Visages de Montréal/02 - Wikisource

Texte établi par Les Éditions du Zodiaque (p. 35-71).

Épaves.

— Je vous présente mon cousin, le prince Stépanovski.

La voix s’éteignit dans une sorte de rire où se mêlaient la fierté et l’attente. Une femme, ayant prononcé ces paroles, s’effaça. Elle cessait d’exister du moment qu’elle les avait dites. Le silence joua le rôle d’une eau qui se referme sur une noyée. Son rire monta quelque temps dans l’air comme une dernière bulle.

Le prince franchissait la porte. À sa vue, une angoisse obscure vous saisissait qu’on tâchait de restreindre à cet encadrement de porte. Le visiteur paraissait de taille extraordinaire : n’allait-il pas s’y cogner la tête ? Un prince entrait, traînant à sa suite des histoires royales : on le voyait se défonçant le crâne au passage d’une porte basse.

On se redressait en même temps que lui. On essayait de maîtriser son étonnement, de cacher qu’on était impressionné. L’angoisse qu’on avait ressentie se transformait peu à peu en une sensation d’étrangeté. Le prince chassait devant lui l’atmosphère de ce salon rectangulaire assez vaste, écrasé entre deux étages d’un building. Il semblait que pour la première fois depuis des années on eût ouvert les fenêtres, et qu’un air d’une odeur et d’une saveur nouvelles fût entré. Le visiteur n’était que grand et cependant il faisait volume dans le salon.

La cousine ôtait ses gants de fil gris, son manteau de satin, ses chaussures de neige, remontait la voilette au-dessus de son nez aquilin aux narines étroites, fermées aux odeurs vulgaires, reprenait haleine, menait un petit bruit de gouvernante bien élevée, choisissait pour s’asseoir un fauteuil de moyennes dimensions.

Le prince enlevait son bonnet de fourrure. Dépouillé de lui, il ne perdait guère ni de sa hauteur, ni de son allure, car la brosse de ses cheveux, compacte, luisante, militaire, dressait sur son front une sorte de coiffure de boyard.

On ne voyait pas ses yeux, à cause du lorgnon à verres fumés qu’il portait. Le col de sa pelisse retenait de la neige. Il s’assit sur une chaise à dossier raide et attendit, gardant à la main sa canne. Il n’avait enlevé qu’un de ses gants, de fil gris aussi, laborieusement reprisé à petits croisillons auxquels l’œil se prenait. Il y avait de l’oiseleur dans ce prince. Il tenait, dans un geste de grand fauconnier, ce poing ganté de gris haut levé, appuyé sur le jonc à bande d’argent.

Quelqu’un voulut l’en débarrasser, le laissa tomber maladroitement à terre.

La cousine fut la première à le ramasser, le lui remit entre les mains.

— Mon cousin ne se sépare pas de sa canne, dit-elle. Il avait tellement l’habitude de la cravache, en Russie.

La phrase s’éteignit dans le même rire défait…


On parla de l’hiver canadien. Comme les conversations ordinaires n’étaient plus à l’échelle de ce visiteur, on introduisit dans le salon l’hiver lustré et inoffensif dont les pattes bottées de neige laissèrent des empreintes sur le tapis. On lui caressa l’échine, on lui fit faire le tour de la pièce, entre les meubles victoriens, et renifler l’odeur d’eau croupie et fumante que dégageaient les calorifères. Après, il fallut le renvoyer des cerveaux vides. Cependant, il avait servi d’amorce à la conversation.

— En Russie, l’hiver…

La cousine venait aimablement au-devant des propos en se posant sur le bord de son siège, les mains retombant à la hauteur des bras du fauteuil, ainsi que des ex-voto de cire, auxquels pendait une paire de gants gris. Elle confessait qu’elle ignorait l’hiver russe. Elle arrivait directement de la Californie. Quant au prince…

Elle hocha la tête, le regard en coin dans sa direction : il en avait vu, bien entendu, de plus rudes dans les camps de prisonniers des Bolcheviks !… Son rire contenu se posa en points de suspension au bout de sa phrase.

Le prince regardait droit devant lui.

— Évidemment ! dit-il.

Ce fut tout. Le ton était d’un clair métal sans bavure, vibrant, incisif. La conversation retomba comme une gerbe coupée.

On entendit une voix dans le salon :

— Quand mon mari était en mission à Washington pendant la guerre, nous avons rencontré un ancien général de l’armée blanche, Sergéief. Vous connaissez peut-être ?

Le prince ôta son lorgnon fumé, parut recouvrer la vue.

— Sergéief, de l’armée de Sibérie ? Parfaitement. Je l’ai eu sous mes ordres en 1916. J’étais ministre du ravitaillement des armées sous le régime tsariste. Ah ! Sergéief. Je suis heureux d’apprendre qu’il s’en est tiré. Nous avons fait trois mois ensemble, dans les mines de charbon de Likharév. Moi je me suis sauvé, avec un groupe de camarades. Après, ce fut une boucherie. On m’a dit que les Bolcheviks avaient tout nettoyé.

De belle qu’elle était au repos, sa physionomie se transforma. Il y eut une cruauté néronienne dans son profil martelé. On trouva son regard étrange et fixe, sans s’apercevoir qu’il avait un œil de verre. La bouche devenait à s’exprimer d’une extraordinaire sauvagerie. Les lèvres qui, fermées, ne montraient qu’une fermeté et une pureté de dessin, s’ouvraient sur des dents irrégulières, pointues, se chevauchant les unes les autres, plantées comme des crocs, des dents hérissées dans le visage glabre.

Tous les regards étaient dirigés sur cette bouche. De temps en temps, ils s’en détournaient, comme on détourne les yeux d’une infirmité, par crainte de blesser celui qui en est affligé. On n’avait plus devant soi un homme, mais un loup sibérien, racé, haut sur pattes, l’œil brillant, la mâchoire acérée.


Celui qu’on attendait entra : le maître de maison, l’honorable sir John MacBride, ministre des Mines. Comme c’était dimanche, et la veille des élections, sir John venait de faire des visites : à l’archevêque, au supérieur des Jésuites et au Bishop de l’église anglicane.

Il était curieux de voir les deux hommes face à face, chacun mesurant plus de six pieds, deux géants dans le salon bas, prêts à défoncer de la tête la pellicule du plafond.

La ressemblance s’arrêtait là. Autant le Russe était mince dans sa jaquette lustrée et élimée serrée à la taille, autant l’autre présentait d’épaisseur et de solidité. Sa redingote rappelait l’église, les visites dominicales. Son visage rouge, au menton prolongé par une barbiche blanche, était posé sur de redoutables, de massives épaules écossaises, faites pour la lutte.

Le grand loup russe gardait quelque chose de furtif dans l’allure, un élan retenu, un bondissement différé.

Le ministre régnait dans cet appartement fragile de palace où les meubles lourds semblaient posés aux quatre coins ainsi que des cailloux sur une feuille de papier prête à s’envoler. À travers la porte en arcade du salon, on apercevait la table à nappe empesée de la salle à manger au-dessus de laquelle il s’inclinerait tout à l’heure en murmurant les grâces ; à l’autre bout, un corridor plein d’ombre fuyait sous son épais tapis vers la bibliothèque où il introduisit le visiteur. Des livres parcheminés mettaient aux murs unis une double peau : il y avait là tous les « Acts » du Parlement canadien depuis sa fondation.

C’est au milieu de ces documents qu’il préparait des discours qui lui ressemblaient : carrés, pesants, substantiels, sur lesquels il eût pu jurer, en levant la main, comme sur une bible. On voyait, dans une corbeille plate, la pile des journaux de la semaine, et par-dessus, un livre à couverture jaune, ouvert, face renversée : La Madone des sleepings.

Le ministre s’assit dans un fauteuil de cuir. Le prince aux flancs maigres sortit de sa poche un portefeuille. Il dut s’exprimer dans un anglais appliqué que Sir John écouta en tendant sa bonne oreille, avec l’impression qu’il était devenu complètement sourd. Cela l’indisposa un peu. Heureusement qu’il savait d’avance de quoi il s’agissait. Le prince était l’émissaire d’une société française qui envisageait la création d’usines au Canada pour l’exploitation industrielle des immenses toundras du nord, selon un procédé nouveau. Il fallait d’abord faire patenter le brevet au ministère des mines. Comme il attendait vainement une réponse depuis des semaines, il tentait près du ministre une démarche personnelle.

Il dut recourir à de nombreuses explications. Sir John avait allumé sa pipe, lui faisait répéter une formule, discutait le procédé d’extraction, critiquait un article des statuts.

Au bout d’une heure, il secoua lentement sa pipe dans le cendrier. Le prince, hypnotisé, suivait de son œil unique ce geste. Le ministre emprunta le ton des voix onctueuses qu’il avait entendues au cours de ses visites dominicales :

— Je vais faire examiner votre affaire. Je presserai les bureaux. Vous aurez une réponse dans la semaine.

Une fois seul, il ouvrit un panneau de sa bibliothèque, en sortit un carafon de verre ancien à petites facettes, se versa une rasade de scotch, mit le radio en marche, — c’était l’heure du Boston Symphony Orchestra — et enfoncé dans son fauteuil, reprit La Madone des sleepings.


La nuit était venue, une nuit humide de mars qui creusait des fondrières sous le pied. La neige restait en tas dans les ruelles, comme des déchets. Dans les endroits mal éclairés, on contournait avec dégoût les éminences qu’elle formait, en se demandant ce qu’elle recouvrait. Parfois, une écorce d’orange était déposée, trompeuse, au sommet d’un sorbet d’un blanc grisâtre. On butait contre une bouteille de gin vide, une boîte de conserve au couvercle ébréché, un paquet enveloppé de journaux humides, de la taille d’un enfant nouveau-né.

Il y avait un terrain vague au centre duquel une machine excavatrice dressait un bras oblique, rigide, noir et immobile qui donnait le frisson. Ce bras allait s’abattre, faucher l’air autour de lui. De fait, n’avait-il pas commencé sa besogne ? Et n’était-ce pas là l’explication des tristes maisons plates aux murs rasés au-dessus des fenêtres du dernier étage ? Les hommes à court d’imagination faisaient des toits à la façon de paliers sur lesquels ils semblaient attendre, frileux et fourvoyés, écoutant aux portes de l’espace, dans un corridor interminable aux étoiles fumeuses.

Le prince et sa cousine traversèrent ce terrain pour arriver chez eux. La maison ressemblait à tant d’autres, posées, comme des caisses d’emballage, des deux côtés de la rue. Ils ne reconnurent leur logis que grâce à son numéro. Il y avait dans le vestibule une rangée de boîtes aux lettres. Sur l’une d’elles, un carton indiquait : « Prince Stépanovski ». Ils montèrent jusqu’au troisième étage. On entendait du corridor l’eau couler dans une salle de bain et quelqu’un s’ébrouer en sifflant et en chantant à tue-tête My old Kentucky Home. La cousine sortit une clef de son sac. À l’intérieur, ce fut le triste sitting-room des garnis. Papier bleu sur les murs où se noyait la lumière, linoléum à dessins de tapis sur le plancher, fauteuil à bascule, sofa déjeté, portière verte masquant une ouverture.

Le cousine disparut derrière cette portière. Le prince déposa sa pelisse sur le sofa, sa canne et ses gants sur la table, ses snow-boots sur la rosace centrale du linoléum, traîna le fauteuil à bascule près du radiateur, déplia un journal.

On entendit dans l’autre pièce un bruit d’eau qui coulait d’un robinet, un tintement de vaisselle. Au bout de quelques minutes, la cousine parut, portant, dans un vase en forme de pot à eau, du chocolat fumant qu’elle déposa sur la table recouverte d’une nappe de papier. Elle mit le couvert, des tasses épaisses achetées au Fifteen-cent store, des petites cuillers luisantes et jaunes qui sentaient le vert-de-gris. Un pot à confiture servait de sucrier.

Elle sortit d’un tiroir un sac contenant des gâteaux secs au gingembre.

Le prince vint s’asseoir à table, se tint droit, immobile, pendant qu’elle versait le chocolat. Elle vida les gâteaux sur une assiette qu’elle lui présenta, laissant encore une fois échapper son petit rire forcé. Rire héroïque, qui voulait masquer l’insuffisance de ce souper. Le prince planta ses dents aigües dans les gâteaux au gingembre aussi durs que roc. Il ne s’en plaignit pas. Mais au moment où elle emportait à la cuisine les tasses vides, il saisit le sac de papier qui traînait sur la table, souffla dedans et, se penchant, le fit éclater dans son dos.

Au bruit de l’explosion, elle tressauta, se retourna vers lui :

— Oh ! vous m’avez fait peur. Quel taquin vous êtes !

Il continuait à se tenir rigidement sur sa chaise. Il n’avait pas le visage de celui qui vient de se livrer à une plaisanterie. Son expression n’était rien moins que joueuse et son œil unique regardait par-dessus la nappe de papier dans la direction de la fenêtre qui béait, au ras du toit, on ne savait sur quel gouffre.


Rien ne venait du ministère. La cousine se mit à chercher des leçons. Elle fit visite aux Français de la colonie qui enseignaient dans des établissements publics et dont le consulat lui avait donné l’adresse. Elle se présentait avec une désinvolture qui masquait sa timidité. Il fallait à tout prix réussir. Elle annonçait sa visite par téléphone, se recommandait du président de l’Œuvre française, donnait tout entier son nom : Marie-Louise Fourcade de Chantenay du Tracy. À cause de sa longueur, il faisait sur le moment l’effet d’un titre officiel ou honorifique. Pour un peu, on eût cru Marie-Louise Fourcade de Chantenay du Tracy chargée de mission. Il fallait bien trouver un moment pour la recevoir.

Elle arrivait. Elle ne vous indisposait pas au premier abord en étant d’un âge différent de celui qu’indiquait sa voix au téléphone. Son âge demeurait incertain. Il n’était pas ce qui importait. Elle haletait en entrant. Elle avait pressé le pas dans le froid ainsi qu’on monte un escalier. Il imprégnait encore ses vêtements. On se hâtait de la débarrasser de son manteau qu’on tenait du bout des doigts comme s’il eût été mouillé. Sa voilette aussi était mouillée. La plume de son chapeau de velours pendait, un peu défaite. On était ravi qu’elle eût ce chapeau de velours, cette voilette qu’elle relevait en turban au-dessus de ses beaux yeux bruns. Sa jupe trop longue pour la mode ajoutait à sa silhouette. Les autres femmes n’eussent osé porter une telle jupe. Son manteau godait sur la doublure ouatée, comme si un mauvais plaisant eût fourré sous ce satin de Californie des poignées de neige.

Elle se mettait vite à parler de son cousin le prince, qu’elle accompagnait dans ses voyages comme secrétaire. L’inventeur de la nouvelle tourbe était aussi un de leurs parents. Le prince était chargé d’une mission puissante, délicate, qui exigerait de leur part une longue attente. Elle voulait trouver quelque besogne qui occupât ses loisirs. En la voyant jouer d’un air nonchalant avec ses gants, on ne se fût pas douté qu’elle dînait depuis longtemps d’une tasse de chocolat et de gâteaux au gingembre.


Elle trouva une première leçon. Il s’agissait d’accompagner deux enfants, le frère et la sœur, en promenade l’après-midi, en leur parlant français. Le moment le plus dur était celui où la femme de chambre venait lui ouvrir la porte et ne répondait à son rire aimable que par un regard étonné, comme si elle eût ri, aussi, en langue étrangère, l’introduisait dans le vestibule en tenant ses yeux sur les empreintes que ses snow-boots laissaient après elle sur le tapis.

Ses deux robustes anglo-saxons d’élèves ne craignaient pas le froid. Ils s’élançaient dehors avec des cris qui brisaient la pellicule de l’air givré. Les jours où le vent piquait dur, et qu’ils allaient glisser sur la montagne, la nurse barbouillait leur visage de cold-cream. Ils saisissaient chacun leur nouvelle gouvernante par un bras et aux coups de rafale, cachaient leur petit nez pommadé dans le manteau de satin. Un fox joueur accompagnait l’expédition. En montant la colline, elle avait l’impression de traîner les enfants, le toboggan, le chien et la colline même. Le garçon se couchait le premier sur la planche matelassée, la tête inclinée de côté vers la neige, dans un geste caressant, puis, par-dessus, la fillette qui plus délurée gardait ses yeux ouverts, enfin Mademoiselle dont le manteau de satin avait l’air d’une bâche qui les retenait tous. On lui avait montré comment faire frein dans les tournants, en laissant pendre un pied en arrière. Elle riait d’un rire presque convulsif. La plume de son chapeau se couchait sur les gros manteaux de laine à ceinture rouge des petits. Et comme elle était consciente qu’il fallait, tout en s’amusant si fort, gagner son argent, elle criait d’une voix étranglée par les embruns de neige soulevés dans la glissade quelques mots d’un français haletant. Le fox suivait en aboyant. Une fois, il s’empara du manchon de Mademoiselle. Un manchon était bien embarrassant sur un toboggan. Mais à cause des gants de fil gris… Et puis chacun d’eux y glissait à tour de rôle les mains et cela leur donnait le sentiment d’une délicieuse communauté à trois, dans le domaine nu de la montagne. Le fox eut l’air de s’offrir à porter le manchon. Elle n’eut pas de méfiance. Il refusa de le rendre. Il se mit à jouer avec, à le secouer, à le mordiller, à le déchiqueter. Chaque fois qu’on tentait de s’approcher, il se sauvait plus loin. Jamais les deux enfants n’eurent tant de plaisir ! Elle riait aussi, jusqu’à en avoir les larmes aux yeux. Puis elle finit par se tapoter les mains, comme si elle applaudissait, d’un applaudissement mou qui s’entendait mal dans la neige. On jeta par-dessus la grille du réservoir le manchon informe, mouillé de salive canine. Au dégel, on le prendrait pour un animal qui aurait pourri là tout l’hiver.

Au retour, elle se hâta de rattraper le temps perdu. Les derniers rayons du soleil luisaient sur la coupole argentée de la Cathédrale et elle répétait avec obstination : « La coupole luit au soleil… La coupole luit au soleil. » Elle se servait de cette coupole comme d’une image d’alphabet. Sa fatigue ne lui permettait pas d’en trouver d’autres. Le petit garçon, assagi, la tenait par la main. Il devinait au ton de sa voix que Mademoiselle souffrait et l’implorait. Alors il levait vers elle ses yeux pacifiques et disait avec douceur : « Yes, yes ! » La fillette, qui avait bien compris qu’on exigeait d’elle de répéter la phrase, mais que la coupole de l’église ennuyait, s’élançait en avant, encore échauffée du sport, et pour faire acte d’indépendance, déboutonnait tout d’un coup son épais manteau, exposait au froid sa fragile petite robe anglaise de nansouk blanc. Il fallait courir après elle, s’épouvanter, oublier la coupole de l’église, se livrer à des reproches véhéments auxquels la récalcitrante n’entendait mot, mais qu’elle trouvait aussi amusants qu’une cascade. Rafraîchie, elle laissait Mademoiselle reboutonner de ses doigts gourds le gros manteau et lui souriait, les yeux plantés dans ses yeux, sans bouger.

Au bout du mois, il y eut un beau chèque bleu signé Hilda Svenningson, qu’elle alla toucher à la Royal Bank of Canada. Elle introduisit les billets neufs dans son sac de satin dont le fermoir claqua joyeusement.


Elle cherchait pour le prince des répétitions. C’était paraît-il un savant. Il était docteur de ceci et de cela. Il eût pu suppléer, au pied levé, un professeur à l’Université, écrire des éditoriaux pour les journaux, donner des conférences à l’Alliance française, préparer les discours des candidats aux élections. De Russie, il écrivait avant la guerre des articles de politique étrangère pour la Revue des Deux Mondes. — Sous son nom ? demandait-on. — Parfaitement ! — On faisait : « Ah ! » en cherchant un moment dans la mémoire.

Il était compréhensible que dans sa situation il ne pût se mettre en quête de travail comme un besogneux. C’était elle qui s’en chargeait. Elle prenait des rendez-vous auxquels il se rendait, mais qui n’aboutissaient à rien : les offres qu’on lui faisait étaient au-dessous de lui. Ils vivaient sur le chèque bleu de la Royal Bank et ses économies de San-Francisco. Elle y avait enseigné trois ans, à l’Institut des Actualités, où l’on dispense aux femmes du monde qui n’ont pas le temps de lire et ont besoin de propos de table, des commentaires sur les événements du jour.

Une fois entrée dans l’intimité des gens, elle se laissait aller, en parlant du prince, à l’appeler M. le Marquis du Tracy. Car il était autant que prince russe marquis français. Elle ouvrait la porte aux questions. Mais oui, il était né en France, d’un père français, officier dans l’armée. Sa mère descendait d’une grande famille slave. À la suite d’un mariage malheureux, il était parti pour la Russie. La vieille princesse Stépanovski en avait fait son fils adoptif et son héritier. Pressentant la débâcle, elle avait réussi, avant de mourir, à mettre sa fortune à l’abri en Angleterre. Cette fortune se trouvait en ce moment dans les coffres de la Bank of England à Londres.

Lorsque Mlle de Chantenay racontait l’histoire en présence du prince, elle s’arrêtait aux coffres de la Bank of England, comme si elle eût oublié par quelle combinaison de chiffres on les faisait ouvrir, se tournait vers lui :

— C’est bien cinq millions or, n’est-ce pas ?

Car il lui arrivait de confondre ces millions avec ceux d’une autre succession au sujet de laquelle il était en ce moment en procès.

— Parfaitement !

— Alors ?… disait timidement quelqu’un qui était au courant des repas de chocolat et de gâteaux au gingembre.

Le prince tapait le plancher de son jonc.

— Eh bien ! l’Angleterre a mis l’embargo sur l’or étranger.

Lui ne se perdait jamais dans les détails. Ayant répondu de sa brève manière, il reprenait son air absorbé, regardait droit devant lui, comme au fond des steppes, pendant que la cousine reprenait son récit.

Ce n’était pas, heureusement, ses seules ressources. Il y avait le château de sa première femme, qui valait aussi des millions.

Il sortait de la poche de sa jaquette un portefeuille de cuir élimé, d’un curieux format, en tirait la photographie d’un château d’aspect abandonné, dont les fenêtres avaient l’air aussi d’yeux de verre. De l’herbe poussait dans la cour. Une autre photographie montrait le prince en veste de travail, la hache à la main, qui abattait un arbre du parc.

Le château était sous scellés depuis bientôt dix ans.

— L’hypothèque ! tranchait-il sourdement.

Et ce mot retombait ainsi qu’un couvercle d’autoclave dans laquelle bouillonnaient des haines de famille.

Il parlait aussi de sa seconde femme, qu’il appelait Eugénie. C’était la fille d’un ancien ministre des finances sur lequel des histoires louches circulèrent pendant la guerre et qui fut forcé de démissionner. Ce mariage avait été l’œuvre des Jésuites, à son retour de Russie. D’un côté grand nom, de l’autre grosse fortune. Malheureusement, Eugénie était atteinte de folie intermittente. Les Jésuites le savaient : jeune fille, on avait dû l’enfermer à plusieurs reprises. D’une éducation parfaite, femme du monde accomplie, personne ne se fût douté de son état. C’est elle qui accusait son mari de folie. Ils habitaient à Paris l’ancien hôtel de Chaballe. Dans les moments de crise, elle voulait le tuer. Il avait dû fuir en Amérique.

Pauvre prince ! On comprenait à présent quels fantômes il poursuivait de son regard rigide.


Mlle Fourcade de Chantenay devenait soucieuse. Les deux petits Svenningson venaient de partir pour Pâques à Atlantic City. Elle n’avait plus comme élève qu’un nègre, étudiant en théologie à l’université anglaise, auquel elle donnait des leçons en se cachant. Quand le nègre arrivait, le prince, avec un regard meurtrier, abandonnait son fauteuil à bascule et passait derrière le rideau.

Il devenait de plus en plus irritable. La pauvre Fourcade se multipliait, lui servait son petit déjeuner au lit, cirait ses souliers, reprisait ses chaussettes, lavait même les draps quand la salle de bain de l’étage était libre.

Il conservait dans le monde son grand air, avait bonne mine grâce à sa pelisse fourrée, sa toque de loutre, son jonc à bande d’argent.

Quand on les invitait l’après-midi, on remplaçait les petits fours du goûter par des sandwichs au jambon. Il y plantait ses dents de loup, tout en dissertant de l’élongation de la planète Mercure et des théories d’Einstein. Les profanes ne comprenaient pas le rapport, malgré les ellipses qu’il traçait sur le tapis, du bout de sa canne.

Ce prince russe avait une connaissance extraordinaire des gens et des choses de France. Un jour qu’il venait d’entendre une conférence d’une universitaire française qui débitait le symbolisme par tranches claires, deux fois par semaine, de cinq à six, aux étudiants échoués dans les fauteuils confortables du Modern Languages Hall, encore tout suants d’une heure de patinage — la patinoire était à la porte, et de l’amphithéâtre on entendait le roulement des patins — il avait dit à la conférencière, au moment où elle enfilait son manteau de muskrat :

— Vous venez de la Corrèze, n’est-ce pas ?

La jeune fille avait rougi, peut-être parce qu’elle était de la Corrèze, en effet, peut-être parce que le nom de son village — il s’appelait Millevaches — avait jailli en elle comme une exclamation déplacée, peut-être parce que son père était là-bas maître maçon.

Une autre fois qu’il entendait parler d’une petite ville de Touraine d’où venait la jolie Mme Vadeboncœur, mariée à un officier canadien, il se tourna vers celle-ci :

— Alors, vous connaissez M. l’abbé Duparc ?

— Si je le connais !…

Un sourire détendait les lèvres à l’arc souligné de rouge dans le joli visage un peu bouffi de Mme Vadeboncœur. Elle répétait, rêveuse et malicieuse à la fois :

— Si je le connais !…

— C’est lui qui a fait votre mariage ?

Elle essaya de rattraper son sourire. Mais à quoi bon ? Ce prince était sorcier.

— Eh bien, oui ! Mon mari, blessé de guerre, a été soigné à l’hôpital franco-canadien de Tours auquel, ayant offert mes services à la Croix-Rouge, je me suis trouvée affectée. L’abbé, qui connaissait ma famille depuis longtemps, était l’aumônier de l’hôpital, et c’est ainsi que…

— Oh ! ne vous excusez pas. Vous n’êtes pas la seule victime de M. l’abbé Duparc.

— Est-ce que, vous aussi ?…

— Parfaitement ! Mon premier mariage.

Il dit un jour, à un ménage de Bretons qui revenaient de passer l’été en France et citaient le nom du petit port de Locquemaria où ils avaient séjourné :

— J’ai connu à Paris un commis-libraire qui avait été coiffeur à Locquemaria. Il s’appelait Lesquel.

Un silence suivit cette déclaration. Car elle était vraie ! Il y avait eu en effet à Locquemaria un coiffeur du nom de Lesquel. Les deux Bretons ne disaient plus rien, occupés à se débattre entre ce magicien noir Stépanovski et ce coiffeur de village qu’ils situaient dans sa boutique à devanture verte portant un écriteau : « Chambre meublée à louer » et au-dessous, en petites lettres : « On rase le samedi ». Le reste de la semaine, le barbier était tonnelier. À présent, commis de librairie à Paris !

Ils se demandaient si tout cela était bien réel, s’ils n’avaient pas rêvé leur propre aventure au Canada, s’ils n’allaient pas se réveiller dans leur chambre blanchie à la chaux de la rue du Poulmenar’ch, à Locquemaria…

Le prince disait aussi, en apprenant la nomination d’un consul :

— Un tel ! Nous étions ensemble au ministère.

Et il est probable qu’à sa réception d’arrivée, le nouveau venu reconnaîtrait avec un sursaut de surprise la silhouette de six pieds quatre pouces, les lunettes bleues, la mâchoire acérée, et serrerait dans sa main indécise les doigts de fer gantés de gris.


Il témoignait peu de sentiments à l’égard des gens qu’il rencontrait. Peut-être n’en éprouvait-il pas. Il montrait envers tous une courtoisie sèche, détachée. On ne l’imaginait pas capable de sympathie ou d’antipathie. Une zone d’étrangeté demeurait autour de lui et l’isolait. Il causait science ou politique avec les hommes. Dans les salons surchauffés où les fleurs se fanent au bord des vases et les femmes semblent se défaire, en des poses abandonnées, dans les fauteuils, lui demeurait rigide sur son siège, et il tendait vers les petits pains au jambon une main qui restait gantée. Il entendait à quelques pas de lui Mlle de Chantenay parler à sa voisine de M. le Marquis. Il n’en manifestait pas d’irritation. Ils étaient toujours les derniers à s’en aller. La maîtresse de maison leur offrait les petits pains restants. La cousine se mettait, dans l’intimité, à récapituler ses leçons. Elle appelait le nègre l’étudiant « de couleur », un jeune homme si bien élevé ! M. le Marquis avait réussi à placer quelques articles dans les journaux. Il les lui dictait, mais il allait si vite qu’elle avait peine à le suivre. Ah ! il n’était pas embarrassé pour écrire. C’était un grand savant, en plus d’un grand diplomate. Elle ajoutait malgré elle, avec une mélancolie dans la voix :

— Ah ! s’il voulait…

Il rencontrait assez souvent dans les bibliothèques Mlle Lucienne, qui préparait son doctorat de philosophie. Lui-même… Eh ! bien, lui-même, évidemment, l’avait passé l’année de la guerre. Il découvrait qu’ils avaient eu les mêmes professeurs, à Toulouse, à des années d’intervalle. Ils bavardaient ensemble avec plaisir. Il expliqua à Mlle Lucienne que son nom signifiait en grec « petit bois sacré », et comme elle était fraîche comme un bouquet de feuilles, l’explication parut toute naturelle. Ils s’entretenaient peu du mérite de la Faculté de Toulouse : ils se rappelaient seulement que tel professeur avait une barbe, celui-ci un feutre légendaire, celui-là ne se séparait pas de sa cape. Et ceux qui écoutaient sans rien dire, avec une somnolente fatigue, les échanges de souvenirs entre le prince et Mlle Lucienne, finissaient par résumer le corps universitaire dans un seul personnage qui, la barbe au vent, le chapeau cabossé, se promenait dans la ville, en rasant de sa cape les maisons roses. Ils en revenaient aussi à la planète Mercure, aux théories d’Einstein, aux démonstrations avec la canne sur le tapis persan, dont ils renversaient sans s’en apercevoir les beaux vases remplis de plumes de paon, et abattaient d’un seul trait une allée de peupliers.


La femme de l’officier canadien les invita à une de ses soirées. Le prince y parut, parmi les smokings, en pantalon rayé et redingote ; leurs malles s’étaient égarées dans le voyage de San-Francisco à Montréal. Mlle de Chantenay avait ses beaux yeux de douceur, sa peau mate, son nez aquilin, un camée fermant l’échancrure de sa robe de velours. Assise au milieu d’un canapé, entre deux femmes dont les robes roses remontaient au-dessus de leurs genoux croisés, elle avait l’air d’un portrait ancien. Elle ne connaissait personne, à part Mlle Lucienne, qui lui sembla distraite, moins aimable que de coutume. Les hommes formaient un groupe à l’autre bout du salon. Ils discutaient la situation financière de la France. On entendit les noms de Briand et de Caillaux. Le prince dit : « Le misérable ! » sans que l’on sût auquel des deux s’appliquait l’anathème. Mlle Lucienne en ressentit du mécontentement. Elle le trouvait moins russe ce soir, peut-être à cause de sa redingote bourgeoise. Elle lui en voulait de parler des choses de France d’un ton comminatoire devant des étrangers, surtout qu’elle reconnaissait dans l’assistance un journaliste du terroir, et elle craignait que le lendemain La Presse n’annonçât en manchette que Briand et Caillaux étaient des misérables.

Lorsqu’il se rapprocha des dames, elles lui firent raconter sa fuite du camp des Bolcheviks. Il s’était sauvé presque en chemise, disait-il, et cette expression parut saugrenue à entendre, prononcée par cet homme en redingote dans ce salon. Elles furent très impressionnées par l’histoire du chien crevé que les fuyards, mourant de faim, avaient trouvé aux abords d’un village désert et fait rôtir en alimentant le feu avec une porte arrachée à une grange. Mlle Lucienne connaissait déjà ces détails. Leur petit nombre raccourcissait la fuite. Ils ne suffisaient pas à remplir les trois jours et les trois nuits qu’ils avaient mis, disait-il, à franchir les Karpathes. Les passes de la montagne se réduisaient à un fossé où des vagabonds affamés faisaient rôtir un cadavre de chien. Son prince diminuait d’ampleur. C’était grâce à elle qu’il avait été invité à cette soirée qui se terminerait, elle le savait, par un souper substantiel dont elle se réjouissait d’avance pour lui et sa cousine, et elle eût voulu que la gentille Mme Vadeboncœur, qui recherchait pour ses réceptions la note inédite, n’en fût pas pour ses frais. Si Mlle Lucienne eût pu lire dans les cœurs, et surtout dans les imaginations, elle se fût rassurée. Il n’y avait personne qui n’éprouvât, en regardant Stépanovski, le désir de se rapprocher ou de reculer. À sa vue, on se croyait tout d’un coup affligé de myopie, parce qu’on ne parvenait pas à analyser l’étrangeté de son visage. Une jeune femme disait ensuite, en passant la main devant ses yeux, qu’elle croyait avoir eu un cauchemar. Une autre le déclarait beau comme un dieu. Les hommes réservaient leur jugement, ou bien haussaient les épaules.


Quelques semaines plus tard, Mlle Lucienne, appelée au téléphone, reconnut avec étonnement la voix de Stépanovski. Il était important qu’il la vît le jour même. D’ordinaire, c’était Mlle de Chantenay qui arrangeait les visites. On avait peine à s’imaginer Stépanovski assis sur le petit tabouret du hall de la maison d’appartements, la face tournée vers le mur, devant la boîte du téléphone, attendant la communication.

Ils vinrent tous les deux. Le prince avait l’air encore plus énigmatique que de coutume. Il avait gardé sa pelisse qui paraissait être boutonnée sur des documents secrets, et portait son lorgnon aux verres bleus.

— Il s’agit d’un événement grave, dit-il. Je considère qu’il est de mon devoir de vous avertir. J’ai été hier convoqué par le consul. Le ministère des affaires étrangères lui communique une dénonciation qu’il a reçue à mon sujet, et demande des renseignements. Il y avait des mouchards, évidemment, Mademoiselle, à la soirée de Mme Vadeboncœur. Je ne vous aurais pas ennuyée de cette histoire si vous n’y étiez mêlée. Dans la lettre que m’a lue le consul, où je suis accusé de propagande allemande, votre nom est cité en toutes lettres et l’on vous prête des propos anarchistes.

Pauvre Mlle Lucienne-Petit bois sacré, préoccupée surtout du Symbolisme ! Elle n’y voyait plus clair. Ses yeux de velours avaient l’air de deux oiseaux ébouriffés dans son visage brun. Elle voulait aller trouver le consul, interroger Mme Vadeboncœur. Mais en face d’elle, rigide sur sa chaise, le prince mettait un doigt gris sur sa bouche scellée. C’est amicalement qu’il avait été prévenu. Il avait juré sur l’honneur de ne pas ébruiter l’histoire.

La cousine glissait au bord de son fauteuil, trouvait le moyen, à présent qu’il était retourné à son mutisme hautain et triste, de donner son opinion. Ah ! ils avaient affaire à des ennemis redoutables. Déjà, à San-Francisco, ils avaient reçu une communication semblable et, cette fois, c’était son propre nom qu’on accolait au nom fatal de Stépanovski. On les accusait, elle et l’Institut des Actualités, d’un but immoral. Et, cependant, l’on pouvait fouiller sa vie ! Elle avait dirigé pendant dix ans le cours Mme de Staël, à Nice, que fréquentait la fleur de l’aristocratie. La persécution était devenue si odieuse, en Amérique, qu’ils avaient dû quitter la ville, ce qui ne déplut pas au prince, qui commençait à s’ennuyer à regarder de la fenêtre, pendant les longues heures où elle était à l’Institut, la baie étincelante de San-Francisco.

Stépanovski représentait à présent au Canada des intérêts énormes, ce qui n’était pas fait pour désarmer les haines.

Les paroles de la cousine donnaient le vertige. Le prince ne prononça qu’un mot qu’il ponctua de sa canne, sans regarder personne :

— Évidemment.


La cousine était venue seule aujourd’hui chez Mlle Lucienne. Elle avait relevé sa voilette en turban sur son front. Elle pleurait. Elle entra sans préambule dans d’étranges confidences : Il venait de la frapper parce qu’elle avait été, le matin, retenir leur passage sur l’Empress, en troisième classe. Il était inconcevable qu’un Stépanovsky retournât en France comme passager de steerage ! —

— Il doit bien savoir pourtant, disait-elle, que je ne puis faire autrement. Nous en sommes à nos derniers dollars, par sa faute. Il m’a fait traverser toute l’Amérique. Il n’est jamais content nulle part : au bout de six mois il faut aller ailleurs. Je ne peux cependant pas l’abandonner : je suis la seule parente qui lui reste. Si vous l’aviez vu à son arrivée à San-Francisco !… Il faisait peur… Ce n’est pas étonnant, après tout ce qu’il a souffert. Alors, je l’ai recueilli chez moi. Il devait me récompenser de mes peines : il m’a signé un papier par lequel il s’engageait à me verser cent dollars par mois pour le temps où je l’aurais hébergé. Qu’est-ce que cent dollars par mois pour son immense fortune ! Mais il ne fait rien pour régler ses affaires. Il ne dépend que de lui que les scellés soient levés sur son château : les dix ans sont échus. Et puis, il avait promis de demander l’annulation de son mariage — pas le divorce, ses principes s’y opposent — puisque sa femme est notoirement folle.

Elle tira de son sac un papier timbré, légalisé par le consulat de San-Francisco, dans lequel le soussigné marquis du Tracy s’engageait à payer à Mlle Marie-Louise Fourcade — il n’était pas question de Marie-Louise de Chantenay du Tracy — la somme de cent dollars par mois, pour frais de pension, à partir de la date de la signature.

Elle s’essuya les yeux, se moucha bruyamment, à la française.

— Me frapper ! Après tout ce que j’ai fait pour lui. Je suis même obligée de le raser, Mademoiselle, tant il est devenu nerveux. Il y voit mal, il se coupe. Son œil de verre le gêne et nous attendons d’être à Paris pour le changer. Ah ! il a tant souffert. Le climat canadien ne lui va pas. Le froid le rend irritable. En sortant de chez Mme Vadeboncœur, nous avons dû attendre le tramway pendant plus d’un quart d’heure : il était à moitié gelé, il m’a dit que j’avais eu l’air d’une gouvernante parmi ces dames. Pourtant il n’est pas méchant. Après m’avoir frappée, il a pleuré en me demandant pardon. Il se mettrait à genoux devant une femme. En France, il faudra bien qu’il se tienne. Ma famille sera derrière moi. Mon parent a promis de le prendre dans son usine, de le mettre au courant. Avec lui, il n’y a pas à plaisanter. Moi je trouverai des leçons dans une institution.

Pauvre Fourcade ! Pauvre prince fatal qui devenait de plus en plus humain à mesure qu’il se dépouillait du Russe. Le drame continuait à se jouer en lui, ou plutôt, il continuait à jouer le drame. La révolution ne le baignait plus de sa pourpre lueur, mais il répandait par lui-même une grande ombre de bête traquée.

Ils s’embarquèrent sans dire adieu à personne. Mlle Lucienne se représentait le prince recevant des paquets d’eau de mer sur le pont des troisièmes, et la nuit, recroquevillé dans sa couchette trop courte pour sa taille, écoutant dans les profondeurs craquer la membrure du vaisseau.


Le lendemain de leur départ, leurs portraits apparaissaient en première page dans Le Grand Quotidien. Mlle de Chantenay a ses cheveux roulés en couronne autour de sa tête. Le prince, vu de trois-quarts, du côté de son bon œil, est remarquable avec son front carré, sa lèvre tendue sur sa dure mâchoire, son menton relevé en proue de galère royale.

Au-dessous on pouvait lire :

« Le prince Stépanovski, cousin du tsar Nicolas, qui, en compagnie de sa cousine, la marquise du Tracy, vient de passer trois mois à Montréal, s’est embarqué hier matin sur l’Empress. »

Le Star à son tour envoyait son reporter des accidents tragiques interviewer le concierge et les locataires de la maison décapitée en bordure du terrain vague.

Voici l’article qui en résulta :

« Un descendant d’une maison princière de Russie réfugié à Montréal.

« Au No 8098 de la rue Atwater, dans l’obscurité relative d’une maison d’appartements de classe moyenne, habite l’Homme du Destin, d’un destin fatal, mais qui supporte la mauvaise fortune avec l’indifférence qui convient à un scion de sang royal.

« Chaque matin, vers les dix heures, — l’heure à laquelle l’Européen fait son tour de promenade à pied, dans Bond street, s’il est en Angleterre, au Bois de Boulogne, si le ciel de France se courbe au-dessus de lui, — les habitants du quartier ont pu suivre de l’œil son immense et décidément distinguée silhouette, correctement vêtue de pantalons gris, jaquette, canne et gants, qui descendait le perron de pierre plébéien de la maison.

« Le monde semble lui appartenir. Il y a quelques années, le monde, figurativement parlant, lui appartenait. Mais cela se passait avant la Chute, avant que le rouleau russe ne refusât de rouler plus loin, avant que ne fût écrasé l’allié jadis puissant de la Grande-Bretagne.

« Sur la boîte à lettres de cuivre du vestibule portant le numéro de son appartement, on voit une carte de visite, qui ressemble aux autres cartes de visite rangées sur la douzaine de boîtes à lettres semblables. Mais celle-ci porte un nom qui surprend le visiteur : Prince Stépanovski.

« Le prince et sa cousine, la Marquise du Tracy, dont le titre date de l’époque où la maison des Louis régnait sur la France, sont deux victimes que la Guerre et la Révolution ont abandonnées sur les sables du Temps.

« — Oui, je suis le prince Stépanovski, dit-il en souriant au représentant du Star. J’étais ministre du ravitaillement pour le front sous le régime tsariste, plus tard, général dans une des trois armées blanches, celle de Koltchack en Sibérie…

« On s’aperçoit qu’il a un œil de verre, qui brille d’un éclat surnaturel dans sa tête massive. Il mesure six pieds quatre pouces en chaussettes.

« — Une balle allemande, murmure le prince. Un gaillard de ma taille pouvait difficilement y échapper.

« Les deux exilés s’embarquent demain pour la France. La rue ne verra plus l’Homme de Grande Taille qu’elle était accoutumée à voir. Il est possible qu’un jour les câbles nous lancent l’éclair de son nom, comme ayant accompli un dramatique coup d’état pendant la nuit, et reconquis, à travers des flots de sang, un trône.

« Sic transit gloria ».


Lucienne-Petit bois sacré reste seule, à épiloguer. Son prince russe lui apparaît à présent triste, vide et effrayant comme une maison hantée. Elle regrette de n’être pas allée à l’embarcadère, portant, pour Marie-Louise Fourcade, une boîte de grandes roses American Beauty, et pour lui un panier contenant des oranges de Californie et des raisins importés des serres de Belgique. Il lui semble qu’elle aurait dû, les jours où ils venaient la voir, varier le menu du goûter et remplacer le jambon des petits pains par du pâté de foie gras. Elle rêve à présent de s’en aller à travers les ruelles sombres où la neige tragique complote sous le masque, le long du terrain vide où une grue abandonnée dresse son bras gigantesque vers le triste appartement dans lequel Mlle Fourcade prépare, à l’abri du rideau, le chocolat du souper. Lucienne porterait sous son bras un paquet. Elle traverserait le sitting-room où le prince contemple, dans la lumière grise comme une neige qui fond, les photographies du château sous scellés et de la femme folle, ou bien rêve toundras et marécages, se brûle à des feux follets, se laisse prendre dans les engrenages d’usines traîtresses. Il ne la verrait même pas. Elle traverserait la pièce, remuant à peine l’air comme avec un bouquet de feuilles. Elle soulèverait la portière. Elle sourirait à Marie-Louise qui, en la voyant, repousserait d’une main la torsade de ses cheveux trop lourds sur son front, du même geste qu’elle relève sa voilette. Elle poserait sur la caisse qui sert de table le paquet qu’elles ouvriraient ensemble : il y aurait dedans un poulet rôti acheté au Delicatessen Store. Marie-Louise Fourcade aurait dans la gorge son petit rire de tourterelle. Elles dresseraient comme deux sœurs le couvert. Elles approcheraient de la table la chaise du prince ainsi qu’on traîne une chaise d’invalide. Peut-être le couchant frapperait-il à ce moment le mur d’une lueur et se croiraient-ils entre les maisons de brique rose de Toulouse…

Elle se les représente tous les deux à l’avant du navire où les passagers de troisième ont le droit de se tenir. L’Empress va passer sous le pont de Québec. Par un effet d’optique que les officiers expliquent à chaque voyage aux jeunes passagères avec lesquelles ils ont, au bout d’un jour de navigation idéale sur le Saint-Laurent, commencé un flirt, il semble que le navire soit trop haut pour passer. Le tablier métallique va faucher les mâts énormes, les cheminées épaisses. Les passagers, les yeux levés, se cramponnent aux rambardes. Le pont se rapproche, fabuleux. La sirène siffle : le voici au-dessus de la tête. On rentre le cou dans les épaules en poussant un cri.

Mlle Lucienne a éprouvé, à chaque traversée, cette angoisse… Le prince est debout à l’avant. Il dépasse de la tête le troupeau des émigrants. Il est au-dessus d’eux le mât que le couperet va faucher…

Elle a la même épouvante qu’au temps où, enfant, elle regardait son père le maçon qui montait, ivre, à une échelle pour aller accrocher, au haut de la maison finie, un bouquet noué de rubans. Elle retient un cri… Elle sort d’un cauchemar.