Souvenirs et Réflexions/L'art de vivre - Wikisource

Les éditions du Nant d'Enfer (p. 45-56).

iii

L’art de vivre

Ceux qui sont arrivés à ce degré de perfection où tout se simplifie conforment tout naturellement leurs actes, leur attitude, à leur être intime. En eux, pas de respect humain ni d’ostentation. Rien de conventionnel ; aucune recherche de soi, de l’effet à produire ou à ne pas produire. Ils agissent simplement dans la « pureté du cœur » et la droiture d’intention. J’appelle cela être simple.


Ne cherchez pas à vous faire valoir : vous ne réussirez qu’à vous diminuer aux yeux de qui vous comprend, ou à être taxé de présomption par qui ne vous comprend pas…

Pourtant… il ne manque pas de « gogos » qui marchent.

Disons mieux : évitez de parler de vous ; cela n’intéresse personne.


La vraie distinction ? — très complexe : être digne sans être hautain, être grave sans être sévère, accueillant sans être familier, poli sans être obséquieux, réservé sans être prude, fier sans être arrogant, cultivé sans être pédant, serviable sans être servile, généreux sans ostentation, obligeant sans air protecteur, etc., etc.


Je connais des êtres — masculins, bien entendu — féminins aussi (moins nombreuses) — qui n’ont pas assez de termes méprisants pour qualifier ce qu’ils appellent la vulgarité des gens. Je ne dis pas qu’ils ont tort, mais je constate que dans leur manière de vivre, dans leurs habitudes, dans leurs goûts, ils trahissent une autre sorte de vulgarité autrement répugnante. La débauche, sous toutes ses formes, est-elle autre chose que la vulgarité de l’instinct ?


Le végétarisme aura toujours contre lui trois catégories de gens : les bouchers, les cuisinières et… les médecins.

Oui, décidément, l’être intelligent qui tue systématiquement en lui tous les bons instincts et qui, par veulerie, élimine de sa vie tout ce qui pourrait troubler sa douce quiétude — les affections et les devoirs soucieux — celui-là commet le plus affreux suicide moral. Il tombera fatalement dans la basse sensualité surtout à un certain tournant de la vie où l’espoir l’abandonnera, les aspirations que la vie a déçues s’étant envolées une par une. Alors il ne cherchera plus que de brutales satisfactions brèves et positives, après avoir surmonté petit à petit le dégoût qu’elles lui causaient tout d’abord. Oui c’est bien là le suicide définitif.


« Une jolie femme n’a pas besoin d’être intelligente » disent ces messieurs. En effet, pour ce que vous en faites, il suffit d’être pourvue de grâce… et de passivité. Seulement, pauvres créatures ! passé 30 ans vous serez mises au rebut (au 20e siècle, ça pourrait bien aller jusqu’à 40). Conclusion : tâchons, Mesdames, de ne pas être trop bêtes quand nous ne sommes plus belles, mais seulement à partir de ce moment-là.


Une boutade.

Défense aux jolies femmes de se livrer à la prostitution (celles-ci devant se consacrer à la propagation de l’espèce). Ne seront autorisées à embrasser cette profession que les créatures de sexe féminin aussi dépourvues que possible de charme. Un jury composé des plus jolies femmes de la cité procédera à la sélection des susdites. Les affamés de l’autre sexe qui ne peuvent supporter les affres de l’inanition en seront réduits au pot-au-feu conjugal ou à la « bouchée de pain » — mal servie qu’une administration compatissante aura mise à leur disposition. Si cette bouchée de pain leur coupe l’appétit ce sera tant mieux pour tout le monde.

Tant que les lois seront faites par des hommes, mon idée — si excellente soit-elle —, aura peu de chance de succès.


Rien de plus difficile que de conquérir l’esprit d’indépendance… parce qu’il faut prendre son parti du dénigrement des gens moutonniers, lesquels ne vous pardonnent pas les attitudes différant de la leur. Il faut donc se résigner à voir ses actes mal interprétés ; les initiatives seront qualifiées de folies et les abstentions considérées comme un manquement grave aux rites mondains, ceux-ci eussent-ils le caractère le plus tyrannique et ridicule. Il faut vraiment beaucoup de courage pour prendre son parti de déplaire.

Voilà… Il faudrait arriver à une indifférence absolue de l’opinion d’autrui en ce qui concerne nos faits et gestes. Agir le mieux possible, sans rechercher d’autre témoignage que de Celui en qui réside toute justice. Quêter l’approbation, c’est demander l’aumône, conséquemment être importun, d’ailleurs sans succès le plus souvent.


Il ne faut pas arborer sa vertu comme une cocarde à son chapeau.


Lorsqu’on exprime un opinion, que ce soit avec l’unique souci d’être vrai, et non de briller, de se mettre en valeur.


Une chose trop ignorée, c’est que, de même qu’un organisme malsain est un danger pour ceux qui évoluent autour de lui, une âme malade crée autour d’elle une ambiance, une contagion dangereuse pour les autres âmes.


Notre Seigneur a dit : « Si quelqu’un scandalisait un enfant, mieux vaudrait qu’on lui suspendît au cou une meule de moulin et qu’on le précipitât dans les profondeurs de la mer ! ». La mère chrétienne qui ne permet pas aux mauvaises pensées de s’attarder en elle, qui s’applique au contraire à développer le sens du bien et du beau, ne sait pas quelle atmosphère purifiante, bienfaisante elle crée autour d’elle, dont ses enfants bénéficieront. Cajoler, gâter n’a aucune valeur morale. On se croit bon parce que l’on s’attendrit ; c’est une erreur. L’enfant gâté sera de plus en plus exigeant ; il se révoltera dès qu’on refusera de céder à ses caprices, lesquels se multiplieront par l’assentiment qu’on y donne et qui n’est souvent que de l’indolence. Céder, pour avoir la paix momentanément, c’est s’exposer à des perpétuels assauts. Cela s’appelle, mot très actuel, le pacifisme. Traduisez lâcheté, et ne confondez pas le pacifiste avec le pacifique : ils sont à l’opposé l’un de l’autre.


Est-il un esclavage plus humiliant que celui de la mode ? Comment un être intelligent et fier peut-il abdiquer sa liberté et s’enrôler dans un troupeau qui ne sait même pas à quel berger il obéit. Servilement, il emboîte le pas à la fantaisie, au caprice… ou plutôt, dans la plupart des cas, il se prête, sans y songer, à des combinaisons de mercantis guidés par leur intérêt. Admettons que l’on soit obligé de suivre la mode dans une certaine mesure, celle qui consiste à éviter de se faire remarquer. On le fait à contre-cœur, mais enfin il faut se soumettre. Il ne s’ensuit pas que l’on doive observer d’un œil avide les métamorphoses d’une déité fantasque, et se rendre à toutes ses injonctions.

1931 — En fait de modes idiotes, que penser de celle qui supprime les boutonnières et les boutons des manteaux, qui fait porter les fourrures de cou en bandoulière, de façon à préserver les rhumatismes pour une seule épaule ; qui supprime les poignées des sacs à main, de sorte que les deux mains soient mobilisées, l’une pour tenir le manteau fermé, l’autre pour empoigner le sac. Défense d’avoir un parapluie, un paquet, un enfant. Une femme chic ne s’embarrasse pas de ces inutilités-là. J’en ai vu une ces jours-ci. Quand je l’ai aperçue avec mes mauvais yeux, j’ai été saisie d’un frisson d’épouvante. Il m’a semblé que je voyais s’avancer vers moi un être en carton. Quand on n’a pas l’habitude, cela fait un drôle d’effet. Le marron des joues, le rouge des lèvres, on voit ça couramment ; ajoutez les yeux peints, les sourcils marqués par un trait mince, cela dessine une tête de poupée moderne. Le visage n’a plus de physionomie, la femme n’a qu’une personnalité d’emprunt, tout en artifice. J’imagine que toutes les sectatrices de cette religion-là se ressemblent, sont coulées dans le même moule. Ce serait comique si ce n’était triste. Malheureusement on s’habitue aux laideurs, on n’y prête plus d’attention. En somme, les négresses à plateau ne sont pas beaucoup plus… (j’esquive l’épithète) que nos belles dames.

Ah ! je ris de me voir si belle en ce miroir… (bis). Il y a de quoi.


Les femmes de la bourgeoisie riche d’aujourd’hui, — à quelques rares exceptions près — ne restent pas chez elle. Elles pourraient s’occuper de leur intérieur, de leurs enfants, faire des travaux manuels, travailler pour les pauvres, les visiter (celles qui n’ont pas d’enfants), lire, s’instruire… S’occuper des enfants, cela va bien pendant une heure ou deux de temps en temps. Mais grand Dieu, que c’est fatigant !… Que font-elles, la plupart ? Elles essayent de s’amuser, de se distraire ; elles s’habillent surtout ; c’est la grande affaire. Cela prend beaucoup de temps. Et quand on est belle, c’est pour se faire admirer. Pour se faire admirer, il faut se faire voir. Pour se faire voir il faut aller un peu partout. Il y a les emplettes quotidiennes. Il serait économique et pratique de prendre note, jour par jour, des besoins et de consacrer un jour de loin en loin à l’obligation de s’approvisionner… Mais à quoi emploierait-on le reste du temps ? Alors on distrait son désœuvrement. L’auto promène Madame de magasins en magasins, de thé en cinémas, etc… Cent francs par jour (ce que coûte l’auto) pour gaspiller la chose la plus précieuse, le temps qu’on ne retrouve jamais quand il est perdu ! Cent francs d’auto pour une paire de gants ou un bout de ruban ! Oui, mais on s’est promenée, on a su quoi faire, on a tué le temps en attendant la réciproque… comme a dit quelqu’un.

Faut-il donc en arriver à l’état de vieille grand-mère pour commencer à comprendre, à voir clair, à faire pénitence ! En considérant la vie oisive des femmes de notre condition, on en arrive à excuser la sourde colère, la révolte des autres moins favorisées du sort, obligées de subvenir à leurs besoins, à ceux de leurs proches. Le Père Gratry parle du « luxe homicide des courtisanes ». Je crois, en effet, que nos riches parures absorbent des vies de pauvres femmes. Un excès de jouissance doit fatalement engendrer un excès de souffrance quelque part. Pauvres filles qui peinez, réjouissez-vous ; l’œil de Dieu vous couve avec amour. Comptez sur son aide, elle ne vous manquera pas tandis qu’il regarde avec colère vos sœurs de la terre qui ne voient pas ce qu’elles vous coûtent de privations. Votre tour viendra, et la compensation sera si belle qu’elle dépassera vos rêves les plus merveilleux. Acceptez sans révolte ce que le sort vous impose ; vous êtes les mieux partagées, si vous savez être patientes. Vous connaissez des joies que les plus comblées ignorent, elles que tourment obscurément, sous forme d’ennui, la morsure du remords. La satiété gâte leurs plaisirs, les rends écœurants dans leur monotonie. Regardez-les ; la tristesse est peinte sur leur visage fardé. Elles sont plus à plaindre que vous ; vous le verrez plus tard.


Il est permis d’être triste, mais il ne faut pas en prendre l’air, ni avoir l’esprit chagrin. Bannissons le pessimisme, le découragement, le défaitisme. Le défaitisme !… cela dit tout ; c’est le retranchement des lâches. Défaitisme ! c’est-à-dire capitulation avant le combat ou fuite devant l’ennemi. Il est naturel d’avoir peur ; on ne se dérobe pas pour cela.


Les « embusqués » de la vie.

Ceux qui veulent en jouir à tout prix, refusant de contribuer pour leur part au fonctionnement de la pratique sociale. Ils trouveront bon que les autres acceptent la lutte de chaque jour pour remplir le devoir de citoyen, de père de famille. Ils veulent la paix, la tranquillité dans la mesure où leurs moyens pécuniaires le leur permettent.

Il y aurait bien long à dire.


Eh bien oui, la gloire est une fumée, un rien qui s’évanouit suivant les caprices de l’heure. Aujourd’hui au pinacle, demain victime de l’indifférence ou du mépris. Qui consacre une gloire ? la fantaisie du moment, une adroite réclame, un coup de chance. S’agit-il d’imposer son nom à la mémoire de la postérité ? Alors un grand criminel sera plus célèbre qu’un grand artiste ou un grand général. Néron plus que Phidias ou Epaminondas. Il ne s’agit donc pas d’être connu mais admiré et aimé si possible. Bien ! Admettons donc pour un grand homme la possibilité d’être admiré de quelques millions de ses contemporains. Combien l’auront seulement entrevu ?… Pour un nombre incalculable d’êtres humains dans le passé, le présent et l’avenir, le grand homme n’existe pas ! Allons plus loin ; imaginons un homme universellement glorifié ; sa gloire doit fatalement périr, et son œuvre avec elle, puisque notre planète cessera un jour d’exister. À notre époque vénale il est facile à des médiocres — parmi ceux qui en ont les moyens — de se tailler une gloire artificielle, viagère naturellement… pas même viagère dans bien des cas. L’oubli les guette, même de leur vivant.

Conclusion : la gloire est un leurre, un pur néant comme ce qui n’est que de la terre. Homme qui passes, ce n’est pas ton œuvre qui importe, mais la qualité de la sensibilité qui a enfanté cette œuvre parce qu’elle vient de ton âme, et c’est ton âme qui est éternelle.


Le manque d’ordre parmi les humains afflige tout leur être physique et mental. Les gens désordonnés sont huluberlus, brouillons, bouci-boula, irréfléchis. Ils parlent à tort et à travers, disant ce qui passe dans leur esprit sans contrôle préalable ; ils agissent au petit bonheur, s’il altère quelque peu la bonté du cœur, ne l’annihile pas absolument.


Toutes les supériorités sont des obstacles dressés entre nous et le bonheur, ou ce que nous appelons tel.


Mes enfants, il est une chose qu’on ne saurait trop répéter.

Défiez-vous des séductions du luxe.

Sachez-le bien, le luxe est homicide. D’autres, plus savants que moi (qui ne sais rien mais qui sens bien des choses), l’ont dit, l’ont prouvé. Les économistes vous diront que le luxe est un gaspillage de forces. Ils pourraient, avec des chiffres, évaluer ce qu’une année de la toilette de certaines femmes coûte de vies humaines. Ceci n’est pas exagéré. C’est vrai, mathématiquement vrai. Des milliers d’être peinent, gémissent et meurent pour satisfaire à la vanité d’une poignée d’entre nous. De pauvres femmes usent leurs pauvres yeux — qui jamais ne se reposent à la contemplation des choses du Bon Dieu — à la fabrication de ces broderies et de ces dentelles qui iront loin d’elles parer des oisives (dont nous sommes hélas !). Je cite cela comme exemple. Il y en a cent mille autres. Le luxe est homicide. Dans l’état actuel des choses, il est nécessaire dans une certaine mesure, je le sais. On ne pourrait pas, du jour au lendemain, changer d’orientation. Aussi vous verrez bien des consciences, parmi les meilleures, s’engourdir avec ce paradoxe : nous faisons marcher le commerce ! Oui, nous donnons un aliment à l’activité humaine ; nous donnons une roue à tourner au triste écureuil enfermé dans sa triste cage.

Pauvre écureuil ! Songez à ce qu’il ferait de ses forces dans la joie de la liberté. Songez à ce que pourrait donner l’activité humaine bien répartie pour le bien de chacun et de tour ! Que de travaux à exécuter pour lesquels on manque de bras ! Faire rendre à la terre tout ce qu’elle peut donner et nourrir chacun à sa faim. Est-il possible que des gens meurent d’inanition ? Songez-y, mes enfants, quand vous ferez remporter à la cuisine, d’un geste de dégoût, quelque plat mal accommodé à votre exigence. Puisque la terre donne à peine de quoi rassasier toutes les bouches, tout gaspillage de votre part devra se traduire ailleurs par une privation. Si, de vos yeux, vous assistiez à la détresse dont vous êtes la cause, est-ce que vous n’auriez pas honte et pitié ?

Je crois que la terre fournirait bien assez, et même un certain gaspillage est prévu, mais pas la folie du gaspillage tel qu’il se pratique universellement.

Pensez-y. Il en est de même pour tout ce que vous avez en trop. Trop de vêtements, alors que d’autres souffrent du froid, trop d’espace même alors que d’autres sont entassés dans des bouges.

Je sens bien que j’ai vécu dans la mollesse. Je sais que j’ai bien des coquetteries à me reprocher. Oui, je me suis souvent laissée entraîner à faire ce que ma conscience réprouvait. J’ai étouffé les révoltes de mon cœur. Moi aussi j’ai eu infiniment plus que ma part. Mea culpa !…

Pourquoi toutes les séductions du luxe ? Est-ce pour augmenter le bien-être ? J’admets le confortable dans la mesure raisonnable. L’état actuel de la civilisation le rend, je crois, possible pour chacun. Le luxe, loin d’augmenter le bien-être, en est un obstacle certain. Ce que nous supportons par vanité ! tentures et tapis qui nous empoisonnent ; mille choses précieuses qui exigent un nombreux personnel préposé — on pourrait dire immobilisé — à leur entretien et sécurité. Quant à la toilette des femmes, c’est un attrape-nigauds. J’en ai usé, parbleu, comme tout le monde. Je me le reproche amèrement. Pourquoi ? pour qui ? L’amour des gens qui nous aiment pour nos colifichets, qu’est-ce que cela pèse ?

Ne pas désirer la richesse ; c’est la plus mauvaise des conseillères. Elle nous rend vaniteux, égoïstes, jouisseurs. Jouisseurs ! Que ce mot renferme d’habitudes monstrueuses ! Satisfaire tous les bas appétits, s’accorder toutes les fantaisies, se ruer à toutes les distractions au risque d’en être réduit au rôle de parasite… Ne pas regarder autour de soi les pauvres auxquels tout manque, alors qu’on devrait rougir de vivre dans l’opulence. « Pourquoi moi plutôt que les autres » ? devrait-on se dire. Voir souffrir sans s’émouvoir ! ou ne s’émouvoir qu’aux souffrances toutes proches sans chercher au-delà. N’utiliser son temps qu’en amusements coûteux, vides, frivoles ! Il y a tant à faire pour se rendre utile !

Une belle parole à méditer : « Portons le fardeau les uns des autres » (St-Paul).


La concupiscence est à la base de toutes les turpitudes, les haines, la luxure, les crimes. Celle de la chair embrasse la gourmandise, la luxure, la paresse. Celle des yeux, l’avarice, l’envie. L’orgueil, la colère se manifestent dans l’amour de sa propre excellence. Tous les péchés capitaux ont l’égoïsme pour racine ; exemple : ce qu’on appelle l’amour. Voir les faits-divers des journaux : « Je l’adore, gare au vitriol ou au browning ». Est-ce à dire que l’amour n’existe pas ? Il existe, mais il est rare comme la beauté. On le confond souvent avec l’attachement, autrement dit le besoin d’une compagnie, une habitude ancienne, parfois le plaisir tyrannique d’asservir un être sans défense. Tandis que l’amour, le véritable amour veut le bonheur de l’être aimé, au prix de tous les sacrifices, même celui qui consiste à lui barrer le chemin si possible, au cas où il s’engagerait dans une voie tortueuse de nature à compromettre le salut de son âme. S’il résiste, celui qui aime n’a plus qu’à souffrir en silence « le douloureux martyre de l’amour ».

On souffre dans la proportion où l’on aime.


Heureux ceux qui ont près d’eux de vieux serviteurs ! Ceux-ci ne savent pas à quel point ils ont coopéré à la sérénité, à la sécurité, au bien-être de nos existences dont ils ont été les témoins heure par heure. Ils sont mieux informés que quiconque de tout ce qui fait la trame de notre vie ; ils se sont réjouis, ils ont souffert, ils ont pleuré avec nous. Aimons-les, ménageons-les, ayons soin de leur vieillesse ; supportons avec patience leurs défauts puisque nous leur imposons les nôtres. Soyons doux, charitables, résignés parfois. Ils ne sont pas toujours équitables — qui donc peut se flatter de l’être ? Pardonnons à leur incompétence.

Suis-je sociable ?… Qu’entend-on par là ?

« Né pour vivre en société ». Quelle société ? Tout est là. Si c’est une « société » qui me déplait, j’aime tellement mieux la solitude ! N’avez-vous jamais rencontré des gens qui suent l’ennui ?… Pour moi, j’aime mieux vivre en ermite. Quelques-uns vous inspirent de l’aversion ; ça c’est un instinct. L’aversion ?… mystère, tout comme le sentiment opposé, effluves, sympathie, antipathie, incompatibilité : ne pas savoir souffrir ensemble. On éprouve alors un sentiment de gêne comme dans un air irrespirable. Certains d’entre nous rayonnent ; d’autres absorbent ; ils vous prennent de votre fluide vital, (si l’on peut dire). J’en connais auprès desquels il me serait impossible de reposer, si fatiguée, si lasse que je sois. Ce genre d’insociabilité est peut-être un défaut, un manque de charité ?… Mais alors, qu’allaient faire les saints dans leur Thébaïde ? Si j’osais, je développerais mon opinion en passant à un autre ordre d’idées, source de conflits passionnels. Comment admettre que l’on tue par amour ? Quel abus de mots ! Fourrer de l’amour dans un browning ou autre engin de destruction ! Je t’adore ; pan ! un coup de pistolet ; gare au vitriol, au couteau, etc. Il serait plus exact de dire : je m’aime, moi. Toi, tu excites mon appétit, tout comme une douzaine d’huitres ou un faisan ; je te supprime pour que tu ne fasse pas le régal d’un autre… Je ne vois pas de mal à ce que, dans nos relations sociales et même amicales, notre être intime reste plus ou moins voilé. De là à le dissimuler jusqu’à le fausser, cela me paraît antipathique. C’est un manque de simplicité dont il faudrait pouvoir se défendre.

La simplicité suppose en nous un centre où se rejoignent les sentiments, les attitudes, les façons d’agir, les manières de s’exprimer toutes choses qui ne doivent pas se contredire mutuellement.


Mentir, c’est se renier soi-même, c’est reconnaître implicitement que l’on est quelque chose de ténébreux en qui personne ne peut voir clair.


Qui niera qu’un foyer d’infection peut contaminer toute une région ?… Dans le monde moral, tout se passe comme dans le monde physique : un seul être malfaisant crée une ambiance pouvant engendrer des maux de toutes sortes, même physiques. Il rend l’air irrespirable, sème la tempête, fait éclore des miasmes morbifiques. C’est un fléau.

Si on attaque votre ami, défendez-le en quelques mots brefs, très nets. N’insistez pas sur ses mérites, de peur d’exaspérer l’envie et la méchanceté de ses détracteurs. Ne vous abandonnez pas au plaisir de chanter ses louanges qu’avec ceux qui pensent comme vous.