Réponse à M. A… - Wikisource

réponse
À M. A…(*),
L’un des Rédacteur du Journal de l’Empire,
PAR MME GACON-DUFOUR.

(*) L’Abbé Félès Dorimon.


À PARIS,
Chez Dabin, au Palais du Tribunat.

M.D.CCC.VII.
réponse
À M. A.,
PAR MME GACON-DUFOUR.
Simius, aut Tigris, vel Feles lumine torvo,
Hic Censor, lacerat qui libros ore cruento.


C’est bien fait à vous, Monsieur, de m’avoir envoyé ou fait envoyer, par la poste, à ma maison de campagne, à Brie-sur-Hières, le Journal de l’Empire, du 31 janvier dernier, dans lequel vous avez écrit contre moi et mon dernier ouvrage, avec cette urbanité, cette délicatesse, et cet amour sincère de la vérité qui vous distinguent si éminemment.

Cet envoi est sans doute une invitation à vous répondre ; je vais y satisfaire ; mais j’abrégerai ma tâche le plus que je pourrai[1].

Je commence par écarter vos injures, elles ne sauraient m’atteindre.

Que gagnerais-je, d’ailleurs, à m’en occuper ? Je m’en attirerais de nouvelles. Femme, vous pouvez m’insulter impunément ; je ne porte qu’un éventail, vous ne l’ignorez pas, et votre conduite à mon égard le prouve.

Voua avez manqué d’adresse, Monsieur, en vous mettant en colère contre ma personne et mon ouvrage. Tout le monde sait que cette passion rend incapable de discerner le juste et le vrai, que celui qu’elle domine a perdu la raison[2], et qu’elle est le plus inique et le plus partial de tous les juges. Vous avez demandé, comme Léandre, dans l’Envieux de Destouches : « Y a-t’il de beaux endroits dans cet ouvrage ? » et répondu, comme Polidor : « Je vous avoue que j’en trouverais s’il était de moi ou de quelques-uns de mes amis. » Vous avez fait naître de justes soupçons contre le témoignage que vous avez porté de mon Livre, en prononçant avec emportement, qu’il est écrit sans jugement, sans esprit, sans style et sans raison. On ne vous en croira pas, on ne me condamnera pas sans m’entendre, on lira mon Ouvrage, et si l’on y trouve quelques fautes[3] [quel ouvrage n’en a pas ? votre diatribe même en est pleine], on y trouvera aussi que je suis un écrivain impartial, et que j’ai prouvé, par des faits, si incontestables que vous n’avez pas osé les contester, que la persécution religieuse est atroce, et que ceux qui ont provoqué et dirigé celle qui a précédé et suivi la révocation de l’Edit de Nantes, étaient ou des hypocrites, ou des intrigans ambitieux, mus par leur propre intérêt, qu’ils étaient parvenus à faire regarder comme la cause de Dieu et l’intérêt de l’État, par un monarque crédule, facile à séduire, épouvanté par les terreurs de l’autre vie, trompé par son confesseur, par une femme adroite qui aspirait au trône, et par des ministres perfides, cruels et entièrement dévoués à cette femme, votre héroïne. Alors, Monsieur, j’obtiendrai de mes lecteurs la seule vengeance à laquelle j’aspire contre vous ; ils m’accorderont leur estime, que vous avez cherché à me ravir par votre diatribe, et vous aurez échoué dans votre projet.

L’Athénée, qui vous a fourni une petite gaîté, et qui vous a fait plaisanter si joliment, l’Athénée, Monsieur, n’a rien de commun avec moi et mes ouvrages ; je n’ai pas l’honneur d’être membre de cette société estimable et savante : pourquoi donc vous en prendre à moi, si, pour certaine personne, elle est comme l’honneur,

..... Une île escarpée et sans bords.
On n’y peut plus rentrer dès qu’on en est dehors.
Boileau.

S’il rappelle à votre souvenir quelque événement désagréable et humiliant qui vous obsède sans cesse[4], vous souffrez beaucoup, je n’en doute point ; mais vous ne guérirez point votre mal en m’outrageant ; je juge même par les symptômes qui se manifestent en vous, qu’il est incurable : le fantôme est dans votre cœur, il vous suivra partout. Il s’est tellement identifié avec votre individu, que si j’étais chargée de vous peindre, je le ferais de manière à vous faire reconnaître de tous ceux qui lisent vos écrits, quoiqu’ils ne vous aient jamais vu, en vous représentant

L’œil farouche, l’air sombre et le poil hérissé.
Racine.

fuyant au grand galop sur un cheval fougueux, n’emportant de tous vos bagages que vos chers et très-pesans libelles contre les membres de l’Athénée et autres, et en gravant au bas de votre image ce vers parodié de Boileau :

L’Athénée est en croupe et galope avec lui.

Ma qualité d’auteur vous dispense, dites-vous, des égards que vous convenez me devoir en ma qualité de femme ! Vous avez raison, Monsieur, vous êtes même trop doux de vous borner à des injures ! Comment donc ! Toute femme assez hardie pour aimer la science et paraître instruite mérite d’être traitée comme le fut la célèbre Hypacie. Cette belle personne était fille du philosophe Théon, et philosophe elle-même. Sa science lui avait fait obtenir la chaire de philosophie dans l’école platonicienne d’Alexandrie. Elle professait avec tant de clarté et d’éloquence, que ceux qui avaient du goût pour la philosophie, venaient de toutes parts se mettre au nombre de ses disciples. Sa beauté, sa vertu, sa décence, la pureté de ses mœurs et sa modeste assurance la fesaient rechercher de tous les savans et de tous les grands, dont elle attirait l’admiration et le respect, et au milieu desquels elle ne craignait point de se trouver ; mais ses talens lui suscitèrent la haine des ministres d’un Dieu de paix. Des fanatiques, conduits par un lecteur nommé Pierre, l’enlevèrent de son char au milieu de la rue, la traînèrent dans la grande église d Alexandrie, la dépouillèrent de tous ses vêtemens, la massacrèrent à coups de pots cassés, déchirèrent son corps en lambeaux et le brûlèrent sur une place publique[5].

Mes yeux sont gonflés de larmes, mon cœur se soulève d’indignation ; mais je n’en continuerai pas moins d’aimer la science, de détester la persécution et de prêcher la tolérance.

Quand on fait, Monsieur, le métier de censeur, il ne suffit pas d’être plaisant comme vous l’êtes, il faut être instruit. Or, instruisez-vous donc : faites un cours sous le respectable monsieur Sage, professeur de chimie à la Monnaie, et vous apprendrez qu’avec du pampre haché, du sucre et de l’eau, on peut faire du vin, qui, distillé, produit autant de pintes d’eau-de-vie, que l’on a mis de livres de sucre pour le composer.

Ouvrez la Pharmacopée de Baumé, et vous y trouverez de très-bonnes recettes pour faire du vin de cerises.

Interrogez toutes les personnes qui ont voyagé en Angleterre, elles vous apprendront que dans ce pays où l’âpreté du climat ne permet pas de cultiver la vigne, on fait, surtout dans les campagnes, des vins de groseilles, de cerises, de framboises, de prunelles et de différentes autres espèces de fruits, et que les dames qui sont dans l’usage de préparer elles-mêmes ces vins, aiment à acquérir la réputation de les faire excellens.

Étudiez l’histoire, vous n’ignorerez plus qu’avant la découverte de l’Amérique et avant que la culture de la canne à sucre y eut été transportée, le sucre était très-rare en Europe, qu’il n’était presque employé qu’en médecine, que le miel en tenait lieu dans les usages ordinaires de la vie, et particulièrement dans l’art de faire des confitures.

Vous apprendrez ainsi y qu’avec un peu plus de savoir, vous n’auriez pas osé songer à la raillerie avec laquelle vous avez voulu égayer vos lecteurs à mes dépens, parce que, voulant employer utilement mes connaissances pratiques en faveur des pauvres et des personnes peu fortunées, j’ai publié un ouvrage dans lequel j’ai enseigné des procédés pour faire à peu de frais des confitures très-saines et très- agréables, avec du miel et un vin très-salutaire, avec des groseilles, etc. etc.

Au reste, je puis me tromper en attribuant votre sarcasme à votre défaut d’instruction ; il est peut-être le fruit de votre mauvaise foi, de votre éducation et de votre désir de me rendre ridicule.

Non, Monsieur, la haine et la jalousie n’ont point, comme vous le dites sans le croire, dirigé ma plume contre madame de Maintenon, j’ai été guidée par l’amour de la vérité. J’ai puisé tout ce que j’ai dit de cette femme extraordinaire, dans des manuscrits authentiques et fidèles ; je n’en ai rien dit que de vrai ; si j’avais commis une seule faute en parlant d’elle, vous n’auriez pas manqué de m’en faire un crime.

Si quelque passion peu délicate m’avait engagée à écrire contre votre héroïne, j’aurais parié de sa conduite et de ses mœurs, avant et pendant qu’elle fut l’épouse de Scaron : j’aurais parlé de ses liaisons et de ses brouilleries avec Ninon de Lenclos, dans laquelle Gourville trouva une dépositaire fidèle, tandis qu’il ne rencontra qu’un fripon dans un prêtre, grand pénitencier. Les matériaux ne m’auraient pas manqué : et je ne l’aurais pas calomniée, comme vous nous l’êtes permis à mon égard.

Vous n’aimez point Mme de Montmorency, cela ne m’étonne point : elle était, comme je l’ai dit dans mon ouvrage, la femme la plus franchement vertueuse de la cour de Louis XIV, et c’est un témoignage que ce Monarque lui-même lui a rendu : ainsi, vous faites de moi, contre votre gré, un éloge très-flatteur (et dont je vous remercie sincèrement), quand vous dites qu’elle est mon interprète.

Vous plaisantez, Monsieur, sur la révocation de l’édit de Nantes (je vois bien que la plaisanterie est votre talent et que vous l’exercez sur tout. Une comédie de vous serait bien gaie). On aurait, dites-vous, facilement trouvé, après cette révocation, beaucoup de bons catholiques capables d’écrire l’histoire aussi bien que moi.

Je n’ai point assez de présomption pour en douter ; mais cette révocation n’en a pas moins causé de grands maux. C’est elle qui a enlevé à la France Rapin Thoiras, le seul bon historien qui, avant Hume, ait fait une histoire complète et impartiale de l’Angleterre.

C’est elle qui a empêché d’élever un monument public à la mémoire du plus grand homme de mer que la France eût alors, au vainqueur de Ruiter, à Abraham Duquesne, enfin, et qui a fait refuser le corps de cet illustre marin à ses en fans, qui lui avaient préparé une sépulture dans une terre étrangère.

C’est elle qui, pendant un très-grand nombre d’années, a peuplé les prisons et les galères de pères de famille honnêtes de toutes les classes, dont tout le crime était d’avoir une opinion différente de celle de leurs persécuteurs.

C’est elle qui a préparé les roues, fait élever les gibets qui ont servi à terminer les jours d’une foule de ministres pieux qui refusaient d’être hypocrites.

C’est elle qui a dicté l’ordre inhumain d’arracher les enfans aux prétendus réformés, pour les élever dans la religion catholique.

C’est elle qui a donné lieu à sept émigrations successives d’une multitude de Français, qui ont porté dans les pays étrangers leurs richesses mobilières et leur industrie ; et ces émigrations ont réduit à la misère, les manufacturiers catholiques restés en France, qui ne trouvèrent plus ensuite à vendre leurs marchandises, et dont auparavant ils approvisionnaient les consommateurs étrangers.

C’est elle qui a fait prononcer la confiscation des biens des émigrans.

C’est elle qui, pendant long-temps, a privé plus d’un million de Français, du droit de donner leurs noms « et les prérogatives d’enfans légitimes à ceux que la loi naturelle, supérieure à toutes les institutions civiles, ne cessait point de reconnaître sous ces deux titres. »

C’est elle qui a fait rendre cette déclaration terrible, qui ordonnait que ceux des prétendus réformés qui, dans une maladie, refuseraient les sacremens, seraient, après, leur mort, traînés sur la claie, et leurs biens confisqués ; et que s’ils guérissaient, ils seraient condamnés à faire amende honorable, les hommes aux galères perpétuelles, les femmes à être renfermées, et leurs biens confisqués !!!

C’est elle qui, en exécution de cette loi atroce, a procuré très-fréquemment le spectacle horrible de cadavres traînés sur la claie.

C’est elle enfin qui a donné lieu aux troubles affreux des Cévènes, aux représailles exercées par les réformés, pour venger l’enlèvement de leurs enfans, la ruine de leurs temples, et la mort de leurs ministres.

Que vous faut-il de plus, Monsieur, pour exciter votre sensibilité ? et comment pouvez-vous, avec un sang froid réfléchi et cruel, insulter à la mienne ?

Vous m’accusez de n’être d’aucune religion. Je ne sais quel est votre but.

Socrate, accusé d’irréligion, fut condamné à boire la ciguë. Mais sa mort n’a point flétri sa mémoire. Il est toujours regardé comme le plus vertueux et le plus éclairé des philosophes de l’antiquité. Son principal délateur, un prêtre, dont le nom commençait par un A, Anitus, est au contraire voué pour jamais à l’opprobre, à l’ignominie, et sa conduite sera toujours en exécration à tous les hommes sensibles et réellement vertueux. Pourquoi donc adoptez-vous son rôle infâme ? qu’a-t-il de flatteur pour vous ? espérez-vous que vos dénonciations auront le succès de la sienne ? J’aime à croire que nota. Vous l’espéreriez d’ailleurs en vain. Nous ne sommes plus dans ces siècles malheureux où le fanatisme ridicule, lâche, ignorant et cruel, aiguisait les poignards et allumait les bûchers. Le Gouvernement[6] sous lequel nous avons le bonheur de vivre, respecté toutes les opinions religieuses qui ne troublent point l’ordre public : il est trop grand, trop puissant, trop éclairé, trop sage, pour vouloir commander à la pensée. Il dédaigne justement ces êtres insensés qui, pleins de leur perfection chimérique, sont ennemis de toute opinion qui n’est pas la leur, et qui auraient du plaisir à voir renaître ces jours affreux de deuil, où

 Pour venger Dieu de ses fiers ennemis,
Au signal tout-à-coup donné pour le carnage,
Cent mille faux zélés, le fer en main, courans,
Allèrent attaquer leurs amis, leurs parens,
Et, sans distinction, dans tout sein hérétique,
Pleins de joie, enfoncer un poignard catholique.
Boileau.

Abandonnez donc, Monsieur, le rôle abominable de délateur, suivez les conseils de cet auteur immortel, dont quelques vils et méprisables folliculaires

À l’œil timide et louche,
La Henriade.

essaient vainement de ternir la gloire, dont ils ne peuvent soutenir l’éclat. S’il vivait ! Les conseils de cet immortel auteur sont dictés par la plus tendre humanité, et mériteraient d’être gravés dans tous les temples de l’Univers, ainsi qu’ils le sont dans tous les cœurs honnêtes :

À la religion discrètement fidèle,
Sois doux, compatissant, sage, indulgent comme elle,
Et sans noyer autrui, songe à gagner le port ;
La clémence a raison, et la colère a tord.
Voltaire.

C’est un malheur, dites-vous, Monsieur, attaché à la mémoire de Fénelon, d’être mon héros et celui d’une certaine classe d’hommes, de l’affection desquels ils s’étonnerait beaucoup s’il revenait au monde. Je ne suis pas étonnée que ce soit vous qui le disiez.

Mais il me semble que la mémoire de Fénélon est à l’abri de tout malheur, et que quiconque entreprendrait de la flétrir, se couvrirait d’un opprobre ineffaçable. Comment donc pourrait-elle souffrir de ce que je le loue avec justice, et de ce que ses vertus, sa bienfaisance, sa douce et consolante humanité, et sa piété tolérante, font verser des larmes d’attendrissement et de plaisir sur tous les théâtres de la France (dans un des chef-d’œuvres de l’un des hommes que vous n’aimez pas), chef-d’œuvre fait pour plaire dans tous les lieux et dans tous les temps, et qui passera à la postérité la plus reculée, ainsi que la gloire du prélat admirable qui en est le sujet. Vous eussiez dû le dire ! car, si vous ne vous expliquez pas, personne ne comprendra en quoi peut consister le malheur d’être universellement aimé et loué. Si vous pouviez parvenir à l’être comme lui ! Expliquez-vous, je vous le demande en grâce, ou souffrez qu’on vous adresse ces deux vers, que M. de Claville a traduits du discours du pape Innocent XII, qui fut plus scandalisé de lu chaleur de quelques prélats qui poursuivaient la condamnation du livre de Fénélon, que du livre même :

Fénélon a péché par trop d’amour divin,
Vous autres, par trop peu d’amour pour le prochain.
Traité du vrai mérite,
par Lemaître de Claville.

Au surplus, Monsieur vous êtes bien le maître de dire tout ce qu’il vous plaira. Vous aurez beau crier, vous n’empêcherez pas les amis sincères de l’humanité, d’avoir moins d’estime pour Bossuet que pour Fénélon, que pour Fénélon, que les siècles modernes peuvent opposer à tout ce que l’antiquité nous offre de plus beau dans la conduite morale,

Fénélon fut un de ces chrétiens si rares ; dont la piété affectueuse et tendre ne se montra jamais ni farouche, ni pédante, ni austère, et dont la charité s’étendait même jusques sur les incrédules.

Fénélon fut un philosophe éclairé, qui dans ses instructions à un jeune prince d’Allemagne, destiné à régner, lui recommanda surtout de ne jamais forcer ses sujets à changer de religion. « Nulle puissance humaine, lui disait-il, n’a droit sur la liberté du cœur : la violence ne persuade pas, elle ne fait que des hypocrites : donner de tels prosélytes à la religion, ce n’est pas la protéger, c’est la mettre dans la servitude. »

Fénélon fut un homme doux, qui écrivit sans fiel contre les Jansénistes, dont la doctrine lui paraissait impitoyable et désespérante, et qui, en les combattant, n’écoutait que son cœur. « Dieu, disait-il, n’est pour eux que terrible, il n’est pour moi que l’être bon : je ne puis me résoudre à en faire un tyran qui nous ordonne de marcher en nous mettant aux fers, et qui nous punit si nous ne marchons pas. »

Fénélon était un prélat pacifique qui, en proscrivant les principes des Jansénistes, qui lui paraissaient trop durs, ne pouvait pas souffrir qu’on persécutât ceux qui les soutenaient. « Soyons à leur égard, disait-il, ce qu’ils ne veulent pas que Dieu soit à l’égard des hommes, pleins de miséricorde et d’indulgence. »

Fénélon fut un homme courageux, qui exhortait madame de Maintenon à inspirer au Roi la méfiance des conseils durs et violens et l’horreur pour les actes arbitraires. Il eut le courage d’écrire à Louis XIV une lettre hardie, pleine de vérités, de vigueur ; il s’opposa de toutes ses forces à la persécution des prétendus réformés, et à la révocation de l’édit de Nantes.

Fénélon enfin fut un homme juste[7], qui, persécuté par Bossuet, ne s’en vengea qu’en en rendant justice et en prenant hautement sa défense lorsqu’on cherchait à le rabaisser devant lui, par prévention ou par flatterie.

Il manquait à Bossuet nombre de ces qualités. Pourquoi me forcez-vous de revenir sur son compte ? Bossuet fut courtisan : il reconcilia Louis XIV avec madame de Montespan.

Bossuet fut persécuteur : il persécuta Fénélon pour avoir soutenu dans son livre des Maximes des Saints, que Dieu devait être aimé pour lui-même. Cette opinion ne pouvait donner lieu à aucun trouble.

Bossuet dans ses écrits contre Fénélon a recours à l’injure, et Fénélon se borne à lui répondre : Monseigneur, pourquoi me dites-vous des injures pour des raisons ? auriez-vous pris mes raisons pour des injures ?

Bossuet enfin ne persécuta pas, il est vrai, les prétendus réformés ; mais il encouragea les persécutions, en ne s’y opposant pas avec la vigueur et l’autorité que lui donnaient ses talens et son éloquence, et en établissant pour maxime dans sa Politique tirée de l’Écriture-Sainte, que le Roi devait employer son autorité pour détruire dans ses États les fausses religions.

Il n’a donc point autant de droit à l’estime générale que Fénélon.

Vous finissez votre libelle atroce contre moi, en disant : « Je conclus de tout cela que, si Mme Gacon-Dufour veut absolument travailler pour nous, elle doit se contenter de nous donner ses petites recettes économiques, qu’elle nous indique de temps en temps, pour faire des confitures et des liqueurs ; car, drogue pour drogue, j’aime encore mieux ses ratafias que ses livres. »

C’est sans doute pour imiter Pascal, qui, par humilité, ne parlait jamais de lui-même qu’au pluriel, que vous employez le pronom nous.

C’était un grand homme que ce Pascal, Monsieur ; il était modeste ; il ne se croyait pas assez fort, pour prouver l’existence de Dieu et les vérités de la religion chrétienne « par des démonstrations fondées sur des principes évidens, capables de convaincre l’obstination des plus endurcis, ni par des raisonnemens métaphysiques, qui souvent égarent plus l’esprit qu’ils ne le persuadent, ni par des lieux communs tirés des divers effets de la nature. »

Il reconnaissait l’insuffisance de toutes ces pensées si vantées ; il s’en explique lui-même dans une de ses pensées[8] que devraient méditer ces êtres présomptueux qui, n’ayant aucun des grands talens de Pascal, se croient néanmoins en état de tout démontrer.

En m’occupant de Pascal, dont vous m’avez rappelé l’idée par votre pronom nous, je n’ai point oublié, Monsieur, que mes ouvrages sont des drogues, et que, drogues pour drogues, vous préférez mes ratafias à mes livres. Je voulais vous observer avec Boileau, que ces pointes triviales sentent le Tabarin ; mais je préfère finir, et même, pour vous plaire, je conviendrai avec vous que mes Ouvrages sont des drogues.

Oui, mes romans sont des drogues contre l’ennui, et si j’en juge par l’accueil que le public leur a fait, ces drogues ne sont pas absolument mauvaises.

Mon Recueil pratique d’Économie rurale et domestique est une drogue pour diminuer ou faire cesser la détresse de la classe laborieuse et indigente, procurer des jouissances aux familles nombreuses et peu fortunées, et cette drogue est tout à l’heure à la quatrième édition : j’ai obtenu par elle la récompense la plus douce pour mon cœur, l’estime et la reconnaissance des personnes honnêtes auxquelles elle a été utile.

Mon Manuel de la Ménagère à la ville et à la campagne, est encore une drogue pour extirper des campagnes la mendicité et procurer du travail aux indigens laborieux.

Mes Moyens de conserver la santé des Habitans des Campagnes, sont des drogues utiles pour tous les âges et pour tous les états.

Enfin mon dernier ouvrage est une drogue contre la persécution. J’espère qu’il produira aussi quelques bons effets, et qu’il viendra un temps où il sera regardé comme un remède salutaire par ceux même à qui, dans ce moment, l’odieuse intolérance parait une vertu.

Je suis, Monsieur, avec toute la considération que vous méritez,

GACON-DUFOUR.

Nota. Omission des Imprimeurs à réparer : Page 85 du tome Ier des Anecdotes secrètes, etc. lig. dern., après ces mots : et celle qui jugea Enguerrand de Marigny, ajoutez fut également sollicitée par un moine.


À Paris, de l’imprimerie de Courcier, quai des Augustins, n°57.
  1. Fontenelle, qui, dans son agréable Extrait de l’Histoire des Oracles, a si bien dévoilé les fourberies des prêtres (du paganisme), ne lisait aucune des satires faites contre lui ; il les jetait dans un coffre, où elles furent trouvées après sa mort. — J’aurais dû ne pas lire votre Journal.
  2. La colère, dit Montaigne, est une arme de nouvel usage ; nous remuons les autres armes, celle-ci nous remue ; notre main ne la guide pas, c’est elle qui guide notre main ; elle nous tient, nous ne la tenons pas.
  3. Si l’on en ôtait les fautes typographiques, qu’avec un peu de bonne foi vous ne pouviez manquer de reconnaître, je ne sais pas s’il en resterait beaucoup.
  4. M. l’Abbé Félès en a été chassé.
  5. Philostorge dit, dans Photius, qu’elle fut déchirée par les Homoousiens. Hesychius, surnommé l’illustre, dit que ce malheur lui arriva par l’envie que lui attira son, savoir, particulièrement dans l’astronomie.
  6. Mon crime à vos yeux ne serait-il pas d’avoir quelquefois opposé avec avantage le Gouvernement actuel aux Gouvernemens passés ?
  7. Je riens de lire comment un de vos chers collègues le traitait.
  8. Voy. ses Pensées sur la Religion, pag. 28 et 39 de sa Préface.