de l’avant soulevée par l’air qui était un ruissellement de solitude. Rien n’avait plus de réalité.

Le bois de pins des montagnes qu’il fallait traverser en descendant à la berge était devenu couleur d’encens, et tournant le dos au monde conviait Annabel à prendre part à sa fuite.


En somme, le Royal Victoria bâti de granit au pied du Mont-Royal, avec ses tours perdues dans le soleil ou dans les nuages, était propre à nous rappeler les Rocheuses. Il pesait sur elle de sa masse, il la cernait de son ombre, il faisait planer sur Annabel une menace que personne ne pouvait définir.

Je la trouvais passant lentement la main sur sa nuque, les paupières abaissées.

— C’est la troisième vertèbre qui est… comment dites-vous ?… ramollie, me déclara-t-elle un jour, alors que son air absorbé me faisait croire qu’elle allait confesser ce qui lui rongeait l’âme.

Je m’aperçus qu’elle avait totalement perdu la volonté et il me sembla par cette découverte faire un progrès dans la connaissance de son mal. Je tenais là une certitude, en attendant que la lumière se fît. On m’eût annoncé qu’elle avait une maladie de la moelle épinière que je n’en aurais pas été davantage frappée.

Il avait été décidé avec son mari qu’elle ne retournerait pas en Angleterre avant quelques mois. Londres lui étant défendu, il était logique d’essayer de l’hiver canadien. Les médecins le conseillaient fortement. Il me semblait qu’elle allait retrouver équilibre et santé dans l’air natal et que tous ceux qui avaient formé autour d’Annabel enfant un cercle amical l’y aideraient.

Il restait à trouver une installation qui lui convînt. Et c’est en ceci qu’Annabel se montrait incapable de faire un choix. Elle m’accueillait de son éternel « Qu’est-ce-que-je-vais-faire ? » sur lequel se brisait sa voix. Tantôt elle décidait de prolonger son séjour à l’hôpital et de se soumettre à une cure sérieuse ; tantôt elle parlait de partir pour sa propriété des Rocheuses demeurée inhabitée depuis la mort de sa mère. L’automne y était d’une splendeur unique avant l’apparition des neiges. Les Rocheuses l’avaient jadis nourrie de leur limpide solitude. Elle avait des larmes aux yeux à la pensée d’arriver encore une fois, à la lueur des étoiles, à la petite maison de la vallée et de voir s’encadrer dans la porte la ronde face ahurie du vieux Lee… Ou bien elle hésitait entre l’hôtel de Californie et le sanatorium des Laurentides. Chaque projet était débattu sous tous ses aspects. Cela devenait un monologue dans lequel il était difficile de l’empêcher de retomber. Le lendemain, elle avait oublié la décision prise la veille, et tout était à recommencer.

Le colonel Murray venait de temps en temps la voir, et préconisait, en dépit de nos vœux, le retour immédiat d’Annabel à Londres. Sa place était dans sa propre maison, près de son mari et de son fils. Savait-on ce qui pouvait arriver ? Tant qu’elle serait sur ce continent, il sentait sa responsabilité engagée. Il n’y avait pas pour lui une question de vie ou de mort, mais d’étiquette. Nous défendions de toutes nos forces la faible Annabel.


Un soir, elle approcha sa tête du bord du lit, allongea la main vers les deux portraits jumelés de la petite table, les regarda longuement, soupira, puis me lançant par en-dessous un regard qui n’avait pas perdu sa pointe :

— J’ai été tout à fait…

Elle hésita, puis eut recours à l’expression anglaise de naughty dont se servent les nurses pour gronder les enfants qui ont barbouillé de confiture leur bavoir.

— Mais tout à fait méchante, reprit-elle, substituant au terme anglais un mot de puérilité équivalente, peut-être par pudeur, mais insistant sur ce tout à fait pour me convaincre qu’il ne s’agissait pas d’enfantillages.

— Les spécialistes peuvent bien continuer leurs tests ! Bien sûr, il y a quelque chose, plusieurs choses, des tas de choses qui sont empoisonnées. Rappelez-vous : je suis Annabel Randolph, et ma mère était comme nous disons née Murray. Mais ce n’est pas ça qui me tue…

Son regard fixe ne voyait plus le portrait de son mari, et le traversait, en proie à des visions.

— Je ne devrais pas retourner à Londres…

Elle répéta en anglais : I should not, et cela pesa lourdement sur ses lèvres puis s’arrêta, la tête pendant au bord d’un abîme, les cheveux cachant son visage et je n’eus pas à craindre qu’elle ne se laissât aller à des confidences qui eussent pu horriblement déchirer le voile complexe, à la fois tragique et mystique, dont elle demeurait enveloppée.


Une solution inattendue se présenta : une amie de sa mère, qui habitait sur les hauteurs de la ville une ancienne seigneurie entourée d’un pan de forêt laurentienne, lui offrait l’hospitalité. Annabel finirait de s’y remettre. Elle y recevrait tous les soins que réclamait son état et sous des formes discrètes l’appui moral dont elle avait besoin. Tout en respirant l’air de la montagne au milieu des puissants arbres nordiques, elle aurait à sa portée les distractions de la ville, de sa ville, dont elle entendrait battre à ses pieds le pouls tumultueux. Ce serait le home idéal, et l’atmosphère de son enfance retrouvée.

Quand j’entendis sa voix au téléphone, je me figurai le coin paisible du salon aux toiles de Jouy d’où elle m’appelait, avec la porte ouverte sur les fougères de la serre et les fenêtres tapissées par la pourpre royale des érables à travers lesquels on voyait luire au loin la nappe pâle du St-Laurent. En bas, dans la plaine, c’était la ville maternelle.

— Je vous appelle de l’hôpital. Je pars demain. Je veux dire, pour l’Angleterre. Non, je ne vais pas chez les Learmont. Tout est changé. Je prends le Duchess of York. Vous serez au bateau, n’est-ce-pas ? C’est à onze heures qu’il part. Mais j’arriverai avant. Uncle Murray pense que ça vaut mieux. Il va s’occuper de tout. Si j’attends, je ne pourrais peut-être pas traverser avant le printemps.

Elle devina ma stupéfaction, et poursuivit, sur un ton qui s’efforçait à la plaisanterie mais révélait une amertume terrible :

— Je ne sais de quoi il a peur… Que je sois une disgrâce pour la famille peut-être !… Alors me voilà chassée de mon pays, emballée de force pour la respectable Angleterre. Je vous écrirai. J’ai tant à faire !… Voici la manucure. À demain !

Il n’y avait qu’à s’incliner. Il n’était pas dans les moyens d’Annabel de lutter. Je la laissai à ses préparatifs en lui promettant d’être sur le quai à l’heure dite.

Elle arriva quelques minutes seulement avant le départ, accompagnée du colonel Murray, très londonien d’aspect, jeune encore, mince, moyen, à la silhouette sans bavures dans son costume gris de fer — j’eusse décrit ses yeux comme étant aussi gris de fer — parfaitement « valeted » comme disent les Anglais, et je ne sais pourquoi, dans un moment si grave, je remarquai le bon goût de ses guêtres. Le colonel, pas méchant, peu rassuré, avait hâte que sa nièce fut à bord.

C’était un départ tout uni que celui d’Annabel. Pas de brassées de fleurs dans ses bras, pas de multiples boîtes satinées de candies. On ne voyait même point le chauffeur du colonel portant les valises. Et Annabel sans valises était une Annabel vraiment déjà détachée de la terre.

Elle m’embrassa au passage, luttant pour garder ce brave éclair malicieux de ses yeux.

— Vous viendrez voir à Londres l’indésirable Annabel… puisque c’est décidément Londres, souffla-t-elle, et sur son visage, le défi s’effaçait pour faire place à une indéfinissable douceur rêveuse.

Comme on commençait à lever la passerelle, on la fit passer par celle qui s’enfonçait à l’arrière dans les œuvres basses du navire et je la vis disparaître parmi des émigrants aux faces brunes.

Quelques minutes s’écoulèrent. Il fallut la chercher des yeux à tous les étages, au milieu de tant de faces penchées sur les rambardes. Enfin, je la découvris sur le pont-promenade, son visage se détachant en clair sous le feutre de voyage, révélant par sa pâleur des semaines de réclusion, mais débarrassé de son voile, plus proche et saisissable qu’il ne l’avait été.

Annabel examinant des yeux les gens sur le quai, du haut du majestueux Duchess of York, me rappela tout d’un coup la fillette qui surveillait sans émoi les approches de la nuit sur les berges inondées de la Columbia.

J’avais constaté avec un serrement de cœur qu’elle portait la même robe, comme si les robes lui fussent devenues indifférentes, ou qu’elle n’eût pas eu le temps d’en changer. Elle avait par-dessus un manteau de voyage dont la cape dissimulait l’affaissement des épaules, et par les accessoires de sa toilette continuait à appartenir à sa classe. Rien ne révélait à des yeux non avertis la malade.

Telle quelle, je ne l’avais jamais trouvée plus belle ni plus attrayante dans son mystère, plus émouvante dans sa misère inexpliquée, gardant malgré tout un rayonnement à elle, demeurant un îlot contre lequel le flot des curiosités battait en vain, la créature qui disait « Eh bien ? » quand d’autres eussent dit « Hélas ! » Elle avait toujours son incurable avidité à se jeter sur ce qui lui faisait envie et je me rappelai à ce moment même l’unique billet qu’elle m’avait écrit de Paris où ses parents l’avaient envoyée, à 16 ans, passer une saison : « En allant à la Sorbonne, j’ai vu dans une fenêtre trois grape-fruits que la marchande appelait si drôlement des pamplemousses, les premiers depuis Montréal. Je les ai achetés tous les trois. C’était très cher, et ils ont pris tout mon argent de poche.

On assistait aux puérilités ordinaires des départs maritimes. Le personnel du bord distribuait à profusion parmi les passagers des serpentins qu’ils lançaient à la foule sur le quai. Des hommes qui n’y possédaient ni amis ni parents goûtaient l’illusion d’en avoir, et lançant un serpentin dans la direction d’une silhouette féminine qui leur paraissait attrayante essayaient de se rattacher à elle au moment où on larguait les amarres. Un intérêt s’éveillait en eux à voir passer sur le visage anonyme qu’ils avaient effleuré un tressaillement, une surprise, un sourire. Le léger ruban qui les reliait à travers l’espace prenait valeur de déclaration. Ils pouvaient enfin imaginer qu’ils laissaient quelqu’un derrière eux et que l’affliction qui manquait à leur départ pour le rendre pathétique leur pinçait le cœur.

Elle ne se passait plus la main sur la nuque. Ses fortes épaules se courbaient sur son secret ainsi que des voûtes de souterrain sur un trésor. Elle avait l’air d’une voyageuse normale, un peu frileuse dans le vent d’automne. Elle agitait son mouchoir d’un mouvement distrait, dans la direction du colonel Murray qui, ayant trouvé un ami de club dans la foule, s’entretenait avec lui, appuyé à sa canne comme à un tabouret de courses, et ne trouvait plus sa nièce quand il la cherchait des yeux.

À quoi pensait-elle ? Quelles pensées d’amertume remuait-elle ? Quelles réflexions lui faisait faire ce départ qu’on lui imposait, si inopiné qu’elle n’avait pas eu le temps de prévenir personne. Car il n’y avait personne qui cherchât à attirer son attention, pas de petits groupes d’amis à se distinguer de la foule, à lever vers elle des visages remplis de cette fixité anxieuse de ceux qui du bord d’un quai regardent quelqu’un qui va partir comme s’ils ne devaient plus le revoir, et dont le départ revêt la majesté, la lenteur, l’inexorabilité du paquebot lui-même. On cherche à imprimer ses traits dans sa mémoire avec d’autant plus d’avidité que l’éloignement commence à les dénouer, et que son visage a l’air d’une fleur défaite accrochée au bordage, prête à être emportée par la mer.

Elle restait seule. Il était incroyable que là-haut personne encore parmi les passagers de première n’eût reconnu Annabel Randolph, la fille de l’ex-chancelier de l’Université McGill, la petite-fille de sir Alexander Murray, constructeur du plus grand système ferroviaire existant dans l’Amérique du Nord. Et je la revis à mes côtés, dans les Rocheuses, tours de solitude gardant l’horizon, j’entendis son pas fouler le sentier de solitude, et les herbes rêches nouer la solitude autour de ses chevilles, et toutes choses se fondre, et l’air prendre le nom de solitude, et voici que l’énorme bateau aux flancs sombres qui l’emportait aujourd’hui fut une masse condensée de solitude et la mer une liquide solitude.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

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achevé d’imprimer
le cinquième jour de décembre
mil neuf cent trente-quatre
pour les
Éditions du Zodiaque
Librairie Déom Frère
1247 rue Saint-Denis
à montréal
par les soins de l’imprimeur
M. P.-E. Rioux
drummondville (québec).

  1. Sorte de fiacre de Londres.
  2. Infirmière bénévole.