Le chercheur de trésors ou L’influence d’un livre/09 - Wikisource

Texte établi par Imprimerie de Léger Brousseau (p. 102-120).

CHAPITRE NEUVIÈME.


Avaunt, and quit my sight ! let the earth hide thee !
Thy bones are marrowless, thy blood is cold,
Thou hast no speculation in those eyes,
Which thou dost glare with,.

What man dare, I dare ;
Agproach thou like the rugged Russian bear,
The arm’d rhinoceros, or Hyrcanian tiger,
Take any shape but that, and my firm nerves
Shall never tremble : or be alive again,
And dare me to the desert with thy sword ;
If trembling I inhabit, then protest me
The baby of a girl. Hence, terrible shadow !
Unreal mock’ry hence !

Shakspeare.
l’homme de labrador.

Parmi les nombreux personnages groupés autour de l’âtre brûlant de l’immense cheminée, était un vieillard qui paraissait accablé sous le poids des ans. Assis sur un banc très-bas, il tenait à deux mains un bâton, sur lequel il appuyait sa tête chauve. Il n’était nullement nécessaire d’avoir remarqué la besace, près de lui, pour le classer parmi les mendiants. Autant qu’il était possible d’en juger dans cette attitude, cet homme devait être de la plus haute stature. Le maître du logis l’avait vainement sollicité de prendre place parmi les convives ; il n’avait répondu à ses vives sollicitations que par un sourire amer et en montrant du doigt sa besace. C’est un homme qui fait quelques grandes pénitences, avait dit l’hôte en rentrant dans la chambre à souper, car malgré mes offres, il n’a voulu manger que du pain. C’était donc avec un certain respect que l’on regardait ce vieillard absorbé dans ses pensées. La conversation s’engagea néanmoins, et Amand eut soin de la faire tourner sur son sujet favori.

— Oui, Messieurs, s’écria-t-il, le génie et surtout les livres n’ont pas été donnés à l’homme inutilement ! avec les livres on peut évoquer les esprits de l’autre monde ; le diable même.

Quelques incrédules secouèrent la tête, et le vieillard appuya fortement la sienne sur son bâton.

— Moi-même, reprit Amand, il y a environ six mois, j’ai vu le diable sous la forme d’un cochon.

Le mendiant fit un mouvement d’impatience et regarda tous les assistants.

— C’était donc un cochon, s’écria un jeune clerc notaire, bel esprit du lieu.

Le vieillard se redressa sur son banc, et l’indignation la plus marquée parut sur ses traits sévères.

— Allons, monsieur Amand, dit le jeune clerc notaire, il ne faudrait jamais avoir mis le nez dans la science pour ne pas savoir que toutes ces histoires d’apparitions ne sont que des contes que les grand’mères inventent pour endormir leurs petits enfants.

Ici, le mendiant ne put se contenir davantage :

— Et moi, monsieur, je vous dis qu’il y a des apparitions, des apparitions terribles, et j’ai lieu d’y croire, ajouta-t-il en pressant fortement ses deux mains sur sa poitrine.

— À votre âge, père, les nerfs sont faibles, les facultés affaiblies, le manque d’éducation, que sais-je, répliqua l’érudit.

— À votre âge ! à votre âge ! répéta le mendiant, ils n’ont que ce mot dans la bouche. Mais, monsieur le notaire, à votre âge, moi, j’étais un homme ; oui, un homme. Regardez, dit-il en se levant avec peine, à l’aide de son bâton ; regardez, avec dédain même, si c’est votre bon plaisir, ce visage étique, ces yeux éteints, ces bras décharnés, tout ce corps amaigri ; eh bien, monsieur, à votre âge, des muscles d’acier faisaient mouvoir ce corps qui n’est plus aujourd’hui qu’un spectre ambulant. Quel homme osait alors, continua le vieillard avec énergie, se mesurer avec Rodrigue, surnommé Bras-de-fer ? et quant à l’éducation, sans avoir mis, aussi souvent que vous, le nez dans la science, j’en avais assez pour exercer une profession honorable, si mes passions ne m’eussent aveuglé ; eh bien, monsieur, à vingt-cinq ans une vision terrible, et il y a de cela soixante ans passés, m’a mis dans l’état de marasme où vous me voyez. Mais, mon Dieu, s’écria le vieillard en levant, vers le ciel, ses deux mains décharnées : si vous m’avez permis de traîner une si longue existence, c’est que votre justice n’était pas satisfaite ! Je n’avais pas expié mes crimes horribles ! Qu’ils puissent enfin s’effacer et je croirai ma pénitence trop courte !

Le vieillard, épuisé par cet effort, se laissa tomber sur son siége, et des larmes coulèrent le long de ses joues étiques.

— Écoutez, père, dit l’hôte, je suis certain que monsieur n’a pas eu intention de vous faire de la peine.

— Non, certainement, dit le jeune clerc en tendant la main au vieillard, pardonnez-moi ; ce n’était qu’un badinage.

— Comment ne vous pardonnerais-je pas, dit le mendiant, moi qui ai tant besoin d’indulgence.

— Pour preuve de notre réconciliation, reprit le jeune homme, racontez-nous, s’il vous plaît, votre histoire.

— J’y consens, dit le vieillard, puisque la morale qu’elle renferme peut vous être utile.

Et il commença ainsi son récit :

À vingt ans j’étais un cloaque de tous les vices réunis : querelleur, batailleur, ivrogne, débauché, jureur et blasphémateur infâme ; mon père, après avoir tout tenté pour me corriger, me maudit, et mourut ensuite de chagrin. Me trouvant sans ressource, après avoir dissipé mon patrimoine, je fus trop heureux de trouver du service comme simple engagé de la compagnie du Labrador. C’était au printemps de l’année 17—, il pouvait être environ midi, nous descendions dans la goëlette La Catherine, par une jolie brise ; j’étais assis sur la lisse du gaillard d’arrière, lorsque le capitaine assembla l’équipage et lui dit : ah ça, enfants, nous serons, sur les quatre heures, au Poste-du-Diable ; qui est celui d’entre vous qui y restera ? Tous les regards se tournèrent vers moi, et tous s’écrièrent unanimement : ce sera Rodrigue Bras-de-fer. Je vis que c’était concerté ; je serrai les dents avec tant de force que je coupai en deux le manche d’acier de mon calumet, et frappant avec force sur la lisse, où j’étais assis, je répondis dans un accès de rage : Oui, mes mille tonnerres, oui, ce sera moi ; car vous seriez trop lâches pour en faire autant : je ne crains ni Dieu, ni diable, et quand satan y viendrait je n’en aurais pas peur. Bravo ! s’écrièrent-ils tous. Huzza ! pour Rodrigue. Je voulus rire à ce compliment ; mais mon ris ne fut qu’une grimace affreuse, et mes dents s’entrechoquèrent comme dans un violent accès de fièvre. Chacun alors m’offrit un coup, et nous passâmes l’après-midi à boire. Ce poste de peu de conséquence était toujours gardé, pendant trois mois, par un seul homme qui y faisait la chasse et la pêche, et quelque petit trafic avec les sauvages. C’était la terreur de tous les engagés, et tous ceux qui y avaient resté, avaient raconté des choses étranges de cette retraite solitaire ; de là, son nom de ; Poste-du-Diable — en sorte que depuis plusieurs années on était convenu de tirer au sort pour celui qui devait l’habiter. Les autres engagés qui connaissaient mon orgueil savaient bien qu’en me nommant unanimement, la honte m’empêcherait de refuser, et par là, ils s’exemptaient d’y rester eux-mêmes, et se débarrassaient d’un compagnon brutal, qu’ils redoutaient tous.

Vers les quatre heures, nous étions vis-à-vis le poste dont le nom me fait encore frémir, après un laps de soixante ans, et ce ne fut pas sans une grande émotion que j’entendis le capitaine donner l’ordre de préparer la chaloupe. Quatre de mes compagnons me mirent à terre avec mon coffre, mes provisions et une petite pacotille pour échanger avec les sauvages ; et s’éloignèrent aussitôt de ce lieu maudit. Bon courage ! bon succès ! s’écrièrent-ils d’un air moqueur, une fois éloignés du rivage.

— Que le diable vous emporte tous mes !… que j’accompagnai d’un juron épouvantable.

— Bon, me cria Joseph Pelchat, à qui j’avais cassé deux côtes, six mois auparavant ; bon, ton ami le diable te rendra plus tôt visite qu’à nous. Rappelle-toi ce que tu as dit.

Ces paroles me firent mal.

Tu fais le drôle, Pelchat, lui criai-je ; mais suis bien mon conseil, fais-toi tanner la peau par les sauvages ; car si tu me tombes sous la patte dans trois mois, je te jure par… (autre exécrable juron,) qu’il ne t’en restera pas assez sur ta maudite carcasse, pour racommoder mes souliers.

— Et quant à toi, me répondit Pelchat, le diable n’en laissera pas assez sur la tienne pour en faire de la babiche.

Ma rage était à son comble ! Je saisis un caillou que je lançai avec tant de force et d’adresse, malgré l’éloignement de la terre, qu’il frappa à la tête le malheureux Pelchat et l’étendit sans connaissance dans la chaloupe. Il l’a tué ! s’écrièrent ses trois compagnons, un seul lui portant secours tandis que les deux autres faisaient force de rames pour aborder la goëlette. Je crus, en effet, l’avoir tué, et je ne cherchai qu’à me cacher dans le bois, si la chaloupe revenait à terre ; mais une demi-heure après, qui me parut un siècle, je vis la goëlette mettre toutes ses voiles et disparaître. Pelchat n’en mourut pourtant pas subitement, il languit pendant trois années et rendit le dernier soupir en pardonnant à son meurtrier. Puisse Dieu me pardonner, au jour du jugement, comme ce bon jeune homme le fit alors.

Un peu rassuré, par le départ de la goëlette, sur les suites de ma brutalité, (car je réfléchissais que si j’eusse tué ou blessé Pelchat mortellement, on serait venu me saisir,) je m’acheminai vers ma nouvelle demeure. C’était une cabane d’environ vingt pieds carrés, sans autre lumière qu’un carreau de vitre au sud-ouest ; deux petits tambours y étaient adossés ; en sorte que cette cabane avait trois portes. Quinze lits, ou plutôt quinze grabats, étaient rangés autour de la pièce principale. Je m’abstiendrai de vous donner une description du reste ; ça n’a aucun rapport avec mon histoire.

J’avais bu beaucoup d’eau-de-vie pendant la journée, et je continuai à boire pour m’étourdir sur ma triste situation ; en effet, j’étais seul sur une plage éloignée de toute habitation ; seul avec ma conscience ! et, Dieu sait quelle conscience ! Je sentais le bras puissant de ce même Dieu, que j’avais bravé et blasphémé tant de fois, s’appesantir sur moi ; j’avais un poids énorme sur la poitrine. Les seules créatures vivantes, compagnons de ma solitude, étaient deux énormes chiens de Terre-Neuve : à peu-près aussi féroces que leur maître. On m’avait laissé ces chiens pour faire la chasse aux ours rouges, très-communs dans cet endroit.

Il pouvait être neuf heures du soir. J’avais soupé, je fumais ma pipe près de mon feu, et mes deux chiens dormaient à mes côtés ; la nuit était sombre et silencieuse, lorsque tout-à-coup, j’entendis un hurlement si aigu, si perçant, que mes cheveux se hérissèrent. Ce n’était pas le hurlement du chien ni celui plus affreux du loup ; c’était quelque chose de satanique. Mes deux chiens y répondirent par des cris de douleur, comme si on leur eût brisé les os. J’hésitai ; mais l’orgueil l’emportant, je sortis armé de mon fusil chargé à trois balles ; mes deux chiens, si féroces, ne me suivirent qu’en tremblant. Tout était cependant retombé dans le silence, et je me préparais déjà à rentrer, lorsque je vis sortir du bois, un homme suivi d’un énorme chien noir ; cet homme était au-dessus de la moyenne taille et portait un chapeau immense, que je ne pourrais comparer qu’à une meule de moulin, et qui lui cachait entièrement le visage. Je l’appelai, je lui criai de s’arrêter ; mais il passa, ou plutôt coula comme une ombre, et lui et son chien s’engloutirent dans le fleuve. Mes chiens tremblant de tous leurs membres s’était pressés contre moi et semblait me demander protection.

Je rentrai dans ma cabane saisi d’une frayeur mortelle ; je fermai et barricadai mes trois portes avec ce que je pus me procurer de meubles ; et ensuite mon premier mouvement fut de prier ce Dieu que j’avais tant offensé et lui demander pardon de mes crimes : mais l’orgueil l’emporta, et repoussant ce mouvement de la grâce, je me couchai, tout habillé, dans le douzième lit, et mes deux chiens se placèrent à mes côtés. J’y étais depuis environ une demi-heure, lorsque j’entendis gratter sur ma cabane, comme si des milliers de chats, ou autres animaux, s’y fussent cramponnés avec leurs griffes ; en effet je vis descendre dans ma cheminée et remonter avec une rapidité étonnante, une quantité innombrable de petits hommes hauts d’environ deux pieds ; leurs têtes ressemblaient à celles des singes et étaient armées de longues cornes. Après m’avoir regardé, un instant, avec une expression maligne, ils remontaient la cheminée avec la vitesse de l’éclair, en jetant des éclats de rire diaboliques. Mon âme était si endurcie que ce terrible spectacle, loin de me faire rentrer en moi-même, me jeta dans un accès de rage ; je mordais mes chiens pour les exciter, et saisissant mon fusil je l’armai et tirai avec force la détente, sans réussir pourtant à faire partir le coup. Je faisais des efforts inutiles pour me lever, saisir un harpon et tomber sur les diablotins, lorsqu’un hurlement plus horrible que le premier me fixa à ma place. Les petits êtres disparurent, il se fit un grand silence, et j’entendis frapper deux coups à ma première porte : un troisième coup se fit entendre, et la porte, malgré mes précautions, s’ouvrit avec un fracas épouvantable. Une sueur froide coula sur tous mes membres, et la première fois, depuis dix ans, je suppliai Dieu d’avoir pitié de moi. Un second hurlement m’annonça que mon ennemi se préparait à franchir la seconde porte, et au troisième coup elle s’ouvrit comme la première fois, et avec le même fracas. Ô mon dieu ! mon Dieu ! m’écriai-je, sauvez-moi ! sauvez-moi ! Et la voix de Dieu grondait à mes oreilles, comme un tonnerre, et me répondait : non, malheureux, tu périras. Cependant un troisième hurlement se fit entendre et tout rentra dans le silence ; ce silence dura une dizaine de minutes. Mon cœur battait à coups redoublés ; il me semblait que ma tête s’ouvrait et que ma cervelle s’en échappait goutte à goutte ; mes membres se crispaient et lorsqu’au troisième coup, la porte vola en éclats, sur mon plancher, je restai comme anéanti. L’être fantastique que j’avais vu passer, entra alors avec son chien et se plaça vis-à-vis de la cheminée. Un reste de flamme qui y brillait s’éteignit aussitôt et je demeurai dans une obscurité parfaite.

Ce fut alors que je priai avec ardeur et fis vœu à la bonne sainte Anne, que si elle me délivrait, j’irais de porte en porte, mendiant mon pain le reste de mes jours. Je fus distrait de ma prière par une lumière soudaine ; le spectre s’était tourné de mon côté, avait relevé son immense chapeau, et deux yeux énormes, brillants comme des flambeaux, éclairèrent cette scène d’horreur. Ce fut alors que je pus contempler cette figure satanique : un énorme nez lui couvrait la lèvre supérieure, quoique son immense bouche s’étendit d’une tempe à l’autre ; ses oreilles lui tombaient sur les épaules comme celles d’un lévrier. Deux rangées de dents, noires comme du fer, et sortant presque horizontalement de sa bouche, se choquaient avec un fracas horrible. Il porta son regard farouche de tous côtés, et s’avançant lentement, il promena sa main décharnée et armée de griffes, sur toute l’étendue du premier lit ; du premier lit il passa au second, et ainsi de suite jusqu’au onzième, où il s’arrêta quelque temps. Et moi, malheureux ! je calculais pendant ce temps-là, combien de lits me séparaient de sa griffe infernale. Je ne priais plus ; je n’en avais pas la force ; ma langue desséchée était collée à mon palais et les battements de mon cœur, que la crainte me faisait comprimer, interrompaient seuls le silence qui régnait autour de moi, dans cette nuit funeste. Je lui vis étendre la main sur moi ; alors, rassemblant toutes mes forces, et par un mouvement convulsif, je me trouvai debout, et face à face avec le fantôme dont l’haleine enflammée me brûlait le visage. « Fantôme ! » lui criai-je, « si tu es de la part de Dieu, demeure ; mais si tu viens de la part du diable je t’adjure, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, de t’éloigner de ces lieux. » Satan, (car c’était lui, messieurs, je ne puis en douter,) jeta un cri affreux, et son chien poussa un hurlement qui fit trembler ma cabane ; comme l’aurait fait une secousse de tremblement de terre. Tout disparut alors, et les trois portes se refermèrent avec un fracas horrible. Je retombai sur mon grabat, mes deux chiens m’étourdirent de leurs aboiements, pendant une partie de la nuit, et ne pouvant enfin résister à tant d’émotions cruelles, je perdis connaissance. Je ne sais combien dura cet état de syncope ; mais, lorsque je recouvrai l’usage de mes sens, j’étais étendu sur le plancher mourant de faim et de soif. Mes deux chiens avaient aussi beaucoup souffert ; car ils avaient mangé mes souliers, mes raquettes et tout ce qu’il y avait de cuir dans la cabane. Ce fut avec beaucoup de peine que je me remis assez de ce terrible choc pour me traîner hors de mon logis. Et lorsque mes compagnons revinrent, au bout de trois mois, ils eurent de la peine à me reconnaître ; j’étais ce spectre vivant que vous voyez devant vous.

— Mais, mon vieux ! dit l’incorrigible clerc notaire.

— Mais… mais… que… te serre…, dit le colérique vieillard en relevant sa besace ; et, malgré les instances du maître, il s’éloigna en grommelant.

— Eh bien, monsieur le notaire, dit Amand d’un air de triomphe, qu’avez-vous à répondre, maintenant ?

— Il me semble, dit l’étudiant, esprit fort, que le mendiant nous en a assez dit pour expliquer la vision, d’une manière très-naturelle : il était ivrogne d’habitude, il avait beaucoup bu ce jour-là ; sa conscience lui reprochait un meurtre atroce. Il eut un affreux cauchemar, suivi d’une fièvre au cerveau, causée par l’irritation du système nerveux et… et…

— Et c’est ce qui fait que votre fille est muette, dit Amand impatienté.