La Grande Beuverie/Troisième partie - Wikisource

Gallimard (p. 131-152).

TROISIÈME PARTIE

LA LUMIÈRE ORDINAIRE DU JOUR

1

Reçu par une paillasse, je n’avais rien de cassé. J’étais seulement étourdi de constater que j’étais tombé d’à peine une hauteur d’homme ; la trappe n’était pas à deux mètres du sol. J’avais espéré, confusément, quelque chose comme la chute de l’ange à travers quatorze abîmes, quelque chose de glorieux et de catastrophique, et c’était juste une petite secousse comme dans un autobus qui s’arrête trop brusquement. Je m’attendais ensuite à être accueilli par des explosions de rires. Mais c’était le silence. La salle était vide et je me rendais compte maintenant qu’elle n’était pas plus grande que celle d’une auberge de campagne. Quelques chandelles brûlaient encore au milieu de leurs larmes figées. À terre des bouteilles cassées, des pots, des cruches, deux ou trois tonnelets vides, des mégots, des boîtes de conserves, des verres et des tasses, pêle-mêle, me prouvaient que la beuverie n’avait pas été un simple rêve.

Mais où étaient les buveurs ? Beaucoup, sans doute, avaient tenté de s’évader et ils devaient être là-haut d’où je venais, en train de bougeotter, de fabriquer ou d’expliquer. Certains n’avaient peut-être été que des projections de mon esprit, surtout ces deux ou trois camarades auxquels je songeais maintenant avec tristesse ; je les avais sans doute imaginés pour masquer ma solitude, tandis qu’ils étaient enfermés comme moi, chacun dans sa maison perdue en quel point du globe (si c’était un point, si c’était un globe) ? Et le vieux qui parlait toujours de la puissance des mots ? Celui-là, ce devait être un fantôme, sorti de mon cerveau avec tous mes tics intellectuels et qui, à force de me renvoyer à la tête mes propres sophismes, avait fini par me faire taire pour un moment. « Tais-toi, je te dis ! », avait-il crié, et j’entendais encore ces mots qui se prononçaient dans ma tête, et je les entends encore de temps en temps, à certaines minutes où je me laisse aller à d’agréables bavardages.

2

Je me levai donc et cherchai d’abord quelque chose à boire. En rassemblant des fonds de bouteilles, j’obtins un verre d’une boisson assez écœurante, mais qui me rafraîchit un peu.

Je fis le tour de la pièce. Il n’y avait pas de porte donnant sur l’extérieur. J’étais enfermé comme une abeille dans un coffre-fort. Par la fenêtre, je ne voyais que d’épais barreaux de fer et le reflet dans les vitres de ma propre silhouette. Un petit escalier raide menait à une soupente où je ne trouvai qu’un vieux lit de fer et quelques malles de bouquins ; c’est tout ce qui restait des paradis artificiels, c’était toute la réalité matérielle de cette fantasmagorie. Là aussi, la lucarne était solidement grillagée. Dehors, il faisait nuit noire.

Je redescendis et alors mon premier souci fut pour le feu qui s’assombrissait dans la cheminée. Les coffres à bois étaient vides. Je cassai avec beaucoup de peine la plus vieille chaise. La paille du siège, au contact des tisons, s’enflamma facilement. Pour les barreaux et le dossier, il me fallut souffler à m’en vider la tête. Le pauvre feu était à bout de forces ; il voulait se laisser mourir de faim, ou peut-être faisait-il des manières. Enfin le voici qui commence à lécher un morceau de vieux chêne, à faire crever de petits cratères bruns dans le verni, à noircir le bois qui se couvre peu à peu d’un fourmillement de points ardents, et tout à coup il aboie, crache une langue rouge et attrape le barreau à pleines dents. Après cela, il était violent et insatiable. Je devais lui mesurer les bouchées, car le combustible n’était pas inépuisable et, je ne sais d’où me venait cette certitude, il fallait que le feu tînt jusqu’au lever du soleil.

3

Les trois chaises, tour à tour, allèrent au feu. Puis un fauteuil, puis les douves des fûts vides, puis la paillasse.

Après chacun de ces sacrifices, j’allais appliquer mon nez sur la vitre d’une fenêtre. Au-dehors, ce n’était que le noir innommable. Et moi qui m’étais cru poète, je ne savais pas trouver les mots pour appeler le soleil. Je lui disais :

— Soleil ! sors de ton trou, casse le couvercle, frappe les brouillards, mange la nuit, dissous le noir, montre-toi, montre-nous le monde, montre-nous au monde, parle, Soleil, sors de ton trou, parle, montre que tu es, montre qui tu es !

C’était trop maladroit. Je jetais du bois au feu et j’essayais un autre ton :

— Sors donc de là, si tu peux ! Montre-toi, si tu l’oses ! Mais tu as bien trop peur de l’ombre, tu crèves de peur dans ton trou, petit trou toi-même dans le ciel noir, pauvre vieux soleil, petite absence ronde.

Je n’avais pas plus de succès. Après avoir donné au feu quelques planches d’une vieille armoire, je reprenais :

— Viens, Soleil, la table est servie pour toi. Tous les arbres, toutes les herbes, toutes les bêtes et tous les hommes, toutes les mers et tous les fleuves attendent que tu viennes les saisir de tes bras brûlants, les élever jusqu’à ta gueule dévorante, bouche du ciel ; viens boire et manger, la table est servie de l’Est à l’Ouest.

C’était aussi peu efficace. Bientôt, il n’y eut plus rien à brûler dans la salle. J’allai chercher la literie qui était dans la soupente et la donnai peu à peu aux flammes.

— Soleil, toi le plus vieux, toi le plus jeune, toi le plus sage et le plus fou, toi qui n’es jamais diminué, jamais partagé, toujours seul et pourtant contenu tout entier dans chaque œil vivant, toi le plus grand, qui peux emplir l’espace, toi le plus petit, qui passes par le trou d’une aiguille, toi le plus libre, que rien n’atteint, mais aussi le plus enchaîné à la loi, toi qui ne peux pas ne pas te lever tout à l’heure !

C’était plus habile, me semblait-il, mais c’était aussi vain. Il me fallut bientôt commencer à brûler les livres. On n’a pas idée comme c’est difficile. Les livres brûlent très mal, très lentement, en donnant plus de cendres que de flamme. Il faut les feuilleter, pour la dernière fois, du bout du tisonnier, page par page, au sein du feu ; sans quoi ils charbonneraient en surface, s’éteindraient et étoufferaient les flammes. Et ils font une masse de cendres stratifiées qu’il faut pulvériser, sans pitié pour les écrits que l’on aimait, lorsqu’ils repassent sous vos yeux, imprimés en blanc sur les feuilles noires et fragiles qui se soulèvent et puis se ratatinent avec des bruissements secs.

4

Tant qu’on brûle des livres, on ne peut guère parler. Et après les livres, il fallait tout de suite autre chose. Je grimpe dans la soupente, fouille tous les coins ; rien à brûler. Je redescends, je cherche encore, mais je ne trouve rien. Mes yeux font encore un tour désespéré d’horizon, ne rencontrent que pierre et fer ; je ne pouvais quand même pas mettre le feu à la maison. Et comme mes yeux retombaient découragés, ils rencontrèrent tout contre moi ce que je cherchais loin de moi, l’étoffe de mes vêtements qui pouvait brûler.

Avec le linge, c’était assez facile. Mais brûler un veston, c’est aussi malaisé que de brûler un dictionnaire. Pour un petit point incandescent, vous avez tout de suite un bourgeonnement de scories, comme des têtes de nègres lépreux qui se dressent, avec une fumée épaisse et âcre où flottent de petits aérostats de suie. Heureusement que mes habits n’étaient pas de pure laine et que la cheminée, maintenant, tirait bien.

Tout en faisant brûler mon pantalon, fil par fil, en fouillant sans cesse du tisonnier pour mettre à portée des flammes rechignantes les parties intactes du tissu, je voyais pâlir étrangement le feu. Un petit vent frais passait sur mes épaules nues. Une lueur laiteuse faisait fondre les ombres tout autour de moi. Je rassemblai les braises incandescentes et les couvris de cendres pour que le feu durât encore. Je m’approchai de la fenêtre et je vis au fond de l’air bleui des amas foisonnants de nuages roses et soudain au ras de l’horizon un point d’or, un petit dôme ardent qui s’élevait et devenait un grand cri éblouissant.

5

Puisque j’ai dépassé depuis longtemps les limites du vraisemblable, vais-je me tirer d’affaire en réveillant mon héros et en lui faisant dire : ce n’était qu’un rêve ? C’est une vieille ficelle que je ne dédaignerai pas d’employer encore. Mais le narrateur qui en use ne met d’ordinaire pas en doute cette convention que le rêve est mensonger et la veille vraie. Admettant même que cette proposition soit acceptable dans la vie courante, sous la réserve que rêve et veille sont relatifs l’un à l’autre, dans le monde du récit elle devient suspecte, puisque là les états en question sont eux-mêmes des artifices narratifs, donc des mensonges. Peut-être faut-il alors renverser les termes. Si oui, vous qui m’écoutez et moi qui vous parle nous jouerions donc une comédie de rêve dans la demi-somnolence où nous a plongés mon récit. Et si tout à coup nous allions nous réveiller ? Vous, je ne sais pas où ni comment vous vous retrouveriez. Pour moi, toute cette histoire de la grande beuverie et des paradis artificiels s’évanouirait dans les profondeurs du sommeil et je me réveillerais tout nu, prisonnier dans cette maison sans porte qui, juste au moment où le soleil se levait, se mettait à frémir comme un steamer qui part, à rouler et à tanguer et à m’envoyer dans tous les coins, bien réveillé cette fois, affreusement réveillé.

6

La lumière du jour et le grand tremblement qui secouait l’édifice changeaient tout le décor. Les murs et les planchers se ramollissaient comme de la cire dans une fournaise, se plissaient, se creusaient en rigoles qui se refermaient en tuyaux mous d’où suintaient des liquides visqueux et tièdes. Je glissais et culbutais entre des masses humides qui se rétractaient comme de douleur à mon contact, une chaleur étouffante montait autour de moi, je tombais dans des trous d’eau saumâtre, je m’accrochais à des tiges flexibles que je sentais, sous mes mains, animées d’une pulsation étrangement familière.

Il arrive qu’aux moments de danger mortel l’émotion se trouve anesthésiée et l’appareil du langage paralysé. La pensée, libre des mots et de la peur, agit alors avec sa science et sa clarté propres, froidement, logiquement. C’est ce qui m’arrivait. Je reconnus vite que j’avais dégringolé jusque dans les étages inférieurs de la maison. Il y avait là de vastes chaudières sous pression, des moteurs, des systèmes compliqués de cordages et de leviers, tout cela fait de matières souples et baignant dans un lubréfiant tiède. Le combustible arrivait par un tuyau qui s’ouvrait à l’étage supérieur et à l’entrée duquel un concasseur le broyait et le malaxait. En bas, la bouillie ainsi produite passait par des alambics qui la purifiaient et en tiraient un liquide rouge. À l’étage intermédiaire, une pompe aspirait ce liquide et le refoulait vers les chaudières où il brûlait. De chaque côté de la pompe, deux grands soufflets de forge attisaient les feux. L’air entrait dans les soufflets par deux trous percés en haut, juste au-dessus du trou à combustible.

Je parvins avec difficulté à la chambre supérieure. C’était une sorte de poste de manœuvre et d’observation. On ne pouvait regarder vers le dehors que par deux lentilles encastrées dans le mur, qui formaient comme une paire de jumelles. La chambre était encombrée de leviers, de manettes, d’appareils indicateurs et enregistreurs grâce auxquels il devait être possible de diriger tous les mouvements de la maison mobile.

Au premier essai que je fis de tourner un bouton, ma demeure fut prise d’une agitation désordonnée. Tout cognait contre tout. Je tirai sur une ficelle, il y eut une violente secousse, puis une chute brutale, un choc et tout bascula. Je continuai patiemment mes tentatives, tout à fait détaché de ce que je faisais. Peu à peu, j’appris quels étaient les mécanismes dangereux à déclencher et ceux qu’il fallait constamment actionner pour que la maison ne s’écroulât pas. Je vis bientôt que c’était un travail quasi impossible et c’est alors qu’heureusement apparurent des serviteurs.

7

C’étaient de grands singes anthropomorphes qui jusque-là étaient restés tapis, invisibles et silencieux, dans tous les recoins. Ils m’observaient et l’un d’eux, dès qu’il m’eut vu faire trois ou quatre fois la même manœuvre, vint me faire signe que désormais il s’en chargerait. Les autres, tour à tour, sortirent de leurs ombres et, imitant merveilleusement mes gestes, prirent en main toutes les fonctions nécessaires au maintien et au bon ordre de l’édifice. Délivré de ces tâches, je m’installai au poste de commande, devant les jumelles et parmi mes appareils d’observation. Un réseau téléphonique me mettait en communication avec mes singes. J’appris ainsi à les commander à peu près, ce qui ne me laissait guère de repos, car souvent l’un d’eux s’assoupissait, un autre voulait en faire à sa fantaisie et il fallait les rappeler à l’ordre.

Parfois aussi une secousse inattendue me faisait tomber de mon siège jusqu’à l’étage d’en dessous où ma chute mettait le désordre ; la pompe et les soufflets commençaient à fonctionner beaucoup trop vite — car, une fois le grand danger passé, les émotions anesthésiées se vengent — et j’avais toutes les peines du monde à remonter.

Dresser des singes à entretenir et à mouvoir la mécanique, c’est difficile. Dresser des singes à équilibrer les impulsions et les réactions de la machine, c’est encore plus difficile. Dresser des singes à diriger le véhicule, je ne vois pas quand j’oserai même espérer d’y parvenir. C’est pourtant alors seulement que je serais le maître, que j’irais où je voudrais, sans attaches, sans peur, sans illusions ; mais me voici encore à rêver.

8

Enfin ma maison s’était lentement soulevée de terre sur deux piliers articulés. Deux grands balanciers, attachés à l’étage intermédiaire, maintenaient l’équilibre. Au bout des balanciers, des pinces semblaient agencées pour des usages très variés.

Prudemment, j’essayai de mettre ma maison en marche. Puisque je ne pouvais en sortir, eh bien, je me déplacerais non seulement avec elle, comme l’escargot, mais grâce à elle, comme l’automobiliste. Un automobiliste, justement, me disait qu’à force de conduire il finissait par sentir sa voiture comme si elle avait été son propre corps ; il se sentait alourdi par un passager supplémentaire et il percevait la dureté des graviers que les pneus chassaient sous eux. La même chose m’arriva bientôt avec ma demeure ambulante. Maintenant, quand je dis « je », c’est souvent de la maison qu’il s’agit et non de moi. Peut-être même qu’en ce moment je ne dis rien et que c’est ma maison qui parle à vos maisons ; en ce cas, plaçons ici, encore une fois, le procédé littéraire du réveil et reprenons le langage illusoire qui nous est si commode.

J’achevai donc de me lever sur mes jambes, je m’étirai, dirigeai mes pas hésitants vers une armoire à glace et, par les trous de mes yeux, je regardai le reflet de mon véhicule. Toutes proportions gardées, c’était une assez bonne image de moi-même.

9

Je m’habillai et sortis dans la rue. Je marchai longtemps, laissant mes jambes me conduire. Que le monde était beau — l’humanité à part ! — Chaque chose à chaque instant accomplissait l’action nécessaire, sans discuter. L’unique unique sans s’altérer se niait indéfiniment en infinités d’unités qui reconfluaient en lui, la rivière allait mourir en mer, la mer en nue, la nue en pluie, la pluie en sève, la sève en blé, le blé en pain, le pain en homme — mais ici, cela n’allait plus tout seul, et l’homme regardait tout cela de l’air ahuri et mécontent qui le distingue entre tous les animaux de la planète. Du haut en bas et du bas en haut, chaque chose — à part l’humanité — décrivait le cercle de sa transformation. Un tourbillonnement de plus en plus compact descendait jusqu’à la Terre, où le lourd protoplasme aux molécules trop grosses, ne pouvant plus descendre, se retournait et lentement remontait le courant, du bacille au cèdre, de l’infusoire à l’éléphant. Et le mouvement de ce cercle aurait été parfait de toute éternité, n’eût été l’humanité, rebelle à la transformation, qui essayait péniblement de vivre pour son compte dans la petite tumeur cancéreuse qu’elle faisait sur l’univers.

10

Comme ces pensées se déroulaient en moi, pour me confondre et me confirmer du même coup je me trouvai nez à nez avec le vieux lui-même. En fait, il n’était pas si vieux que cela, et Totochabo n’était pas son vrai nom (c’était un sobriquet chipéway), c’était un homme ordinaire, seulement il en savait un peu plus long que nous. Je vis qu’un ancien mécanisme m’avait amené devant le café qu’il fréquentait et où nous avions perdu tellement de temps jadis à philosopher.

Il me proposa de nous asseoir un moment à la terrasse, commanda deux rince-cochons et me dit :

— Vous n’avez pas l’air encore bien remis de votre beuverie.

— Quelle beuverie ? dis-je en sursautant.

Voyant que ma surprise était sincère, il me raconta comment, la veille, nous avions, à plusieurs camarades, fait un banquet très arrosé dans une guinguette de banlieue ; que vers la fin de la nuit j’étais tellement ivre qu’on m’avait couché sur une paillasse, dans une mansarde, et qu’on m’avait laissé là en pensant qu’après avoir cuvé mon vin je trouverais bien le chemin du retour. Ce récit éveillait quelques résonances dans ma mémoire, et je voulais bien y croire.

Alors, par questions méthodiques, il me fit raconter et mettre en ordre mes propres souvenirs de cette nuit-là ; ceux-là mêmes qui sont ci-dessus mis par écrit. Et je tentai de conclure :

— Et c’est ainsi que j’ai vu que nous étions moins que rien, et sans espoir. Après quoi ne convient-il pas d’aller se pendre ?

Il rit et dit :

— Mais quoi de plus réconfortant que de constater que nous sommes moins que rien ? C’est donc qu’en nous retournant nous serons quelque chose. N’est-ce pas un grand réconfort pour la chenille d’apprendre qu’elle n’est qu’une larve, que son état de tube digestif semi-rampant est temporaire, et qu’après sa réclusion mortuaire dans la nymphe elle renaîtra papillon — et cela, non pas dans un paradis imaginaire inventé par une philosophie chenillarde et consolatrice, mais ici même, dans ce jardin où elle broute laborieusement sa feuille de chou ? Or, nous sommes chenilles, et notre malheur est que, contre nature, nous nous cramponnons de toutes nos forces à cet état, à nos appétits chenillards, nos passions chenillardes, nos métaphysiques chenillardes, nos sociétés chenillardes. Seule notre apparence physique extérieure ressemble, pour un observateur atteint de myopie psychique, à celle d’un adulte ; tout le reste est obstinément larvaire. Eh bien, j’ai de fortes raisons de croire (sans quoi, en effet, il n’y aurait qu’à se suspendre) que l’homme peut atteindre l’état adulte, que quelques-uns y sont parvenus, et qu’ils n’ont pas gardé pour eux seuls les moyens d’y parvenir. Quoi de plus réconfortant ?

11

— Arrêtez un moment, dis-je. Votre théorie de l’homme-chenille est ingénieuse, mais scientifiquement, permettez-moi de vous dire qu’elle ne tient pas debout. L’état adulte a pour caractéristique le pouvoir de reproduction. Or, l’homme se reproduit, et non seulement corporellement, mais aussi intellectuellement, ce que nous appelons enseigner. Donc un homme adulte est réellement un être adulte.

Je me flattais de connaître les défauts de sa cuirasse et je croyais bien, en lui envoyant ainsi, de la même volée, un argument scientifique, un syllogisme en forme et une citation de Platon, le réduire à quia. Mais je n’avais fait que lui préparer un triomphe facile, car il dit :

— Qu’un instituteur père de famille serait un homme adulte, faudrait-il conclure ? Vouin, vouin. Mais, scientifiquement et autrement, vous faites erreur. On a vu des larves d’insectes pondre, même sans fécondation, des œufs viables. Mais je ne parlerai pas de ces faits accidentels. Outre l’homme, il existe un autre animal qui, dans les conditions naturelles, n’arrive jamais à l’état adulte et qui, pourtant, se reproduit régulièrement. Il s’est accommodé de son état embryonnaire et n’a pas plus que l’homme le désir d’en sortir. C’est la larve d’une espèce de salamandre que l’on trouve dans des mares et des étangs du Mexique et que nous nommons, d’après un mot du pays, axolotl. On n’était pas trop sûr de la place à lui attribuer dans les compartiments zoologiques jusqu’au jour où, ayant injecté à des axolotls des extraits de glande thyroïde, on les vit se transformer en un nouvel animal, qui, sans l’intervention de la curiosité touche-à-tout de l’homme, dite science naturelle, n’aurait peut-être nulle part existé dans notre ère quaternaire à l’état adulte.

« La différence entre l’axolotl et l’homme, c’est que, chez ce dernier, une intervention extérieure ne suffirait pas, tout nécessaire qu’elle dût être, pour déclencher sa métamorphose. Il faudrait encore, et essentiellement, qu’il renonçât à son enchenillement et voulût lui-même sa maturation. Nous passerions alors par une transformation bien plus profonde que celle de l’axolotl ; seul le changement de la figure corporelle serait moins sensible, aux yeux du moins de notre observateur atteint de myopie psychique, tandis que les formes de nos sociétés en seraient complètement refondues.

« Quant à l’enseignement, s’il n’est pas capable de provoquer ni de guider cette transformation, il reste une instruction de larve à larve. Il est fort possible, d’ailleurs, que les vieilles larves d’axolotls apprennent aux larves nouveau-nées à nager et à chercher leur nourriture.

« Autre remarque : si, comme vous avez dit justement, nous voyons ou plutôt imaginons tout à l’envers, peut-être conviendrait-il alors d’aller se pendre, mais alors, par les pieds ? »

12

Comme il disait ces dernières paroles, d’autres habitués du café étaient arrivés, chacun portant son visage comme un panneau réclame à langue épaisse, et Johannes Kakur, qui avait pourtant conservé toute son agressivité, attaqua Totochabo :

— Vous prétendez que nous marfons fur la tête et voyons tout à l’envers ? De quel droit ? Quel est votre critérium de l’endroit et de l’envers ? Répondez-nous, mais fette fois, fur un egvemple concret, et pas vavec des comparaivons vet des vanalovies vagues !

Le vieux (conservons-lui ce grade) appela le garçon et se fit apporter un journal du matin. Il lut à haute voix ce titre :

DRAME DE LA JALOUSIE

« je l’aimais trop », déclare le meurtrier,
« alors je l’ai tuée ».

puis cet autre :

ayant tué son amant à coups de marteau,
elle le jette dans un puits
avec ses deux enfants

— Cela suffira, dit-il pour l’exemple que j’ai choisi. La cause de ces destructions mutuelles, stupides et inutiles, nous l’appelons « amour ». Et à l’opposé, lorsque nous voulons exprimer le contraire de l’amour, que nous nommons haine, nous ne trouvons rien de plus fort ni de plus intelligent comme symbole que « l’eau et le feu » ; c’est pour nous l’image de deux ennemis irréductibles. Pourtant, l’un n’existe que par l’autre. Sans le feu, l’eau du monde serait un bloc inerte de glace, roche parmi les roches ; privée de tous les attributs du liquide, elle ne ferait jamais ni mer, ni pluie, ni rosée, ni sang. Sans l’eau, le feu serait mort de toute éternité, ayant de toute éternité tout consumé et calciné ; il ne pourrait faire ni flamme, ni astre, ni éclair, ni vue. Mais nous voyons tantôt l’eau éteindre le feu, tantôt le feu vaporiser l’eau ; et jamais nous n’avons la perception d’ensemble du parfait équilibre qui les fait exister l’un par l’autre. Quand nous voyons une plante pousser ou un nuage s’élever de la montagne, quand nous cuisons nos aliments ou nous faisons véhiculer par des machines à vapeur, nous ne savons pas que nous contemplons ni que nous utilisons les fruits de leur amour infiniment fécond. Nous continuons à dire « ennemis comme l’eau et le feu » et à appeler « amour » les suicides à deux et les meurtres passionnels.

« C’est pourquoi, et à cause de cent exemples du même genre, je maintiens que nous nous figurons tout à l’envers. Et constater cela me fait espérer ; mais ici encore cette espérance vous semblera désespoir : cette confiance que j’ai dans la puissance de l’homme vous semblera misanthropie et pessimisme. Tiens ! en disant ces mots, j’entends qu’ils résonnent maintenant dans ma tête comme des coquilles vides. Et, vous savez, je ne suis pas de ceux qui font resservir les coquilles d’escargots en les remplissant de colimaçons factices taillés dans du foie de veau. Je dois conclure là-dessus le grand discours que je vous avais promis sur la puissance des mots, car j’ai plusieurs choses urgentes à faire. »

Nous nous levâmes tous, car il y avait pour chacun de nous plusieurs choses urgentes à faire. Il y avait beaucoup de choses à faire pour vivre.

FIN