Les sept princesses (Maeterlinck) - Wikisource

P. Lacomblez (p. Couv.-64).

MAURICE  MAETERLINCK
Les Sept
Princesses

BRUXELLES
PAUL  LACOMBLEZ
Éditeur
31, RUE DES PAROISSIENS, 31

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TOUS DROITS RÉSERVÉS


PERSONNAGES

LE VIEUX ROI.

LA VIEILLE REINE.

LE PRINCE.

LES SEPT PRINCESSES.

UN MESSAGER.

LE CHŒUR DES MATELOTS.


LES SEPT PRINCESSES


Une vaste salle de marbre, avec des lauriers, des lavandes et des lys en des vases de porcelaine. Un escalier aux sept marches de marbre blanc divise longitudinalement toute la salle, et sept princesses, en robes blanches et les bras nus, sont endormies sur ces marches garnies de coussins de soie pâle. Une lampe d’argent éclaire leur sommeil. Au fond de la salle, une porte aux puissants verrous. À droite et à gauche de la porte, de grandes fenêtres dont les vitrages descendent jusqu’au ras du carrelage. Derrière ces fenêtres, une terrasse. Le soleil est sur le point de se coucher et l’on aperçoit, à travers les vitrages, une noire campagne marécageuse avec des étangs et des forêts de chênes et de pins. Perpendiculairement à l’une des fenêtres, entre d’énormes saules, un sombre canal inflexible, à l’horizon duquel s’avance un grand navire de guerre.  

LES SEPT PRINCESSES


Le vieux roi, la vieille reine et le messager s’avancent sur la terrasse,
et regardent s’approcher le navire de guerre.


LA REINE.

Il vient à pleines voiles…


LE ROI.

Je ne le vois pas bien dans le brouillard…


LA REINE.

Ils rament… ils rament tous… Je crois qu’ils vont venir jusqu’aux fenêtres du château… On dirait qu’il a mille pieds… les voiles touchent aux branches des saules…


LE ROI.

Il a l’air plus large que le canal…


LA REINE.

Ils s’arrêtent…


LE ROI.

Je ne sais comment ils pourront s’en retourner…


LA REINE.

Ils s’arrêtent… ils s’arrêtent… Ils jettent l’ancre… Ils s’amarrent aux saules… Ah ! ah ! Je crois que le prince descend…


LE ROI.

Regardez donc les cygnes… Ils vont à sa rencontre… Ils vont voir ce que c’est…


LA REINE.

Est-ce qu’elles dorment toujours ?

(Ils viennent regarder, par les fenêtres, dans la salle.)

LE ROI.

Éveillons-les… Je vous l’ai dit depuis longtemps ; il faut les éveiller…


LA REINE.

Attendons qu’il soit là… C’est trop tard maintenant… Il est là, il est là ! — Mon Dieu ! mon Dieu ! qu’allons-nous faire ! — Je n’ose pas ! je n’ose pas !… Elles sont trop malades…


LE ROI.

Voulez-vous que j’ouvre la porte…


LA REINE.

Non ! non ! attendez ! attendons ! — Oh comme elles dorment ! comme elles dorment toujours !… Elles ne savent pas qu’il revient… Elles ne savent pas qu’il est là… Je n’ose pas les éveiller… le médecin l’a défendu… ne les éveillons pas… Ne les éveillons pas encore… Oh ! oh ! j’entends un bruit de pas sur le pont…


LE ROI.

Il est là ! Il est là !… Il est au bas de la terrasse !…

(Ils quittent la fenêtre.)

LA REINE.

Où est-il ! où est-il ? — Est-ce lui ? — Je ne le reconnais plus !… Si, si, je le reconnais encore ! Oh ! qu’il est grand ! qu’il est grand ! Il est au bas de l’escalier !… Marcellus ! Marcellus ! Est-ce vous ? Est-ce vous ? — Montez ! Montez ! nous sommes si vieux nous autres !… Nous ne pouvons plus descendre !… Montez ! montez ! montez !


LE ROI.

Prenez garde de tomber !… les marches sont très vieilles… elles tremblent toutes… Prenez garde !…


LA REINE.

Montez ! montez ! montez !

(Le prince monte sur la terrasse et se jette dans les bras du roi
et de la reine.)

LE PRINCE.

Ma pauvre mère-grand ! Mon pauvre grand-père !

(Ils s’embrassent.)

LA REINE.

Oh ! comme vous êtes beau ! — Comme vous avez grandi, mon enfant ! — Comme vous êtes grand, mon petit Marcellus ! — Je ne vous vois pas bien ; j’ai les yeux pleins de larmes…


LE PRINCE.

Oh ! ma pauvre mère-grand, comme vos cheveux sont blancs !… Oh ! mon pauvre grand-père, comme votre barbe est blanche !…


LE ROI.

Nous sommes de pauvres petits vieux ; notre tour va venir…


LE PRINCE.

Grand-père, grand-père, pourquoi vous penchez-vous ainsi ?


LE ROI.

Je suis toujours penché…


LA REINE.

Nous vous attendons depuis si longtemps !…


LE PRINCE.

Oh ! ma pauvre mère-grand, comme vous tremblez ce soir !…


LA REINE.

Je tremble toujours ainsi, mon enfant…


LE PRINCE.

Oh ! mon pauvre grand-père ! Oh ! ma pauvre mère-grand ! Je ne vous reconnais presque plus…


LE ROI.

Moi non plus, moi non plus. Je n’y vois plus très bien…


LA REINE.

Où avez-vous été si longtemps, mon enfant ? — Oh ! que vous êtes grand ! — Vous êtes plus grand que nous !… Voilà, voilà, je pleure comme si vous étiez mort !


LE PRINCE.

Pourquoi m’accueillez-vous les larmes aux yeux ?


LA REINE.

Non, non, ce ne sont pas des larmes, mon enfant… Ce n’est pas la même chose que des larmes… Il n’est rien arrivé… Il n’est rien arrivé…


LE PRINCE.

Où sont mes sept cousines ?


LA REINE.

Ici, ici ; attention, attention… n’en parlons pas trop haut ; elles dorment encore ; il ne faut pas parler de ceux qui dorment…


LE PRINCE.

Elles dorment ?… Est-ce qu’elles vivent encore toutes les sept ?…


LA REINE.

Oui, oui, oui ; prenez garde, prenez garde… Elles dorment ici ; elles dorment toujours…


LE PRINCE.

Elles dorment toujours ?… Quoi ? quoi ? quoi ? — Est-ce que ?… toutes les sept !… toutes les sept !…


LA REINE.

Oh ! oh ! oh ! qu’avez-vous pensé !… qu’avez-vous osé penser, Marcellus, Marcellus ! Prenez garde ! — Elles sont ici ; venez voir à la fenêtre… venez voir… Vite ! vite ! venez vite ! Il est temps de les voir…

(Ils s’approchent des fenêtres et regardent dans la salle. Un long silence.)

LE PRINCE.

Ce sont mes sept cousines ?… Je ne vois pas bien…


LA REINE.

Oui, oui ; elles sont là toutes les sept sur les marches… les voyez-vous ? les voyez-vous ?


LE PRINCE.

Je ne vois que des ombres blanches…


LA REINE.

Ce sont vos sept cousines !… les voyez-vous dans les miroirs ?…


LE PRINCE.

Ce sont mes sept cousines ?…


LA REINE.

Regardez donc dans les miroirs, tout au fond de la salle… vous les verrez, vous les verrez… Venez ici, venez ici, vous verrez mieux peut-être…


LE PRINCE.

Je vois ! je vois ! je vois ! je les vois toutes les sept !… Une, deux, trois (il hésite un moment), quatre, cinq, six, sept… Je ne les reconnais presque pas… Je ne les reconnais pas du tout… Oh ! qu’elles sont blanches toutes les sept !… Oh ! qu’elles sont belles toutes les sept !… Oh ! qu’elles sont pâles toutes les sept !… Mais pourquoi dorment-elles toutes les sept ?


LA REINE.

Elles dorment toujours… Elles dorment ici depuis ce midi… Elles sont si malades !… On ne peut plus les éveiller… Elles ne savaient pas que vous alliez venir… Nous n’avons pas osé les éveiller… Il faut attendre… Il faut qu’elles s’éveillent d’elles-mêmes… Elles ne sont pas heureuses et ce n’est pas notre faute… Nous sommes trop vieux, trop vieux ; tout le monde est trop vieux pour elles… On est trop vieux sans le savoir…


LE PRINCE.

Oh ! qu’elles sont belles ! qu’elles sont belles !…


LA REINE.

Elles ne vivent presque plus depuis qu’elles sont ici ; — elles sont ici depuis que leurs parents sont morts… Il fait trop froid dans ce château… Elles viennent des pays chauds… Elles cherchent toujours le soleil ; mais il n’y en a presque pas… Il y en avait un peu sur le canal ce matin ; mais les arbres sont trop grands ; il y a trop d’ombre ; il n’y a que de l’ombre… Il y a trop de brouillards et le ciel n’est jamais clair… — Oh ! comme vous regardez ! — Voyez-vous quelque chose d’extraordinaire ?


LE PRINCE.

Oh ! qu’elles sont pâles toutes les sept !


LA REINE.

Elles sont encore à jeun… Elles ne pouvaient plus rester au jardin ; la pelouse les éblouissait… Elles ont la fièvre… Elles sont rentrées ce midi en se donnant la main… Elles sont si faibles qu’elles ne peuvent presque plus marcher seules… Elles tremblaient de fièvre toutes les sept… Et personne ne sait ce qu’elles ont… Elles dorment ici tous les jours…


LE PRINCE.

Elles sont étranges… Oh ! oh ! elles sont étranges !… Je n’ose plus les regarder… Est-ce ici leur chambre à coucher ?


LA REINE.

Non, non ; ce n’est pas leur chambre à coucher… Vous voyez bien ; il n’y a pas de lits… leurs sept petits lits sont plus haut ; dans la tour. — Elles sont ici en attendant la nuit…


LE PRINCE.

Je commence à les distinguer…


LA REINE.

Approchez, approchez ; mais ne touchez pas aux fenêtres… Vous verrez mieux quand le soleil sera couché ; il fait trop clair encore au dehors… Vous verrez mieux tout à l’heure. Placez-vous contre les vitres ; mais ne faites pas de bruit…


LE PRINCE.

Oh ! qu’il fait clair dans la salle !…


LA REINE.

Il y fera plus clair encore quand la nuit sera venue… Elle est sur le point de tomber…


LE ROI.

Qu’est-ce qui est sur le point de tomber ?


LA REINE.

C’est de la nuit que je parle. — Voyez-vous quelque chose ?


LE PRINCE.

Il y a un grand vase de cristal sur un trépied…


LA REINE.

Ce n’est rien ; c’est de l’eau ; elles ont si soif quand elles s’éveillent !…


LE PRINCE.

Mais pourquoi cette lampe brûle-t-elle ?


LA REINE.

Elles l’allument toujours. Elles savaient qu’elles dormiraient longtemps. Elles l’ont allumée ce midi pour ne pas s’éveiller dans les ténèbres… Elles ont peur de l’obscurité…


LE PRINCE.

Elles sont devenues grandes !


LA REINE.

Elles grandissent encore… Elles deviennent trop grandes… C’est peut-être cela qui les rend si malades… Les reconnaissez-vous ?



LE PRINCE.

Je les reconnaîtrais peut-être si je les voyais au grand jour…


LA REINE.

Vous avez joué si souvent avec elles quand elles étaient petites… Ouvrez les yeux…


LE PRINCE.

Je ne vois bien que leurs petits pieds nus…


LE ROI (regardant à une autre fenêtre).

Je n’y vois pas très clair ce soir…


LE PRINCE.

Elles sont trop loin de nous…


LA REINE.

Il y a quelque chose sur les miroirs ce soir ; je ne vois pas bien ce que c’est…


LE PRINCE.

Il y a une vapeur sur les vitres… Je vais voir si je puis l’effacer…


LA REINE.

Non ! non ! ne touchez pas à la fenêtre ! Elles s’éveilleraient en sursaut ! — C’est à l’intérieur ; c’est de l’autre côté ; c’est la chaleur de la salle…


LE PRINCE.

Il y en a six que je distingue très bien ; mais il y en a une au milieu…


LE ROI.

Elles se ressemblent toutes ; je ne les distingue qu’à leurs colliers de pierreries…


LE PRINCE.

Il y en a une que je ne vois pas bien…


LA REINE.

Laquelle préférez-vous ?


LE PRINCE.

Celle qu’on ne voit pas bien…


LA REINE.

Laquelle ? J’ai l’oreille un peu dure…


LE PRINCE.

Celle qu’on ne voit pas bien…


LE ROI.

Laquelle est-ce qu’on ne voit pas bien ? Je n’en vois presque aucune.


LE PRINCE.

Celle qui est au milieu…


LA REINE.

Je savais bien que vous ne verriez qu’elle !…


LE PRINCE.

Qui est-ce ?


LA REINE.

Vous savez bien qui c’est ; je n’ai pas besoin de vous le dire…


LE PRINCE.

C’est Ursule ?


LA REINE.

Mais oui, mais oui, mais oui ! Vous voyez bien que c’est Ursule ! c’est Ursule ! c’est Ursule qui vous attend depuis sept ans ! toutes les nuits ! toutes les nuits ! tous les jours ! tous les jours !… La reconnaissez-vous ?…


LE PRINCE.

Je ne la vois pas bien ; il y a une ombre sur elle…


LA REINE.

Oui ; il y a une ombre sur elle ; je ne sais ce que c’est…


LE PRINCE.

Je crois que c’est l’ombre d’une colonne… Je la verrai mieux tout à l’heure quand le soleil sera couché tout à fait…


LA REINE.

Non, non, ce n’est pas l’ombre du soleil…


LE PRINCE.

Nous verrons si l’ombre se déplace…


LE ROI.

Je vois ce que c’est ; c’est l’ombre de la lampe.


LA REINE.

Elle est couchée autrement que les autres…


LE ROI.

Elle dort plus profondément, voilà tout…


LE PRINCE.

Elle dort comme un petit enfant…


LE ROI.

Venez à cette fenêtre-ci ; vous y verrez peut-être mieux.


LE PRINCE (allant à une autre fenêtre).

Je ne la vois pas mieux ; c’est le visage que je n’aperçois pas…


LA REINE.

Venez à cette fenêtre-ci ; vous y verrez peut-être mieux…


LE PRINCE (allant à une autre fenêtre).

Je ne la vois pas mieux… Il est bien difficile de la voir… On dirait qu’elle se cache…


LA REINE.

Le visage est presque invisible…


LE PRINCE.

Je vois très bien le corps ; mais je n’aperçois pas le visage… Je crois qu’il est tourné tout à fait vers le ciel…


LA REINE.

Mais vous n’en regardez qu’une seule !…


LE PRINCE (regardant toujours).

Elle est plus grande que les autres…


LA REINE.

Mais ne regardez pas toujours la seule qu’on ne voie pas… Il y en a six autres !…


LE PRINCE.

Je les regarde aussi… Oh ! comme on les voit bien, les autres !…


LA REINE.

Les reconnaissez-vous ? — Voilà Geneviève, Hélène et Christabelle… et de l’autre côté, voilà Madeleine, Claire et Claribelle avec des émeraudes… — Voyez donc ; je crois qu’elles se tiennent toutes les sept par les mains… Elles se sont endormies en se donnant la main… Oh ! oh ! les petites sœurs !… on dirait qu’elles ont peur de se perdre en dormant… Mon Dieu ! mon Dieu ! je voudrais qu’elles s’éveillent !…


LE PRINCE.

Oui, oui ; éveillons-les… Voulez-vous que je les éveille ?…


LA REINE.

Non, non ; pas encore, pas encore… Ne les regardons plus ; venez, ne les regardez plus ; elles auraient tout à coup de mauvais rêves… Je ne veux plus les voir ; je ne veux plus les voir… Je briserais les vitres !… Ne les regardons plus, nous aurions peur !… Venez, venez, au fond de la terrasse ; nous allons parler d’autre chose ; nous avons tant de choses à nous dire… Venez, venez, elles auraient peur si elles se retournaient ; elles auraient peur si elles nous apercevaient à toutes les fenêtres… (Au vieux roi.) Vous aussi, vous aussi ; venez, ne collez pas ainsi votre barbe blanche contre les vitres… vous ne savez pas que vous êtes effrayant !… — Pour l’amour de Dieu, ne restez pas tous les deux aux fenêtres !… Mais venez donc ! venez donc, vous dis-je !… Vous ne savez pas ce qui va arriver… Venez ici, venez ici, retournez-vous, retournez-vous ! regardez de l’autre côté ! regardez un moment de l’autre côté !… Elles sont malades, elles sont malades !… éloignons-nous… laissez-les dormir seules !…


LE PRINCE (se retournant).

Qu’y a-t-il ? — Qu’y a-t-il donc ? — Oh ! qu’il fait noir au dehors !… où êtes-vous ? Je ne vous trouve plus…


LE ROI.

Attendez un moment ; vous avez encore la clarté de la salle dans les yeux… Je n’y vois plus non plus… venez. Nous sommes ici…

(Ils quittent les fenêtres.)

LE PRINCE.

Oh ! qu’il fait noir dans la campagne !… où sommes-nous ?


LE ROI.

Le soleil s’est couché…


LA REINE.

Marcellus, pourquoi n’êtes-vous pas venu plus tôt, Marcellus ?


LE PRINCE.

Le messager vous l’a dit ; je ne songeais qu’à venir…


LA REINE.

Elles vous attendent depuis tant d’années ! Elles étaient toujours dans cette salle de marbre ; elles regardaient le canal jour et nuit… Les jours de soleil elles allaient sur l’autre rive… ; il y a là une colline d’où l’on voit de plus loin ; on ne voit pas la mer ; mais on voit les rochers…


LE PRINCE.

Quelle est cette clarté sous les arbres ?


LE ROI.

C’est le canal par où vous êtes venu ; il y a toujours une clarté sur l’eau…


LE PRINCE.

Oh ! qu’il fait noir cette nuit ! — Je ne sais plus où je suis ; je suis ici comme un étranger…


LE ROI.

Le ciel s’est couvert tout à coup…


LE PRINCE.

Il y a du vent dans les saules…


LE ROI.

Il y a jour et nuit du vent dans les saules ; nous ne sommes pas loin de la mer. — Écoutez ; il pleut déjà…


LE PRINCE.

On dirait qu’on pleure autour du château…


LE ROI.

C’est la pluie qui tombe sur l’eau, c’est une pluie très douce…


LA REINE.

On dirait qu’on pleure dans le ciel…


LE PRINCE.

Oh ! comme l’eau dort entre les murs !…


LA REINE.

Elle dort toujours ainsi ; elle est très vieille aussi…


LE PRINCE.

Les cygnes se sont réfugiés sous le pont…


LE ROI.

Voici des paysans qui rentrent leurs troupeaux…


LE PRINCE.

Ils me semblent très vieux et très pauvres…


LE ROI.

Ils sont très pauvres ; je suis roi de très pauvres gens… Il commence à faire froid…


LE PRINCE.

Qu’y a-t-il là, de l’autre côté de l’eau ?


LE ROI.

Là-bas ? — C’étaient des fleurs ; le froid les a tuées…

(En ce moment, on entend au fond de la campagne, un chant monotone et très lointain, dont on ne distingue que le refrain, repris en chœur, à intervalles réguliers.)

LES VOIX LOINTAINES.

L’Atlantique ! l’Atlantique !


LE ROI.

Qu’est-ce que c’est ?


LE PRINCE.

Ce sont les matelots ; — je crois qu’ils tournent le navire ; ils préparent le départ…


LES VOIX LOINTAINES.

Nous ne reviendrons plus !
Nous ne reviendrons plus !


LA REINE.

Il a déjà toutes ses voiles…


LE PRINCE.

Ils partent cette nuit…


LES VOIX LOINTAINES.

L’Atlantique ! l’Atlantique !


LE ROI.

Est-ce vrai qu’ils ne reviendront plus ?


LE PRINCE.

Je ne sais pas ; ce ne seront peut-être pas les mêmes…


LES VOIX LOINTAINES.

Nous ne reviendrons plus !
Nous ne reviendrons plus !


LA REINE.

Vous n’avez pas l’air heureux, mon enfant…


LE PRINCE.

Moi ? — Pourquoi ne serais-je pas heureux ? — Je suis venu la voir et je l’ai vue… Je puis la voir de plus près si je veux… Je puis m’asseoir à ses côtés si je veux… Ne puis-je pas ouvrir les portes et lui prendre la main ? Je puis l’embrasser quand je veux ; je n’ai qu’à l’éveiller. Pourquoi serais-je malheureux ?


LA REINE.

Vous n’avez pas l’air heureux cependant !… J’ai presque soixante-quinze ans, maintenant… et je vous attendais toujours !… Ce n’est pas vous ! pas vous !… ce n’est pas vous non plus !…

(Elle détourne la tête et sanglote.)

LE ROI.

Qu’y a-t-il ? qu’y a-t-il donc ? Pourquoi pleurez-vous tout à coup ?


LA REINE.

Ce n’est rien ; ce n’est rien ; — ce n’est pas moi qui pleure… Ne faites pas attention ; — on pleure souvent sans raison ; — je suis si vieille aujourd’hui. — C’est fini…


LE PRINCE.

J’aurai l’air plus heureux tout à l’heure…


LA REINE.

Venez, venez ; elles sont peut-être là les yeux ouverts… donnez-moi la main ; menez-moi aux fenêtres ; allons voir aux fenêtres…


LES VOIX LOINTAINES.

L’Atlantique ! l’Atlantique !

(Ils reviennent tous regarder aux fenêtres.)

LE PRINCE.

Je n’y vois pas encore… Il fait trop clair…


LA REINE.

Il y a quelque chose de changé dans la salle !…


LE ROI.

Je n’y vois rien du tout


LE PRINCE.

Il y fait plus clair qu’auparavant…


LA REINE.

Ce n’est pas la même chose ; il y a quelque chose de changé dans la salle…


LE PRINCE.

Mes yeux ne sont pas encore faits à la lumière…


LA REINE.

Il y en a qui ne sont plus à la même place !…


LE PRINCE.

Oui, oui ; je crois qu’elles ont fait un petit mouvement…


LA REINE.

Oh ! oh ! Christabelle et Claribelle ?… Voyez, voyez !… Elles tenaient Ursule par les mains… Elles ne tiennent plus leur sœur par les mains… Elles ont abandonné ses mains… Elles se sont tournées de l’autre côté…


LE PRINCE.

Elles ont été sur le point de s’éveiller…


LA REINE.

Nous sommes venus trop tard ! Nous sommes venus trop tard !…


LE ROI.

Je ne vois bien que les lys près des fenêtres ; — ils sont fermés…


LE PRINCE.

Ils savent que c’est le soir…


LE ROI.

Il y a une lumière cependant…


LE PRINCE.

Elle a une main qu’elle tient étrangement…


LA REINE.

Qui donc ?


LE PRINCE.

Ursule…


LA REINE.

Qu’est-ce que c’est que cette main ?… Je ne l’avais pas vue tout à l’heure…


LE PRINCE.

C’est que les autres la cachaient…


LE ROI.

Je ne sais ce que vous voulez dire ; je ne vois pas jusqu’aux miroirs…


LA REINE.

Elle aura mal !… Elle aura mal !… Elle ne peut pas dormir ainsi ; ce n’est pas naturel… Je voudrais qu’elle baisse un peu la main. — Mon Dieu, mon Dieu, faites donc qu’elle baisse un peu cette petite main !… Son petit bras aura mal si longtemps !…


LE PRINCE.

Je ne vois rien qui la soutienne…


LA REINE.

Je ne veux plus la voir dormir ainsi… Je n’ai pas encore vu dormir ainsi… Ce n’est pas un bon signe… Ce n’est pas un bon signe !… Elle ne pourra plus remuer la main…


LE ROI.

Il n’y a pas de quoi s’inquiéter ainsi…


LE PRINCE.

Les autres dorment plus simplement…


LA REINE.

Comme leurs yeux sont fermés ! Comme leurs yeux sont fermés !… Oh ! oh ! les petites sœurs ! les petites sœurs !… Qu’allons-nous faire ? — Qu’allons-nous donc en faire ?…


LE ROI.

Voyons, voyons, ne parlez pas si près des fenêtres…


LA REINE.

Je n’en suis pas si près que vous croyez…


LE ROI.

Vous avez la bouche contre les vitres…


LE PRINCE.

Je vois encore quelque chose qu’on ne distingue pas très bien…


LA REINE.

Moi aussi ; moi aussi. Il y a quelque chose que je commence à voir… Cela s’étend jusqu’à la porte…


LE PRINCE.

Il y a quelque chose sur les dalles… Ce n’est pas une ombre… Ce ne peut être une ombre… Je ne m’explique pas ce que c’est… Il se pourrait que ce soient ses cheveux…


LA REINE.

Mais pourquoi n’a-t-elle pas noué ses cheveux ?… Toutes les autres ont noué leurs cheveux… Regardez…


LE PRINCE.

Je vous dis que ce sont ses cheveux !… Ils s’agitent… Oh ! ses cheveux sont beaux !… Ce n’est pas une chevelure de malade…


LA REINE.

Elle ne les arrange pas ainsi pour dormir… On dirait qu’elle avait l’intention de sortir…


LE PRINCE.

Elle ne vous a rien dit ?…


LA REINE.

Elle a dit ce midi, en fermant la porte : « Surtout ne nous éveillez plus. » — Puis je l’ai embrassée pour ne pas voir qu’elle était triste…


LE PRINCE.

Ils auront froid, leurs petits pieds presque nus sur les dalles !


LA REINE.

Oui, oui ; ils auront froid ! — Oh ! ne regardez pas si avidement ! (Au Roi.) Vous non plus ! Vous non plus ! — Ne regardez pas à chaque instant ! Ne regardez pas toujours ! — Ne regardons pas tous ensemble !… Elles ne sont pas heureuses ! Elles ne sont pas heureuses !…


LE ROI.

Qu’y a-t-il tout à coup ? — Il n’y a, donc que vous qui puissiez voir ? — Mais qu’avez-vous ce soir ? — Vous n’êtes plus raisonnable… Je ne vous comprends plus… Il faut que tous les autres regardent d’un autre côté ; il faut que tous les autres ferment les yeux… Mais cela nous regarde autant que vous, je crois…


LA REINE.

Je sais bien que cela vous regarde… Ne parlez plus ainsi pour l’amour de Dieu !… Oh ! oh !… ne me regardez pas ! Ne me regardez pas en ce moment !… Mon Dieu ! mon Dieu ! comme elles sont immobiles !…


LE ROI.

Elles ne s’éveilleront plus ce soir ; nous ferions mieux d’aller dormir aussi…


LA REINE.

Attendons encore ; attendons encore !… Nous verrons peut-être ce que c’est…


LE ROI.

Nous ne pouvons pas regarder éternellement à travers les vitres ; il faut faire quelque chose…


LE PRINCE.

Nous pourrions peut-être les éveiller d’ici…


LE ROI.

Je vais frapper doucement à la porte.


LA REINE.

Non, non ! Jamais ! Jamais !… Oh ! Non, pas vous ! pas vous ! Vous frapperiez trop fort… Prenez garde ! Oh prenez garde ! Elles ont peur de tout… Je frapperai moi-même à la fenêtre s’il le faut… Il faut qu’elles voient celle qui frappe… Attendez, attendez…

(Elle frappe très doucement à la fenêtre.)

LE PRINCE.

Elles ne s’éveillent pas…


LE ROI.

Je ne vois rien du tout…


LA REINE.

Je vais frapper un peu plus fort…

(Elle frappe encore à la fenêtre.)

Elles ne bougent pas encore… (La reine frappe encore à la fenêtre.) — On dirait que la salle est pleine de coton… — Êtes-vous sûrs que ce soit le sommeil ? — Elles sont peut-être évanouies… Je ne les vois pas respirer… (La reine frappe encore à une autre fenêtre) : frappez un peu plus fort… frappez sur les autres vitres. ! Oh ! oh ! ces petites vitres sont épaisses ! (La reine et le prince frappent anxieusement des deux mains.) Comme elles sont immobiles ! Comme elles sont immobiles ! — C’est un grand sommeil de malades… C’est le sommeil de la fièvre qui ne veut pas s’en aller… Je veux les voir de près ! Je veux les voir de près !… Elles n’entendent pas le bruit que nous faisons… Ce n’est pas un sommeil naturel… Ce n’est pas un sommeil bienfaisant… Je n’ose pas frapper plus fort…


LE PRINCE (aux écoutes contre les vitres).

Je n’entends pas le moindre bruit…

(Un long silence.)

LA REINE (le visage contre les vitres, et dans
une soudaine crise de larmes).

Oh ! Comme elles dorment ! Comme elles dorment !… Mon Dieu ! Mon Dieu ! Délivrez-les ! Délivrez-les ! Comme ils dorment leurs petits cœurs ! — On n’entend plus leurs petits cœurs ! — Ils dorment si terriblement ! — Oh ! oh ! Qu’on est à craindre quand on dort !… J’ai toujours peur dans leur dortoir !… Je ne vois plus leurs petites âmes !… Où sont-elles donc leurs petites âmes !… Elles me font peur ! Elles me font peur ! — C’est maintenant que je le vois !… Comme elles dorment, les petites sœurs ! Oh ! comme elles dorment, comme elles dorment !… Je crois qu’elles dormiront toujours !… Mon Dieu, mon Dieu, j’ai pitié d’elles !… Elles ne sont pas heureuses ! Elles ne sont pas heureuses !… C’est maintenant que je vois tout !… Sept petites âmes toute la nuit !… Sept petites âmes sans défense !… Sept petites âmes sans amies !… Elles ont la bouche grande ouverte… Sept petites bouches sont ouvertes !… Oh ! Je suis sûre qu’elles ont soif !… Je suis sûre qu’elles ont terriblement soif !… Et tous ces yeux qui sont fermés !… Oh ! Qu’elles sont seules toutes les sept ! toutes les sept ! toutes les sept !… Et comme elles dorment ! Comme elles dorment !… Comme elles dorment les petites reines !… Je suis sûre qu’elles ne dorment pas !… Mais quel sommeil ! Quel grand sommeil !… Éveillez donc les pauvres cœurs ! Éveillez donc les petites reines !… Éveillez donc les petites sœurs ! Toutes les sept ! toutes les sept !… Je ne puis plus les voir ainsi ! Mon Dieu ! mon Dieu ! J’ai pitié d’elles ! J’ai pitié d’elles ! et je n’ose pas les éveiller !… Oh ! la lumière est toute petite !… toute petite !… toute petite !… Et je n’ose plus les éveiller !… (Elle sanglote éperdûment contre la fenêtre.)


LE ROI.

Qu’avez-vous ? — Qu’avez-vous donc ? — Venez, venez, ne regardez plus ; il vaut mieux ne pas les voir… Venez, venez, venez. (Il cherche à l’entraîner.)


LE PRINCE.

Grand’mère ! grand’mère !… Qu’avez-vous vu ? Qu’avez-vous vu ? — Je n’ai rien vu… Il n’y a rien, il n’y a rien…


LE ROI.

(Au prince.) Ce n’est rien, ce n’est rien, ne faites pas attention ; c’est la vieillesse et c’est le soir… Elle est énervée. — Les femmes ont besoin de pleurer. Elle pleure souvent pendant la nuit. (À la reine.) Venez, venez, venez ici… Vous allez tomber ! — Prenez garde… Appuyez-vous sur moi… Ne pleurez plus ; ne pleurez plus, venez… (Il l’embrasse tendrement.) Il n’y a rien ; elles dorment… Nous dormons aussi… Nous dormons tous ainsi… N’avez-vous jamais vu dormir ?


LA REINE.

Jamais ! Jamais comme ce soir ! — Ouvrez la porte ! Ouvrez la porte !… On ne les aime pas assez !… On ne peut pas les aimer ! — Ouvrez la porte ! Ouvrez la porte !…


LE ROI.

Oui ; oui ; nous ouvrirons la porte… Calmez-vous, calmez-vous, — n’y pensez plus, nous l’ouvrirons, nous l’ouvrirons. Je ne demande pas mieux ; je vous avais dit de l’ouvrir, tout à l’heure, et c’est vous qui n’avez pas voulu… Voyons, voyons, ne pleurez plus… Il faut être raisonnable… Je suis vieux moi aussi, mais je suis raisonnable. Voyons, voyons, ne pleurez plus…


LA REINE.

Voilà, voilà ; c’est fini ; je ne pleure plus, je ne pleure plus… Il ne faut pas qu’elles s’éveillent en entendant pleurer…


LE ROI.

Venez, venez, je vais ouvrir très doucement ; nous entrerons ensemble… (Il essaye d’ouvrir la porte ; on entend grincer le loquet et l’on voit se soulever et retomber la clenche, à l’intérieur de la salle.) Oh ! oh ! qu’y a-t-il donc à la serrure ? — Je ne puis pas ouvrir la porte… poussez un peu… Je ne sais ce que c’est… Je ne savais pas qu’il était si difficile d’entrer dans cette salle… Voulez-vous essayer… (La reine essaye à son tour, inutilement.) Je n’y entre jamais… Elle ne s’ouvre pas… Je crois qu’elles ont tiré les verrous… Oui, oui ; la porte est fermée ; elle ne s’ouvrira pas…


LA REINE.

Elles la ferment toujours… Oh ! oh ! ne les abandonnez pas ainsi !… Elles dorment depuis si longtemps !


LE PRINCE.

Nous pourrions ouvrir une fenêtre…


LE ROI.

Les fenêtres ne s’ouvrent pas.


LE PRINCE.

Il me semble qu’il fait moins clair dans la salle…


LE ROI.

Il n’y fait pas moins clair ; mais c’est le ciel qui se découvre. — Voyez-vous les étoiles ?


LE PRINCE.

Qu’allons-nous faire ?


LE ROI.

Je n’en sais rien… — Il y a une autre entrée…


LE PRINCE.

Il y a une autre entrée ?


LA REINE.

Non ! non ! Je sais ce que vous voulez dire !… Pas par là ! pas par là ! Je ne veux pas descendre !…


LE ROI.

Nous ne descendrons pas ; nous resterons ici ; Marcellus ira seul…


LA REINE.

Oh ! non, non, non !… Attendons…


LE ROI.

Mais enfin, que voulez-vous donc ? — On ne peut pas entrer autrement dans la salle… c’est ce qu’il y a de plus simple…


LE PRINCE.

Il y a une autre entrée ?


LE ROI.

Oui ; il y a encore une petite entrée… on ne peut pas la voir d’ici… mais vous la trouverez facilement, il faut descendre…


LE PRINCE.

Par où faut-il descendre ?


LE ROI.

Venez-ici. (Il l’entraîne un peu à l’écart.) Ce n’est pas une porte… on ne peut pas dire que ce soit une porte… c’est plutôt une trappe… c’est une dalle qui se soulève. Elle est tout au fond de la salle… Il faut aller par les souterrains… vous savez bien… Puis il faut remonter… Il faudrait une lampe… vous pourriez vous perdre… vous pourriez vous heurter contre les… marbres… vous comprenez ?… Prenez garde ; il y a des chaînes entre… les petites allées… Mais vous devez savoir le chemin… Vous y avez descendu plus d’une fois dans le temps…


LE PRINCE.

J’y ai descendu plus d’une fois dans le temps ?


LE ROI.

Mais oui, mais oui ; quand votre mère…


LE PRINCE.

Quand ma mère ?… — Ah ! c’est par là qu’il faut ?…


LE ROI (avec un signe de tête).

Justement ! — Et quand votre père aussi…


LE PRINCE.

Oui, oui ; je me rappelle… et quand d’autres aussi…


LE ROI.

Vous voyez bien !… La pierre n’est pas scellée ; vous n’avez qu’à pousser un peu… Mais soyez prudent… Il y a des dalles qui ne sont pas régulières… Prenez garde à un buste qui penche un peu la tête sur le chemin… il est en marbre… Il y a même une croix qui a les bras un peu longs… prenez garde… ne vous pressez pas ; vous avez tout le temps…


LE PRINCE.

Et c’est par là qu’il faut ?…


LE ROI.

Justement !… Il faudrait une lampe. (Il va crier au bord de la terrasse.) Une lampe ! une lampe ! une petite lampe !… (Au prince.) Nous attendrons ici, aux fenêtres… Nous sommes trop vieux pour descendre… Nous ne pourrions plus remonter… (On apporte une lampe allumée.) Ah ! ah ! voici la lampe : prenez la petite lampe…


LE PRINCE.

Oui ; oui ; la petite lampe…

(En ce moment, on entend, tout à coup, au dehors, les grands cris de joie des matelots. Les mâts, les vergues et les voiles du navire sont illuminés dans la nuit ; à l’horizon du canal, entre les saules.)

LE ROI.

Oh ! oh ! qu’y a-t-il donc ?


LE PRINCE.

Ce sont les matelots… Ils dansent sur le pont ; ils sont ivres…


LE ROI.

Ils ont illuminé le navire…


LE PRINCE.

C’est la joie du départ… Ils sont sur le point de partir…


LE ROI.

Eh bien, descendez-vous ?… C’est par ici.


LA REINE.

Non, non, n’y allez pas !… N’y allez pas par là !… ne les éveillez pas ! ne les éveillez pas !… vous savez bien qu’il leur faut le repos !… J’ai peur !…


LE PRINCE.

Je n’éveillerai pas les autres si vous voulez… je n’en éveillerai qu’une seule…


LA REINE.

Oh ! oh ! oh !


LE ROI.

Ne faites pas de bruit en entrant…


LE PRINCE.

J’ai peur qu’elles ne me reconnaissent plus…


LE ROI.

Il n’y a pas de danger… Eh ! eh ! prenez garde à la petite lampe !… Voyez-vous le vent !… le vent veut l’éteindre !…


LE PRINCE.

Je crains qu’elles ne s’éveillent toutes à la fois…


LE ROI.

Qu’est-ce que cela fait ?… Ne les éveillez pas brusquement, voilà tout.


LE PRINCE.

Je serai tout seul devant elles… J’aurai l’air… elles auront peur…


LE ROI.

Vous ne les éveillerez qu’après avoir remis la pierre à sa place… Elles ne s’en apercevront pas… Elles ne savent pas ce qu’il y a sous la salle où elles dorment…


LE PRINCE.

Elles me prendront pour un étranger…


LE ROI.

Nous serons aux fenêtres. — Descendez ; descendez. — Prenez garde à la lampe. — Surtout ne vous perdez pas dans les souterrains : ils sont très profonds… ayez soin de remettre la dalle… Remontez le plus tôt possible…

Nous attendrons aux fenêtres… descendez, descendez ; — de la prudence ! de la prudence !…
(Le prince quitte la terrasse ; le vieux roi et la vieille reine regardent par les fenêtres, le visage contre les vitres. — Un long silence.)

LES VOIX LOINTAINES.

L’Atlantique ! l’Atlantique !


LE ROI (détournant la tête et regardant vers le canal).

Ah ! ah ! Ils s’en vont… Ils auront bon vent cette nuit…


LES VOIX LOINTAINES.

Nous ne reviendrons plus !
Nous ne reviendrons plus !


LE ROI (regardant vers le canal).

Ils seront en pleine mer avant minuit…


LES VOIX (de plus en plus lointaines).

L’Atlantique ! l’Atlantique !


LE ROI (regardant dans la salle).

Pourvu qu’il ne se perde pas dans l’obscurité…


LES VOIX PRESQUE INDISTINCTES.

Nous ne reviendrons plus !
Nous ne reviendrons plus !

(Un silence ; le navire disparaît entre les saules.)

LE ROI.

(Regardant vers le canal.) On ne l’aperçoit plus. — (Regardant dans la salle.) — Il n’entre pas encore ? — (Regardant vers le canal.) — Le navire n’est plus là ! — (À la reine.) — Vous ne faites pas attention ? — Vous ne répondez pas ? — Où êtes-vous ? Regardez donc le canal. — Ils sont partis ; ils seront en pleine mer avant minuit…


LA REINE (distraite).

Ils seront en pleine mer avant minuit…


LE ROI (regardant dans la salle).

Pouvez-vous voir la dalle qu’il doit soulever ? — Elle est couverte d’inscriptions ; — elle doit être cachée sous les lauriers. — Il est devenu grand, Marcellus, n’est-ce pas ? — Nous aurions mieux fait de les éveiller avant qu’il eût débarqué. — Je vous l’avais dit. — Nous aurions évité toutes ces scènes. — Je ne sais pas pourquoi il n’avait pas l’air heureux ce soir. — Elles ont tort de tirer les verrous ; je les ferai enlever. — Pourvu que sa lampe ne s’éteigne pas. — Où êtes-vous ? — Voyez-vous quelque chose ? — Pourquoi ne répondez-vous pas ? — Pourvu qu’il ne se perde pas dans l’obscurité. — M’écoutez-vous ?


LA REINE.

Pourvu qu’il ne se perde pas dans l’obscurité…


LE ROI.

Vous avez raison. — Ne trouvez-vous pas qu’il commence à faire froid ? — Elles vont avoir froid sur le marbre. — Il me semble qu’il y met le temps. — Pourvu que sa petite lampe ne s’éteigne pas. — Pourquoi ne répondez-vous pas ? À quoi songez-vous ?


LA REINE.

Pourvu que sa petite lampe… La pierre ! la pierre ! la pierre !…


LE ROI.

Est-il là ? — Est-ce qu’il entre ? — Je ne vois pas jusque là…


LA REINE.

Elle se soulève ! elle se soulève !… Il y a une clarté !… regardez… écoutez ! écoutez ! — Elle crie sur ses gonds !…


LE ROI.

Je lui avais dit d’entrer très doucement…


LA REINE.

Oh ! Il entre très doucement… voyez, voyez, il passe la main qui tient la lampe…


LE ROI.

Oui ; oui ; je vois la petite lampe… pourquoi n’entre-t-il pas tout à fait ?…


LA REINE.

Il ne peut pas… Il soulève la pierre très lentement… Oui, oui ; très lentement… Oh ! comme elle crie ! Comme elle crie ! Comme elle crie !… Elles vont s’éveiller en sursaut !


LE ROI.

Je ne vois pas bien ce qui se passe… Je sais que la pierre est très lourde…


LA REINE.

Il entre… Il monte… Il monte de plus en plus lentement… C’est maintenant que la pierre crie !… oh ! oh ! elle crie ! elle crie ! Elle pleure comme un enfant !… Il est à mi-corps dans la salle !… encore trois marches ! encore trois marches ! (Battant des mains.) Il est dans la salle ! Il est dans la salle !… Regardez ! regardez !… Elles s’éveillent !… Elles s’éveillent toutes en sursaut !…


LE ROI.

A-t-il fait retomber la dalle ?

(Le prince, abandonnant la dalle tumulaire qu’il vient de soulever, s’arrête, sa lampe à la main, au bas de l’escalier de marbre. Six princesses, aux derniers grincements des gonds, ouvrent les yeux ; s’agitent un moment au bord du sommeil ; puis, simultanément, se dressent à son approche, les bras levés en lentes attitudes de réveil. Une seule, Ursule, demeure étendue à la renverse, sur les marches de marbre, immobile au milieu de ses sœurs, tandis que celles-ci échangent avec le prince un long regard plein d’étonnements, d’éblouissements et de silences.)

LA REINE (aux fenêtres).

Ursule ! Ursule ! Ursule !… Elle ne s’éveille pas !…


LE ROI.

Patience ! patience ! — Elle a le sommeil un peu lourd…


LA REINE (criant, le visage contre les vitres).

Ursule ! Ursule ! — Éveillez-la ! (Frappant aux fenêtres.) Marcellus ! Marcellus ! — Éveillez-la ! Éveillez-la aussi ! Ursule ! Ursule !… Marcellus ! Marcellus !… Elle n’a pas entendu !… Ursule ! Ursule ! lève-toi ! Il est là ! Il est là ! … Il est temps ! Il est temps ! — (Frappant à une autre fenêtre.) Marcellus ! Marcellus ! regardez devant vous ! regardez ! Elle dort encore !… (Frappant à une autre fenêtre.) — Oh ! oh ! — Christabelle ! Christabelle ! Claribelle ! Claribelle !… Claire ! Claire ! Vous, Claire !… Elle n’a pas entendu !… (Frappant constamment et violemment aux fenêtres.) Ursule ! Ursule ! Il est revenu ! Il est là ! Il est là !… Il est temps ! Il est temps !…


LE ROI (frappant également aux fenêtres).

Oui, oui ; éveillez–la !… éveillez-la donc !… Nous attendons…

(Le prince, inattentif aux bruits du dehors, s’approche en silence de celle qui ne s’est pas levée. Il la contemple un moment ; hésite, ploye le genou et touche l’un des bras nus et inertes sur les coussins de soie. Au contact de la chair, il se redresse subitement avec un long et circulaire regard d’épouvante sur les six princesses muettes et extrêmement pâles. Elles, d’abord indécises et frémissantes d’un désir de fuite, se penchent ensuite à un mouvement unanime sur leur sœur étendue, la soulèvent, et portent dans le plus grand silence, le corps déjà rigide, à la tête échevelée et roide, sur la plus haute des sept marches de marbre, tandis que la reine, le roi et les gens du château, accourus, frappent et crient violemment à toutes les fenêtres de la salle ; ces deux scènes ont lieu simultanément.)

LA REINE.

Elle ne dort pas ! Elle ne dort pas ! — Ce n’est pas le sommeil ! Ce n’est pas le sommeil ! Ce n’est plus le sommeil ! (Elle court éperdûment de fenêtre en fenêtre ; elle y frappe, elle secoue les barreaux de fer ; elle trépigne et l’on voit s’agiter contre les vitres sa chevelure blanche dénouée.) Elle ne dort plus, vous dis-je ! (Au roi.) Oh ! oh ! oh ! Vous êtes un homme de pierre !… Criez ! criez ! criez ! Pour Dieu ! criez, vous dis-je ! Je crie à en mourir et il ne comprend pas ! — Courez ! courez ! criez ! criez ! Il n’a rien vu ! rien ! rien ! rien ! jamais ! jamais ! jamais !…


LE ROI.

Quoi ? quoi ? Qu’y-a-t-il ? qu’y-a-t-il ? Où faut-il crier ?


LA REINE.

Là-bas ! là-bas ! Partout ! partout ! sur la terrasse ! sur l’eau ! sur les prairies !… Criez ! criez ! criez !…


LE ROI (au bord de la terrasse).

Oh !… oh !… Arrivez ! arrivez ! ici ! ici !… Ursule ! Ursule !… Il y a quelque chose !…


LA REINE (aux fenêtres).

Ursule ! Ursule !… Versez de l’eau sur elle !… — Oui, oui, faites cela, mon enfant… Ce n’est peut-être pas !… Oh ! oh ! oh !… sa petite tête !… (Des serviteurs, des soldats, des paysans, des femmes accourent sur la terrasse avec des torches et des lanternes.) Ursule ! Ursule !… Ce n’est peut-être pas cela… Ce n’est peut-être rien du tout !… Eh ! eh ! Claribelle ! Claribelle ! prenez garde !… Elle va tomber !… Ne marchez pas sur ses cheveux !… Ouvrez ! ouvrez ! — Elle s’éveillera ! elle s’éveillera !… de l’eau ! de l’eau ! de l’eau ! — Ouvrez ! ouvrez ! la porte ! la porte ! la porte !… On ne peut pas entrer ! Tout est fermé ! tout est fermé !… Vous êtes sourds comme des morts !… Aidez-moi ! (À ceux qui l’entourent.) — Vous êtes des gens horribles ! Mes mains !… mes mains !… Vous voyez bien mes mains ?… Aidez-moi ! aidez-moi ! Oh ! oh ! Il est tard !… Il est trop tard !… Il est trop tard !… fermé ! fermé ! fermé !…


TOUS, (secouant la porte et frappant à toutes les fenêtres.)

Ouvrez ! ouvrez ! ouvrez ! ouvrez !…

(Un rideau noir descend brusquement.)

FIN.