Albani (Emma Lajeunesse) - Wikisource

Imprimerie A. Côté et Cie (p. cover-autographe).

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ALBANI
(EMMA LAJEUNESSE)


NAPOLÉON LEGENDRE

avec autographe et portrait

Legendre - Albani (Emma Lajeunesse), 1874 001-1.png
QUÉBEC
IMPRIMERIE A. COTÉ ET Cie
41, rue Sainte-Anne

1874
En vente à Québec, chez A. LAVIGNE, 11½ rue St. Jean.
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ALBANI
(emma lajeunesse.)

ALBANI.

( emma lajeunesse ).

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Emma Lajeunesse, — ou Albani, pour l’appeler du nom qu’elle a illustré en si peu de temps, — est née à Chambly, province de Québec, en 1848. Elle fut baptisée, plus tard, à Plattsburg, N. Y.

Son père, Joseph Lajeunesse, d’abord étudiant en médecine, était un professeur de musique d’une certaine habileté et possédait surtout un goût comparativement très-développé. Emma est l’aînée de deux autres enfants, dont l’un est actuellement dans les ordres, au séminaire de Montréal.

Madame Lajeunesse (née Mélina Mignault), fut le premier professeur de sa fille.

Dès l’âge de quatre ans, la petite Emma avait déjà commencé, dans les croches et les doubles croches, les pauses et les soupirs, ce travail qui devait porter plus tard de si beaux fruits.

On conçoit, cependant, qu’à cette époque, l’étude de la musique n’occupait pas la place principale dans son existence. Car, comme tous les autres enfants, même les mieux doués, surtout les mieux doués, dirions-nous avec plus de vérité peut-être, la petite Emma adorait le jeu, les courses et le tapage. Elle était en outre espiègle, colère et fort difficile à conduire.

Nous avons toujours trouvé que l’on faisait à l’enfance une grande injustice en la comparant à une cire molle. La cire, il est vrai, reçoit une empreinte, mais du premier coup, sans résistance, platement et lourdement. Ce n’est pas ainsi qu’un enfant est formé et moulé. Il faut des efforts graduels et réitérés, des assauts intelligents et mesurés. C’est plutôt un acier généreux qui se façonne à l’aide de la flamme et d’une pression savante.

Or, notre jeune virtuose n’était pas une cire molle ; autrement elle ne fût probablement jamais devenue la grande artiste que nous savons.

Vers 1853, M. Lajeunesse vint s’établir à Montréal.

Nous nous rappelons encore la maison qu’il a occupée, sur la rue Saint-Charles Borromée. Il enseignait la musique, réparait et accordait les pianos. On ne devient pas riche, de nos jours, dans l’exercice de cette profession. À cette époque, elle était moins lucrative encore.

Cependant, la petite Emma perdit sa mère, et ce grand malheur vint la frapper à un âge où il laisse déjà des traces profondes, surtout chez une jeune fille.

La maison fut triste pendant bien des mois ; les études, toutefois, ne furent point abandonnées, et M. Lajeunesse y trouva une distraction qui l’aida à supporter le violent chagrin qu’il avait ressenti.

C’est vers ce temps qu’a commencé la véritable éducation musicale de la petite Emma.

Dire que son père l’aimait serait ne peindre que faiblement l’espèce de culte qu’il avait pour sa fille. Il la sentait douée et ne songeait qu’à la faire briller, qu’à en faire une grande artiste. Était-ce le rêve de l’amour paternel ou la prévision du musicien en présence d’une organisation pleine de grandes promesses ? C’était probablement les deux. Quoi qu’il en soit, la prévision a été juste, le rêve est devenu une réalité.

M. Lajeunesse adorait sa fille ; mais lorsqu’il s’agissait de ses études musicales, il était d’une extrême sévérité. La journée de la petite Emma était bien remplie. Elle s’exerçait six heures par jour régulièrement : deux ou trois heures de piano, une heure ou deux de harpe, et une heure de chant matin et soir : tel était le programme dont elle ne s’écartait que très rarement, hors les occasions où sa constitution délicate lui dictait quelques jours d’un repos nécessaire. Son père était alors son unique professeur ; et il est juste de dire qu’il lui a donné une excellente direction.

Tout n’était pas rose, néanmoins, dans l’existence de la jeune musicienne. Le public qui voit paraître un artiste sur la scène ou manœuvrer un régiment sur place, s’imagine volontiers que le jeu entraînant de l’un et les évolutions brillantes de l’autre ont été acquis sans plus de peine et de difficultés qu’il n’en a à les regarder ou à les entendre. Hélas ! s’il lui était donné de jeter un coup d’œil dans la coulisse ou dans la salle d’exercice ; s’il pouvait voir combien ce qu’on est convenu d’appeler la ficelle tient plutôt du câble et de la chaîne ; comme il changerait d’idée ! Cependant, en admirerait-il plus les uns et les autres ? Nous croyons que non. Car, dans ce monde, tout singulier que cela paraisse, la fiction est plus forte que la réalité : et l’on pleurera toujours plus volontiers sur le malheur supposé de l’Éléonore du Trouvère que sur les angoisses réelles de l’artiste qui est peut-être obligée de chanter ce rôle pendant que chez elle les cierges brûlent dans une chambre mortuaire, près du corps d’un parent chéri.

Nous avons déjà eu occasion de dire que notre jeune musicienne, tout en cultivant son art, n’entendait pas renoncer complètement aux amusements de son âge ; elle conservait donc un goût prononcé pour le jeu et le tapage. Après tout, à cet âge, la chose est si naturelle !

Mais elle se laissait emporter souvent au delà des limites qu’une raison plus froide devait établir. De là aussi, maintes fois, de ces petites scènes de famille entre la fille et le père : remontrances d’un côté, pleurs et colères de l’autre.

M. Lajeunesse avait trouvé, à Montréal, dans la personne de M. Guillaume David, alors célibataire aisé, un ami et un protecteur précieux. Ce digne citoyen avait conçu une affection toute paternelle pour la petite Emma. Elle ne l’appelait pas autrement que l’oncle Guillaume. Aussi, combien de fois ne l’a-t-il pas consolée de ses chagrins d’enfant ; combien de fois n’a-t-il pas rétabli entre la fille et le père une paix que ce dernier ne demandait qu’à signer… jusqu’à la prochaine escapade de notre espiègle enfant.

Madame Lavigne, la mère de notre violoniste populaire, a aussi été souvent, pour Mlle Lajeunesse, la confidente de ces gros chagrins que nous avons tous ressentis, et ses caresses maternelles ont bien des fois remplacé les baisers de celle qui n’était plus. Nous ne pouvons résister au désir de raconter ici une ou deux anecdotes qui peindront d’une manière plus frappante l’enfance et le caractère de la jeune virtuose.

La profession de M. Lajeunesse l’appelait souvent en dehors de la ville, dans certains villages où il allait de temps à autre accorder ou réparer les instruments. Il ne partait jamais sans faire à sa fille les plus minutieuses recommandations sur l’emploi du temps pendant son absence.

Or, un jour, il devait partir à deux heures pour Vaudreuil. Emma avait préparé avec soin la malle de son père, ce qui ne l’avait pas d’ailleurs tellement absorbée qu’elle n’eût eu le temps d’avertir quelques-unes de ses petites amies.

— Papa ne revient que demain soir, avait elle dit ; nous pourrons nous amuser toute l’après-midi, et je trouverai bien le moyen ensuite de rattraper le temps perdu.

À midi le papa vint dîner, et, un peu avant une heure, une voiture l’emportait avec sa malle vers la gare de la Pointe Saint-Charles.

— Surtout ne t’amuse pas et travaille ; je saurai bien m’apercevoir, à mon retour, de la manière dont tu auras employé ton temps. Tâche d’être bonne fille ! Telles avaient été ses dernières paroles, au moment de monter en voiture.

Emma avait bon cœur ; les derniers mots de la recommandation l’avaient touchée. Elle se serait probablement mise à son piano ou à sa harpe. Mais, hélas ! les petites amies avaient été averties et il est si difficile de décommander une fête, surtout à douze ans !

Le père avait, d’ailleurs, à peine tourné le coin de la rue qu’une des invitées, qui guettait impatiemment ce départ, commence à montrer sa petite tête et entre sur la pointe du pied.

— Est-il bien parti ? demande-t-elle à voix basse et avec de petits yeux inquiets ?

Que répondre ? Que faire ? Il ne fallait pas mentir. Emma, d’ailleurs, n’eut pas le temps de prendre une décision. Une seconde petite tête se montra, puis une troisième, une quatrième, une cinquième ;… les amies et les amies des amies, un véritable essaim de fraîches figures.

Il n’y avait plus moyen de reculer ; la dame de céans se résigne — sans trop de peine, il faut bien le dire, — et la fête commence, c’est-à-dire, les francs éclats de rire, les jeux, le bruit à casser les vitres !

On s’amusait comme nous nous sommes tous amusés dans ces jours frais et riants de notre enfance, hélas ! maintenant envolés !

Cependant, M. Lajeunesse avait dû arrêter un instant chez Seebold, pour prendre quelques effets. L’instant s’était un peu prolongé. Puis il avait rencontré, plus loin, un ami avec lequel il avait causé. La bête qui le conduisait n’était pas un pur sang, et il lui fallut encore subir un encombrement sur le pont Wellington. Bref, lorsqu’il arriva à la Pointe Saint-Charles, le dernier wagon du train était sorti de la gare.

Just in time te be too late ! dit le chef de gare, homme spirituel mais incompris.

Il fallut revenir.

En montant l’escalier, il entendit des symphonies qui n’avaient aucune parenté avec la harpe ou le piano ; il écouta et comprit de suite la situation.

La fête était à son apogée.

On riait, on s’amusait, on tapageait sur un volcan !

Soudainement, un coup sec est frappé à la porte. Emma elle-même vient ouvrir, et reste pétrifiée en face de la figure paternelle à laquelle des lunettes bleues prêtaient je ne sais quelle sévérité.

En un clin d’œil toutes les petites amies étaient disparues.

Nous ne savons trop ce qui arriva, mais la remontrance fut sévère ; car lorsque le père sortit pour aller à ses leçons, la petite courut se réfugier chez madame Lavigne.

Elle en avait assez de chant et de musique, et, dans son exaltation, elle parlait de s’en aller aux États-Unis ou d’entrer dans une communauté.

Madame Lavigne la consola avec de ces paroles comme les mères seules savent en trouver.

Elle finit par calmer ses esprits échauffés et la retint à souper avec la famille.

Pendant le repas, M. David apparut. Emma dut lui raconter de nouveau toute son aventure, et ce fut une nouvelle explosion de sanglots et de grandes résolutions.

M. David avait une grande influence sur sa petite protégée. Il acheva de la calmer en se chargeant de négocier une paix durable.

— Maintenant, dit-il en forme de conclusion, te voilà ici, je te donne congé pour la soirée ; reste avec nous, nous allons faire de la musique. Je prends sur moi tous les risques.

Tout alla bien jusque vers huit heures et demie, lorsque soudain, la sonnette de la porte se fit entendre.

La musique se tut comme par enchantement. Le jeune Arthur Lavigne, qui n’était pas encore, alors, l’artiste que nous connaissons aujourd’hui, alla ouvrir.

À la vue de M. Lajeunesse l’œil inquiet, la figure défaite, il se trouble, ne trouve pas une parole et court se réfugier au salon.

L’oncle va lui-même recevoir le nouvel arrivant.

— Ma fille est-elle ici ? sanglote M. Lajeunesse.

— Mais non, dit tranquillement M. David.

— Ah ! mon Dieu ! qu’est-elle devenue ? je la cherche partout depuis sept heures, et je venais ici en dernier ressort.

— Eh ! bien, vous l’aurez grondée, et elle est partie ; vous savez comme elle a le caractère décidé ! Je me doutais toujours qu’il en adviendrait ainsi !

Le père se désole et veux recommencer ses recherches.

M. David, qui ne veut pas prolonger ses souffrances, le tire par le bras :

— En voilà assez, dit-il ; venez, je vais vous faire retrouver votre fille.

Et il l’entraîne au salon.

La joie de M. Lajeunesse peut se concevoir plus facilement qu’elle ne peut se décrire. Nous avons dit qu’il avait pour sa fille un véritable culte. Il était facile de le comprendre à la vue des caresses qu’il lui prodigua en cette circonstance.

La soirée s’acheva avec le plus charmant entrain et on ne s’aperçut même pas que le jeune violoniste en herbe fit trois ou quatre fausses notes dans la marche de l’ouverture de la Muette qu’il grattait, en lisant sur la partition de piano.

Lorsqu’elle s’en retourna chez elle, après la veillée, Emma avait oublié à peu près son entrée au couvent et son départ pour les États-Unis.

On oublie si vite à cet âge heureux !

Elle avait bien promis de ne plus donner de fête et de s’appliquer sans relâche à son étude. Mais il n’est pas absolument certain qu’elle ne soit jamais retombée en faute.

Qui osera lui jeter la première pierre ? Un enfant ne peut pas vivre de gammes et d’exercices à cinq notes.

Elle travaillait cependant avec ardeur et faisait des progrès sensibles, lorsqu’un accident qui aurait pu avoir les suites les plus fâcheuses vint mettre dans le plus grand danger sa carrière et son avenir.

Tant il est vrai que nous sommes tous dans la main de la Providence et que les plus grands génies mêmes ont besoin de sa protection pour ne pas être arrêtés par les obstacles de la route.

Un jour que M. Lajeunesse avait fait une course un peu longue, l’espiègle enfant avait profité de cette absence pour se récréer un peu avec une petite amie.

En jouant, avec sa pétulance ordinaire, elle s’était fait écraser un doigt dans l’embrasure d’une porte. Il fallut dissimuler le mal et souffrir en patience.

Pendant plusieurs jours elle joua ses exercices avec un courage au-dessus de son âge et de son sexe. Il s’agissait de cacher à son père ce petit malheur qui eût dévoilé la faute.

La douleur augmentait cependant, et la blessure, mal traitée, devint sérieuse. À tel point que, un jour, il fut impossible à l’enfant de jouer sa harpe.

Elle s’assit près de l’instrument et se mit à lire.

On conçoit l’étonnement du père, en face de cette espèce de provocation.

Allons ! lui dit-il, il ne s’agit pas de lire ; travaille.

— Je ne puis pas.

— Comment ! voilà du nouveau, par exemple !

— Cela me fait mal aux doigts.

— Voyons ! montre un peu tes mains.

Elle n’eut garde de le faire ; au contraire, elle se fourra les mains sous son tablier, dans la crainte de trahir sa conduite.

M. Lajeunesse se fâche et insiste.

L’enfant s’entête de son côté, tant et si bien qu’à la fin, la colère l’emportant, elle saisit la harpe et se met à courir des gammes échevelées, pendant que la douleur lui crispe les nerfs. Malheureusement le doigt malade se prend dans une corde fine, et l’ongle tout entier s’en détache. Emma tombe évanouie sur le parquet et son père a tout juste le temps de saisir le lourd instrument qu’elle entraînait dans sa chute et qui lui eût brisé la tête.

Elle revint difficilement à elle, et le doigt blessé fut longtemps sérieusement compromis. Enfin, à force de soins, la guérison fut amenée, et les études reprirent peu à peu leur cours accoutumé. Nous sommes certain, cependant, que la grande cantatrice se rappelle encore avec une vive émotion cet épisode de son enfance.

Une des choses sur lesquelles M. Lajeunesse insistait beaucoup, dans les leçons qu’il donnait à sa fille, c’était la lecture à première vue. Il lui faisait déchiffrer toute la musique qui lui tombait sous la main : une ouverture classique ou une polka de salon, une sonate ou une partition d’opéra réduite pour le piano. Elle avait pour ce travail une aptitude extraordinaire. Emma Lajeunesse avait cela de commun avec notre pianiste distingué, Calixa Lavallée : elle jouait un morceau par intuition ; elle devinait plutôt qu’elle ne lisait.

M. Lajeunesse était extraordinairement fier de ce talent ; mais il y avait une chose surtout qui le transportait d’aise.

— Je lui mets sous les yeux, disait-il, une sonate de Beethoven, puis, lorsqu’elle en a déchiffré la moitié, je ferme le livre ; elle continue alors à improviser dans le même style d’une manière étonnante.

Sa mémoire musicale était prodigieuse. Souvent, en faisant sa promenade, elle entendait jouer, par la musique militaire, un morceau qui la frappait. Elle l’écoutait, tout en causant, puis, revenue chez elle, elle écrivait la pièce d’un bout à l’autre pour le piano ou la harpe, et la jouait sur son instrument.

M. Lajeunesse, lorsque sa fille eut acquis une certaine habileté, allait, de temps à autre, avec elle, dans les principaux villages des environs de Montréal, donner des concerts. Elle chantait, jouait le piano, la harpe et l’harmonium ; lui se chargeait de la partie de violon.

Sur tous ses programmes, il y avait une note qui invitait le public à présenter, entre la première et la seconde partie, un morceau ou deux que la jeune pianiste devait lire à première vue.

Elle s’est toujours tirée avec honneur de ce pas périlleux.

À ce propos, il nous revient un fait qui s’est passé, croyons-nous, dans le village de Beauharnois.

La première partie du concert avait été donnée avec beaucoup de succès. L’intermède arrivé, M. Lajeunesse attend que quelqu’un apporte le morceau de rigueur. Un certain temps se passe ; personne ne se présente. L’imprésario jette un regard dans la salle : rien ne bouge. Il s’avance sur la scène, et attire l’attention du public sur la note qui fait partie du programme. On applaudit beaucoup ; mais le morceau demandé n’est pas apporté. Le fait est que personne n’avait songé à cette petite formalité.

M. Lajeunesse attend encore quelques instants, puis l’impatience commence à le saisir : il arpente fiévreusement l’arrière-scène.

Est-ce qu’on craindrait, se dit-il, que ma fille ne fût pas à la hauteur de la tâche ?

Finalement, il n’y peut plus tenir. Il sort de la coulisse et déclare au public que si l’on ne se conforme pas au programme en produisant le morceau requis, il va suspendre le concert et remettre l’argent.

L’auditoire chuchote pendant quelque temps ; mais lorsqu’on s’aperçoit que l’incident menace de se terminer d’une manière sérieuse, quelqu’un de bonne volonté est dépêché dans une maison du voisinage et revient avec un morceau qu’il s’empresse d’offrir.

La jeune pianiste le joue sans hésitation : le sourire renaît sur le front soucieux du père ; le public applaudit, et le concert, qui avait failli se scinder d’une manière abrupte, se termine avec un entrain extraordinaire et au milieu des applaudissements les mieux mérités d’ailleurs.

Emma Lajeunesse avait débuté à Montréal, à l’âge de huit ans. « Elle recueille des couronnes sur nos théâtres, disait un journal du temps, comme elle cueillerait des fleurs dans les champs, plutôt pour s’en parer que pour en tirer un sujet de gloire. Elle ignore son talent et chante par instinct, par besoin, et rien ne l’étonne plus que l’enthousiasme qu’elle fait naître. Encore dans la première enfance, elle échangerait volontiers son cercle d’admirateurs contre les amusements de sa poupée. »

Nous assistions, quelques années plus tard, à un concert qu’elle donnait au Mechanics’ Hall, avec son père et un chanteur anglais dont le nom nous échappe. À trois qu’ils étaient, ils avaient à remplir tout le programme qui, grâce au triple talent de la jeune virtuose, était encore assez varié.

Emma Lajeunesse avait joué plusieurs morceaux de piano et un morceau de harpe. Elle avait en outre chanté, en s’accompagnant de sa harpe, le Salut à la France de La Fille du Régiment.

Nous nous rappelons que ce morceau fut accueilli avec beaucoup de faveur. Mais on était encore loin, alors, de deviner, sous la timide jeune fille, l’éminente cantatrice d’aujourd’hui. Le 12 septembre 1862, la jeune artiste se faisait encore entendre au même endroit, aidée, cette fois, de sa jeune sœur Cornélie. Le concert était sous le patronage de Sir Fenwick Williams et de son état-major, du lieutenant-colonel Coursol et du maire de Montréal, l’hon. C. S. Rodier. Emma Lajeunesse y remporta un véritable triomphe. Les applaudissements les plus vifs l’accueillirent chaque fois qu’elle parut sur l’estrade ; mais l’enthousiasme fut réel lorsqu’elle exécuta, à première vue et d’une manière tout-à-fait remarquable les Murmures Éoliens de Gottschalk. Nous ne pouvons résister au désir de citer ici quelques lignes d’un article écrit à ce sujet par M. A. N. Montpetit. On verra que les prévisions de l’écrivain se sont réalisées :

« …Nous pourrons constater les progrès passés de la jeune artiste et nous prendrons un point de départ pour juger de ses progrès à venir. Car si elle se rend à Paris, ce n’est que pour arriver à une plus grande perfection dans son art. Elle nous reviendra quelque jour avec un nom célèbre, nous avons du moins raison de l’espérer. Nous souhaitons du succès à notre jeune compatriote, parce que sa gloire sera la nôtre, parce qu’elle mérite de voir couronner ses longs travaux, et surtout parce qu’elle a une dette de reconnaissance à payer à son père, homme de sacrifices qui depuis quatorze ans, surveille avec la plus grande sollicitude l’éclosion de ce beau talent. »

En dehors de son talent de chanteuse, on entrevoyait en elle une pianiste de renom ; et lorsqu’elle réduisit pour le piano toute la partition de la grande cantate composée en l’honneur du prince de Galles, par le regretté Sabatier, ce pianiste éminent fit lui-même le plus grand éloge du talent de la jeune fille, et lui prédit un brillant avenir.

Sabatier ne s’est pas trompé, seulement la jeune artiste a changé d’instrument.

Le public de Montréal avait eu plusieurs fois l’occasion d’entendre Emma Lajeunesse et d’applaudir à ses succès, lorsque, en 1862, elle rentra[1] au couvent du Sacré-Cœur, au Sault-au-Récollet, pour continuer son éducation littéraire, quelque peu négligée jusqu’alors. La musique, toutefois, ne devait pas être reléguée au second plan.

Emma Lajeunesse avait, à cette époque, manifesté déjà le désir d’entrer dans la vie religieuse.

Était-ce une vocation réelle, ou n’était-ce pas plutôt une de ces vagues aspirations, ou cette soif mystique d’un dévouement indéfini qui s’empare du cœur des jeunes filles à un certain moment de leur existence ?

Nous croyons que cette dernière hypothèse est la plus probable ; car, avec le grand fonds de véritable piété que possédait la jeune pensionnaire, si elle eût été réellement destinée à l’état religieux, nous ne doutons pas qu’elle n’eût suivi la voix qui l’appelait.

Elle avait d’ailleurs pour supérieure et directrice la regrettée madame Trincano, dont la science profonde et la vertu éclairée sont encore si présentes au souvenir de la ville de Montréal. Cette femme distinguée n’aura pas manqué de saisir le fond du cœur de sa jeune élève, et ses conseils ont dû la guider dans le choix qu’elle a fait.

Au couvent, Mlle Lajeunesse menait une vie simple, peu bruyante, et réservée. Quoique sérieuse d’habitude, elle avait, cependant, ce talent d’entraîner, à un moment donné, toutes ses compagnes de classe dans un irrépressible éclat de rire. Impossible, alors, de la voir et l’entendre sans prendre part à l’hilarité devenue contagieuse. Sous ce rapport, elle a changé depuis lors ; ses voyages et ses fortes études ont imprimé à son caractère un sens sérieux et réfléchi, et il lui arrive rarement, maintenant, de se laisser aller à un franc éclat de rire.

Une chose qu’elle n’a pas perdue, néanmoins, c’est son aimable simplicité. Les grands succès ne l’ont point rendue vaine ; son cœur est de ceux que la gloire élève sans les gonfler.

À part les explosions de cette espièglerie qui se faisait jour de temps à autre, c’était une timide jeune fille qui glissait silencieuse par les longs corridors, ou rêvait seule dans un coin aux heures de la récréation.

Toujours vêtue modestement, avec une certaine négligence même, elle faisait preuve de la plus parfaite indifférence pour cette apparence extérieure que les jeunes filles ont coutume de priser si haut. Sa magnifique chevelure était nouée sans soin et sans prétention ; le hasard était souvent son unique coiffeur. Cette simplicité ne laissait pas que d’être assez remarquable ; au milieu d’une pépinière de jeunes filles dont un grand nombre, venues du pays voisin, faisaient assez volontiers parade de leurs toilettes et de leurs bijoux, aux heures, du moins, où il leur était permis de se départir de la froide sévérité de l’uniforme réglementaire.

Il y avait, néanmoins, un moment où, malgré sa modestie, elle brillait nécessairement entre ses compagnes et les effaçait même complètement. C’était lorsque sa voix pure s’élevait dans le silence de la chapelle, et, pour l’oreille de Dieu seul, trouvait de ces accents angéliques qui lui ont ouvert plus tard les portes du temple de la célébrité. Ou bien encore, lorsque sous ses doigts inspirés l’orgue du couvent faisait planer sur la foule recueillie, de ces suaves mélodies, de ces harmonies saisissantes qui ne peuvent être que l’écho d’une âme à laquelle le Créateur a donné ce mens divinior qui fait chanter les poëtes.

Ce n’était plus la modeste jeune fille, c’était l’artiste qui se révélait. On le sentait, on le comprenait de cette vague perception qui emprunte de ses réticences mêmes je ne sais quel charme mystérieux.

Emma Lajeunesse était déjà, à cette époque, d’une force remarquable sur le piano. Elle commençait maintenant à comprendre la portée de ses travaux, et elle s’appliquait à l’étude de son instrument avec autant de zèle que d’intelligence. Elle se livrait même au travail de la composition, et ses compagnes se rappellent encore certaines « Variations » sur le Home, sweet home, que leurs jeunes imaginations mettaient bien au-dessus de celles de l’immortel Thalberg.

M. Lajeunesse était un des professeurs de la maison. Il partageait cette tâche avec M. Gustave Smith, un de nos musiciens les plus érudits.

Il nourrissait dès lors le projet de passer en Europe avec sa fille, pour lui faire entendre les œuvres des maîtres et la mettre sous la direction d’un professeur de renom. Il avait même été question, à Montréal, d’une souscription organisée dans le but de subvenir aux frais de voyage et d’études de la jeune musicienne sur le continent européen. On considérait la chose au point de vue de l’honneur national. Nous ne saurions trop dire pourquoi ce projet n’a pas eu de suite. Il nous semble, cependant, que ceux qui l’avaient formé n’étaient pas dans le tort ; l’événement, du moins, leur a donné raison.

Quoi qu’il en soit, et comme dans toutes les choses humaines, d’ailleurs, les avis étaient partagés. On argumentait de part et d’autre. La discussion devint même publique et se fit jour dans les feuilles de la ville, notamment dans l’Ordre, si nos souvenirs ne nous trompent pas.

Notre intention n’est pas de ramener devant nos lecteurs un sujet qui a déjà donné lieu dans le temps à trop d’explications acrimonieuses ; mais nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer combien, souvent, il est imprudent de venir, pour des motifs honnêtes sans doute, mais certainement indiscrets, se jeter en travers d’un bon mouvement, ou enrayer un projet qui, pour ne pas donner la certitude immédiate du résultat attendu, ne peut cependant faire tort à personne. Dans le doute, il vaut mieux s’abstenir, c’est la maxime de la Sagesse. M. Lajeunesse fut probablement découragé par ces difficultés, et crut qu’il perdrait à les vaincre un temps précieux.

Dans tous les cas, il avait une foi inébranlable dans l’avenir de sa fille, et il prit un moyen terme qui trancha la difficulté.

En 1864, il partit avec sa famille pour les États-Unis et alla s’établir à Albany, capitale de l’État de New-York. C’était déjà un horizon plus large et un acheminement vers un théâtre plus proportionné à l’étendue de ses espérances.

Les premiers temps furent difficiles sur la terre étrangère, mais Emma Lajeunesse avait déjà un mérite qu’il était difficile de ne pas remarquer. Elle trouva, d’ailleurs, dans l’évêque d’Albany, Mgr Conroy, un protecteur plein de bienveillance. Il lui fit avoir des leçons dans le couvent de cette ville ; elle obtint, en outre, par son entremise, une place d’organiste et de premier soprano dans l’église de St. Joseph. Elle ne put toutefois garder son orgue que pendant un an. Ce travail trop fatigant pour sa constitution délicate, compromettait sa santé à un tel point qu’elle dut y renoncer.

Mais elle continua à tenir son emploi de premier soprano, et, chaque dimanche, son chant remarquable attirait à l’église une foule inaccoutumée et empressée que la seule piété n’y aurait probablement pas conduite.

Emma Lajeunesse se rappelle ces jours parmi les plus heureux de son existence, et les grandes émotions qu’elle a éprouvées sur les théâtres d’Europe sont encore impuissantes à effacer le souvenir de ces fêtes religieuses dont le charme, quoique lointain, vit encore tout entier dans son cœur. Le nom qu’elle a pris, d’ailleurs, dit assez quelle touchante mémoire elle garde de cette première période de sa vie d’artiste.

Après un séjour de plusieurs années à Albany, M. Lajeunesse, avec ses économies et celles de sa fille, et à l’aide d’un concert où la population de la ville s’affirma avec une libéralité enthousiaste, se trouva en moyens de passer en Europe.

Emma Lajeunesse avait d’ailleurs rencontré dans madame la baronne de La Fitte une protectrice qui lui fut d’un grand secours dans cette entreprise difficile.

Voilà donc notre jeune musicienne rendue dans cette grande ville de Paris, berceau des arts, terre promise des chanteurs, foyer resplendissant où convergent tous les talents, et d’où repartent les réputations établies, comme autant de rayons chauds et lumineux qui vont répandre par le monde les lueurs et la flamme du génie.

Elle y trouva, dans sa retraite, Duprez, le roi des ténors, qui se consolait de la perte de sa voix en consacrant au service du talent novice encore les fruits de sa glorieuse expérience.

Le maître vit de suite qu’il avait sous la main un sujet précieux, une future étoile, comme on dit en termes du métier.

— Vos nerfs ne sont pas assez solides pour parvenir avec le piano, lui dit-il, surtout avec le piano comme on le traite de nos jours. Vous êtes née rossignol, suivez les instincts de votre race : noblesse oblige.

La jeune fille a eu foi dans la parole du grand ténor : qui oserait dire, maintenant qu’elle n’a pas eu raison.

Pendant près de deux ans elle suivit avec zèle les leçons de Duprez ; puisant les enseignements de cette bouche même qui avait fait délirer tout Paris. En dehors de son travail réglé, elle écoutait, elle comparait ; elle butinait partout et goutte à goutte, les inspirations de l’art sur les pages brillantes des maîtres, comme l’abeille butine son miel sur les fleurs choisies d’un parterre.

C’est là qu’a commencé sa vie véritable ; c’est à ce contact que son âme sympathique a laissé entrevoir l’étincelle sacrée qu’elle recelait.

Après avoir donné à son élève tous les secrets de son art, Duprez comprit qu’il devait l’envoyer à un maître spécial pour la perfectionner et la préparer au grand avenir qu’il entrevoyait pour elle.

Emma Lajeunesse partit donc pour Milan où, sur la recommandation de Duprez, elle fut reçue à l’institut de musique.

Elle eut pour professeur le célèbre Lamberti. Lamberti n’est pas un maître ordinaire, et bien des artistes qu’il a formés lui doivent leurs succès et leurs couronnes.

Il fit subir un examen à sa nouvelle élève :

— Ah ! s’écria-t il en l’entendant, Duprez ne m’a rien surfait, il y a une fortune dans ce petit gosier ; mais, ajouta-t-il finement, en voyant la répugnance que manifestait Emma Lajeunesse à monter sur les planches d’un théâtre, il n’y a que ce chemin pour y arriver.

Les hommes du mérite de Lamberti ne donnent pas leurs leçons pour entretenir le pot-au-feu ; ils ont leur réputation à maintenir, et ils obéissent surtout à ce besoin impérieux de se communiquer aux autres qu’éprouve l’art véritable, à cette soif insatiable de reproduire ses beautés et ses grandeurs.

Le seul fait d’être admise à étudier sous ce maître était déjà, pour Emma Lajeunesse, un immense encouragement.

Elle le comprit et sut en profiter.

Quelques années se passèrent en études sérieuses, difficiles, sans trêve. Jamais son courage ne faillit un seul instant ; jamais la fatigue ne parvint à terrasser cette frêle créature qui empruntait de sa faiblesse même je ne sais quelle souple et invincible vigueur.

Pendant toute la durée de cet immense travail, cependant, elle avait encore à lutter contre les scrupules de sa conscience qui lui faisaient entrevoir d’une manière saisissante les entraînements de la scène.

On conçoit quel combat terrible dut se livrer dans cette âme que les exigences de l’art entraînaient d’un côté et que sa candeur virginale retenait de l’autre.

À la fin cependant, elle dut céder, et en 1870 elle faisait son début à l’Opéra de Messine dans le caractère d’Amine, de la Somnambule, et sous le nom d’Albani que ses succès ont consacré depuis.

C’était un rôle éminemment adapté à son talent fin et délicat ; aussi est-ce toujours celui qu’elle a choisi depuis pour ses débuts dans les différentes villes où elle a chanté.

C’était son premier pas dans sa nouvelle carrière ; il fut brillant et décisif, et le succès qu’elle remporta ce soir-là dut lui faire oublier du coup toutes les peines qu’il lui avait coûtées. Elle fut rappelée jusqu’à quinze fois devant le rideau.

Le directeur de l’Opéra de Malte se trouvait dans l’auditoire ; avant le commencement du second acte il avait fait signer à Emma Albani un engagement pour l’automne suivant.

En septembre de la même année, la jeune cantatrice débarquait à Malte où elle était impatiemment attendue. Les Maltais et les résidents anglais, ainsi que les nombreux officiers de l’armée des Indes, qui vont dans cette île se reposer de leurs fatigues, accueillirent avec transport celle qu’ils appelaient le doux rossignol canadien. Son début dans la Somnambule fut un véritable triomphe.

Nous citerons à ce sujet l’extrait suivant d’une lettre de M. Harvey, lieutenant d’artillerie, alors en garnison à Malte.

Le public de Québec a pu apprécier le talent de ce ténor agréable, et sait que ses connaissances musicales en font un juge compétent sur la matière :

« Nous avons ici parmi nos prime-donne — écrivait-il à un journal de cette ville, — une jeune Canadienne qui fait fureur parmi la population de Malte. Je crois que vous pouvez vous enorgueillir de votre compatriote. On ne saurait imaginer rien de si exquis que sa voix et sa manière de chanter………

« Combien nous sommes heureux qu’elle ait accepté l’engagement que lui a offert notre directeur. Cependant nous ne la reverrons probablement jamais ici, car elle va sans doute être appelée sur quelque scène plus importante avant le retour d’une autre saison. »…

M. Harvey avait raison, et le charmant oiseau qui s’était posé un instant sur ce rocher classique mais stérile, devait bientôt s’envoler.

La renommée de son chant arriva rapidement en Angleterre, et M. Gye, directeur de l’Opéra italien de Londres, toujours à l’affût des talents nouveaux, engagea la jeune cantatrice pour la saison alors prochaine.

Elle devait débuter en juillet 1871 ; mais M. Gye, après l’avoir fait chanter à plusieurs répétitions, jugea que ses nerfs n’étaient pas encore assez trempés pour affronter le public de la grande métropole.

Il remit son début à la saison suivante afin de lui donner le temps nécessaire pour se préparer à cet acte important.

Elle retourna donc auprès de M. Lamberti et reprit ses études avec une nouvelle ardeur.

Dans l’hiver de 1871-72, M. Lamberti la fit chanter au théâtre de la Pergola, à Florence, dans ce même rôle d’Amine qui lui avait déjà valu tant de succès.

«  Je vous envoie, avait-il écrit, la musicienne la plus accomplie et la chanteuse la plus parfaite, sous le rapport du style, qui soit encore sortie de mon étude. »

Les Florentins virent de suite que le maître ne les avait pas trompés.

L’auditoire de la Pergola est peut-être le plus appréciateur de toute l’Italie ; or le palco scenico fut jonché de fleurs à chaque apparition d’Albani.

Mais elle obtint son succès le plus éclatant lorsqu’elle joua la partie de Mignon, dans l’opéra de ce nom, par Ambroise Thomas. Mignon avait déjà subi une chute regrettable dans quatre différents théâtres d’Italie ; et les Florentins avaient naturellement leurs préjugés à son endroit. Emma Lajeunesse, néanmoins, rendit son rôle avec un talent tellement supérieur que l’auditoire dut faire taire la jalousie nationale pour applaudir au génie du compositeur.

Mignon est peut-être un des caractères les plus difficiles du répertoire musical. À première vue, c’est en apparence un rôle secondaire et la partie de Philine semble beaucoup plus importante et surtout beaucoup plus brillante. C’est ce qui avait probablement trompé les Italiens plus enthousiastes peut-être du clinquant que de l’art véritable. Le rôle de Philine demande un gosier souple et bien exercé ; mais celui de Mignon exige les plus sublimes qualités de cet art qui ne peut prendre sa source que dans le cœur. Philine brille, éblouit ; Mignon émeut et entraîne. Et c’est là le génie du compositeur d’avoir su, à côté des faux bijoux de la bohémienne, faire resplendir d’un chaste éclat le précieux joyau de famille de la pauvre orpheline que le sort a jetée sur la voie publique. On avait peu compris, en Italie, avant Albani, la grandeur, le sublime de cette composition. Ce fut toute une révélation ; et du choc de deux inspirations naquit un enthousiasme dont la gloire rejaillit avec un égal éclat sur le compositeur et sur son interprète.

Ce succès avait consacré le talent de la jeune cantatrice ; désormais elle pouvait affronter sans crainte le public et la critique de Londres.

Le mardi, deux avril suivant, elle subissait le feu de la rampe dans la métropole anglaise. Tout ce que Londres contient de connaisseurs distingués avait voulu aller entendre pour la première fois la grande cantatrice canadienne à laquelle on était fier de reconnaître le titre de sujet anglais.

C’était encore l’Amine de la Somnambule.

Ce rôle est très-souvent choisi par les sopranos pour leurs débuts, et, naturellement, il provoque des comparaisons sévères que, néanmoins, au dire des critiques de Londres, Albani a pu soutenir avec un avantage dont on avait eu peu d’exemples jusque-là.

Voici le jugement que porte le London News sur le mérite de la jeune débutante :

« À une figure très-agréable et une grâce parfaite dans la démarche, Mlle Albani joint une voix d’une qualité exquise, dont le timbre pur et mélodieux trouve une puissance suffisante pour exécuter les passages de bravura les plus brillants et les plus fleuris. Tout son jeu indique une nature richement douée, perfectionnée encore par une culture très-développée et une force extraordinaire d’appréhension. Sa manière de dire les premières mesures d’un simple récitatif a révélé de suite, la beauté et la puissance entraînante de sa voix en même temps que la parfaite justesse des intonations ; et les applaudissements qui ont éclaté après ces premières phrases, disaient assez que l’auditoire reconnaissait du premier coup une artiste d’un mérite exceptionnellement élevé. La voix de Mlle Albani comprend plus de deux octaves et monte jusqu’au mi bemol aigu. La douceur qu’elle a su mettre dans la cavatine Come per me sereno, et dans les deux duos Prendi l’anel et Son geloso, a contrasté admirablement avec le désespoir et la passion des scènes subséquentes. Sa simplicité touchante dans la prière Gran Dio, a provoqué dans l’auditoire, les émotions les plus profondes et les plus réelles. Dans ce morceau comme dans plusieurs autres, on a pu remarquer les admirables tenues de l’artiste et la facilité avec laquelle elle prolonge un son même sur les notes les plus hautes et les plus piano, sans la plus légère vacillation de la voix. Mais l’impression la plus forte a été produite par les accents pathétiques qu’elle a su mettre dans le grand air Ah ! non giunge ! Le succès de la cantatrice a été grand et complet. »

Après avoir répété la Somnambule dans la même semaine, avec un égal succès, Mlle Albani trouva encore des lauriers à cueillir dans la Lucie de Donizetti. Sa manière de rendre ce rôle si difficile qui exige une vigueur et un déploiement de passion extraordinaires, ne fit que confirmer le jugement que le public de Londres avait porté sur la jeune chanteuse. Dès lors, elle eut son droit de cité ; et ses apparitions subséquentes dans les caractères de Marta, de Gilda (Rigoletto) et de Linda di Chamouni furent autant de brillants succès. Et encore l’artiste avait-elle à lutter contre une indisposition prolongée qui lui enlevait une partie de ses forces, et contre les fatigues d’une saison exceptionnellement longue, puisque, commencée en avril, elle ne s’est terminée qu’en juillet, c’est-à-dire après plus de trois mois d’un travail continuel.

Il fallait, au surplus, une supériorité incontestable pour pouvoir briller au théâtre de Londres à cette époque. Tous les grands noms semblaient s’y être donné rendez-vous. Adelina Patti, Christine Nilsson, Pauline Lucca, Louise Kellogg, Brandt, Miolan-Carvalho, Marimon, Sessi, Parepa-Rosa, fournissaient des points de comparaison dangereux.

Or Mlle Albani a chanté avec la plupart de ces artistes aux Floral Hill Concerts, et ses succès n’en ont pas été amoindris ; loin de là, elle a eu généralement les honneurs du rappel.

Ces premiers succès étaient déjà quelque chose, et plus d’une cantatrice s’en fût contentée. Mais Albani avait de plus hautes aspirations. Il lui fallait le baptême de Paris, comme disent les chanteurs.

On sait, en effet, que la réputation d’un artiste n’est pas censée établie et confirmée tant qu’il n’a pas passé par la critique d’un auditoire parisien.

C’est le moment décisif d’une carrière. Bien des artistes de mérite, pour n’avoir pu subir avec avantage cette épreuve périlleuse, soit par timidité, soit à cause d’une prédisposition défavorable du public, ont été condamnés à végéter toute leur vie dans les petites villes de province. Le pauvre Brignoli fut, croyons-nous, une de ces victimes. Au reste, il ne l’avait pas volé.

Le 24 octobre 1872, Emma Albani, paraissait pour la première fois devant un auditoire français, au Théâtre-Italien de Paris. Elle était annoncée depuis plus d’un mois ; toutes les lorgnettes de l’impitoyable critique de la capitale étaient braquées sur elle.

Disons de suite que son succès n’a pas été aussi grand, aussi complet qu’à Londres.

Était-ce l’émotion bien naturelle en pareille circonstance, ou l’excessive sévérité des juges ? C’était probablement les deux choses réunies. Le public de Paris est difficile à satisfaire ; c’est son droit ; mais il ne faut pas qu’il l’exagère. Eh ! mon Dieu ! quand on s’extasie devant la musique d’Offenbach, on peut bien être quelque peu indulgent pour ceux qui ne rendent pas du premier coup, et à la satisfaction universelle, la musique de Bellini.

Nous aimons cependant à établir une distinction honorable en faveur des habitués du Théâtre-Italien.

Au reste nous allons citer, autant que l’espace peut nous le permettre, des extraits des comptes-rendus de plusieurs journaux parisiens sur ce début de notre compatriote.

On verra qu’au fond, on en pense plus de bien, peut-être, qu’on ne voudrait le laisser voir.

M. Savigny, de l’Illustration, après avoir consacré une vingtaine de lignes au portrait de la jeune débutante, poursuit en ces termes son appréciation :

« …Cette première surprise passée, écoutons la diva nouvelle.

« La situation continue, il y a évidemment méprise et voyez le tort que la réclame a fait à cette jeune artiste. Si, au lieu de nous dire : vous allez entendre une merveille, quelque chose comme une heureuse fusion de la voix éclatante de la Patti et des notes touchantes de la Nilsson, un organe d’une beauté achevée manié par un talent des plus complets, on nous eût dit : écoutez bien la débutante ; elle est évidemment au début de sa carrière, elle hésite, elle s’étonne, elle n’est pas encore hors de maître, elle ne sait pas sa voix, elle l’aventure parfois au risque de se la briser et de se casser le cou avec, elle est inexpérimentée, elle manque de style ; mais il y a là une voix agréable, sympathique, qui, à ses moments, a de la chaleur, qui porte en elle une certaine émotion et qui émeut le public ; elle a ce rare bonheur : elle est dramatique, laissez faire le temps, laissez faire l’étude et soyez persuadé qu’un jour cette jeune fille, qui entre maintenant par les portes de côté, entrera au théâtre par les grandes portes. Si l’on avait parlé de la sorte, on eût dit vrai, et le succès de l’Abani aurait eu sa marche progressive ; on l’a compromis pour avoir voulu la lancer trop vite… »

« Ce rôle d’Amina elle l’a dit d’une façon assez pâle dans le premier acte et dans la finale du second si pathétique et si émouvant : en vérité, nous cherchions l’artiste, étonné de ne l’avoir pas encore rencontrée ; puis, par un changement bien inattendu, elle s’est affirmée dans l’adagio : Ah ! non credea mirarti ; mais avec une pureté, un charme, une délicatesse adorables. Le public a salué Melle Albani par des applaudissements unanimes. Oui, c’est bien là une véritable chanteuse ; mais il fallait donc nous le dire tout d’abord…… »

Plus tard, en parlant de l’exécution de Lucia di Lammermoor, M. Savigny, après avoir signalé les défauts qu’il a remarqués, ajoute :

« Quand cet instrument délicat parvient à se poser sur un andante, alors il fait merveille. La phrase est nettement dessinée, elle s’attaque sûrement et s’achève heureusement dans un sentiment vrai et juste. Cette voix qui a de l’émotion vous touche et vous émeut… »

Voici maintenant le sentiment de L’Univers Illustré. On verra qu’il est beaucoup moins sévère que celui de L’Illustration ; et rien ne saurait nous forcer à le croire moins autorisé :

« … L’important pour nous est de connaître sur quel titre se fonde sa réputation naissante, dans quel rang du firmament artistique il convient de la classer.

« Au premier rang, sans contredit, si l’on tient compte avant tout de ce qui constitue l’art proprement dit : de la méthode, du style, du goût, de la virtuosité. Non pas que la nature ait refusé ses dons à Mlle Albani ; mais en les lui dispensant, elle y a mis certaines réserves : la voix, chaude et sympathique, pourrait avoir plus de puissance et d’agilité ; le physique intéressant, est un peu grêle ; les traits, expressifs, n’ont ni la beauté sculpturale de la Grisi, ni la grâce piquante de la Patti. Que voulez-vous ? on ne peut tout avoir, et, tel qu’il est, le lot de la nouvelle diva est encore assez riche pour faire envie à bien des rivales.

« En choisissant pour ses débuts le rôle d’Amina, Mlle Albani a été bien inspirée. Son succès qui s’était déjà affirmé dès le premier acte, n’a pas cessé de grandir et s’est élevé, au troisième, jusqu’au triomphe. L’amour dans ce qu’il a de plus chaste et de plus pur, la douleur imméritée d’un cœur tendre et naïf n’ont jamais trouvé des accents plus émus, plus pénétrants, plus pathétiques. Dans cette grande scène de somnambulisme, la pierre de touche de l’expression et du style dramatiques, l’Albani a défié tous les souvenirs. »

Le Monde Illustré : s’exprime ainsi :

« Et d’abord il n’était pas besoin de crever toutes les grosses caisses de Barnum pour célébrer à l’avance les débuts de Mlle Albani. Cette jeune cantatrice a déjà assez de mérite pour se présenter toute seule. D’autre part, sommes-nous à Paris si dégoûtés des gens de talent qu’il faille nous guider dans nos applaudissements ?

« Il y avait là à ses débuts le Paris des grands soirs, c’est-à-dire, l’élite des blasés. Et il lui a fallu émouvoir ces gens difficiles, et c’est, ma foi, ce qu’elle a fait ! On ne lui aurait pas passé une fausse note ; aussi s’est-elle bien gardée d’en donner. »

« Le seul moment où le public lui ait montré de la froideur est celui de son entrée. Et, en effet, comme nous l’avons dit, elle ressemble si peu au portrait publié d’elle, qu’on a cru d’abord à un changement de personne.

« La vérité est que, durant les deux premiers actes de la Somnambule, Melle Albani a obtenu un succès réel, encore qu’ordinaire, et qu’elle ne s’est révélée dans son beau qu’au troisième acte, en chantant cet andante de la scène du sommeil où Bellini a mis tout son génie. Là, elle s’est montrée cantatrice de grand style. Ce n’est pas que sa voix soit d’une qualité rare, car le médium n’en est pas d’un timbre assorti à celui de l’aigu ; ce n’est pas non plus que la cantatrice ait encore acquis toute la souplesse désirable dans les traits vocalisés ; mais sa qualité maîtresse est justement celle qu’on doit priser le plus : elle sent vivement ce qu’elle dit, et elle sait communiquer son émotion à qui l’écoute. Elle a ce magnétisme, cette fascination qui s’appelle l’éloquence chez l’orateur, et qui n’a point de nom encore chez les chanteurs, peut-être à cause de la rareté avec laquelle le phénomène se rencontre. En un mot, et comme on dit dans l’argot des artistes, Melle Albani a « une nature. »

 

« …Toujours est-il que, si nous n’avons pas saisi pleinement l’ensemble de ses qualités et de ses défauts, du moins pouvons-nous dire que ce n’est pas à une cantatrice banale que nous avons affaire. »

M. de Lagenerais, dans la Revue des Deux Mondes, donne de notre cantatrice canadienne une appréciation dont nous transcrivons les passages suivants : Elle nous paraît franche, en dehors, peut-être, d’une légère teinte de préjugé national ; car, pour M. de Lagenevais, l’Albani est une Anglaise, ou une Américaine, ce qui, aux yeux de bien des gens, est même chose :

« Aux Italiens, l’Albani, que nous venons d’entendre d’abord dans la Sonnambula, puis dans la Lucia et Rigoletto, est un talent de rare distinction ; maintenant, l’accueil honnête et modéré que nous lui faisons la contentera-t-il, contentera-t-il surtout l’Angleterre qui nous l’envoyait à la recherche d’une position de diva ? Nous le souhaitons sans oser l’affirmer. L’art de la cantatrice est ici hors de question ; mais la voix est petite, fragile à l’excès dans sa souplesse de roseau, incapable d’efforts dramatiques, et c’est avec les grandes voix que se font les grandes héroïnes…… »

« …Or, quand on parle de Melle Albani, c’est le talent, la dextérité qu’il faut premièrement louer, — curieuse chose pourtant, qu’avec des moyens si limités on arrive à produire tant d’illusion, car ce n’est pas une Damoreau, une Miolan ; c’est bel et bien une cantatrice dramatique. Il y a l’intelligence, le foyer, tout fors la voix, et bien plus, quand cette voix délicate et mince veut s’affirmer en pleine situation, lutter contre les sonorités ambiantes, attaquer les ré-bémol par delà les registres, comme dans le quatuor de Rigoletto, elle y réussit, et c’est alors un de ces effets de mirage tels que la fée Morgane seule en sait évoquer dans le détroit de Messine. Le phénomène s’évanouit presqu’aussitôt, mais vous avez eu pendant quelques secondes le spectacle d’une grande cantatrice… »

« …Impossible de détailler une cavatine avec plus de goût, de pureté. Caro nome che il mio cor, — allez l’entendre dans Rigoletto dire cet air de l’escalier ; c’est la perfection. Son trille pour la netteté de vibration et la tenue vaut la cadence du rossignol. Dans Lucia, elle enlève la scène de folie de manière à défier tous les souvenirs. »

Telle est donc, en résumé, l’impression que Melle Albani a créée dans ce public si difficile et si exigeant de la capitale des arts.

Tous les critiques s’accordent, en fin de compte, à reconnaître, chez notre compatriote, un sujet de force à aspirer au premier rang, et ayant déjà, de fait, parcouru d’une manière magistrale la majeure partie de cette voie difficile et peu fréquentée qui conduit aux plus hauts sommets du temple de la Renommée. Son succès final n’était plus alors une question de moyens, c’était une simple question de temps.

Depuis, Melle Albani a marché d’un pas rapide dans la carrière artistique. Son passage à Paris l’avait rendue justement populaire ; aussi, tous les théâtres de l’Europe étaient-ils prêts à lui ouvrir leurs portes.

Après avoir cueilli en plusieurs endroits une nouvelle moisson de couronnes, le 21 avril 1873 elle paraissait de nouveau devant le public de Londres qui lui fit un accueil encore plus enthousiaste que l’année précédente.

Elle avait ajouté à son répertoire le rôle de La Comtesse dans Le nozze di Figaro, et celui d’Elvira dans I Puritani de Bellini.

Ses soirées alternaient avec celles de la Patti. Cette circonstance, loin de lui être défavorable, ne fit qu’ajouter à l’éclat de ses succès.

Elle eut l’honneur de chanter à la grande ܃܂ fête musicale qui avait été organisée pour Sa Majesté le Shah de Perse, et ce fut pour elle l’occasion d’un splendide triomphe.

Le monarque oriental, comme témoignage d’admiration pour l’éminente cantatrice, lui a offert un cadeau digne de celui qui donnait et de celle qui acceptait, un magnifique collier en brillants.

C’est pendant cette saison que M. Ernest Gagnon, de passage à Londres, eut l’avantage de l’entendre. Voici l’appréciation qu’en fait notre compatriote distingué dont le jugement est pour nous une haute autorité.

 

« J’ai aussi entendu Albani (Mademoiselle Lajeunesse), dans un duo et dans le quatuor de Rigoletto. La pauvre petite s’est admirablement tirée d’affaire, bien que cette musique soit interprétée d’ordinaire par des voix beaucoup plus puissantes que la sienne. Elle chante avec un goût exquis, goût naturel et éclairé par l’étude. Autant que je puis en juger par cette seule audition, je pense que ce qui lui a surtout valu tant de succès, c’est ce tact, cette absence d’exagération, cette mesure qui, en toutes choses, est le trait distinctif des natures d’élite. Et cette qualité ressortait d’autant plus, l’autre soir, que mademoiselle Lajeunesse avait à interpréter de la musique de Verdi. Chacun sait combien la musique du compositeur lombard est rageuse, et combien elle prête aux intempérances de sonorité et d’expression. »

« On peut, sans doute, chanter aussi bien, que Mlle Albani, ajoute ailleurs M. Gagnon, mais je ne crois pas qu’il soit possible de chanter mieux. »

Le renom de la grande artiste était parvenu jusque dans la capitale de l’autocrate du Nord, et, le 15 octobre 1873, précédée d’une réputation aussi brillante que méritée, elle faisait sa première apparition au théâtre de Saint-Petersbourg, en présence du grand duc Constantin et d’un auditoire distingué accouru pour applaudir la diva canadienne.

Ce ne fut pas un succès, ni même un triomphe, ce fut une véritable ovation ; les bravos, les cris, les trépignements : rien ne paraissait assez fort pour traduire l’impression délirante que la jeune cantatrice exerçait sur la foule enthousiasmée. Les loges faisaient pleuvoir sur la scène, les fleurs, les couronnes, les bijoux. Puis, tout-à-coup, aux accents de la sirène, le calme renaissait, les cœurs palpitants se contenaient ; peu à peu, l’émotion montait, gagnait tout l’auditoire, et, avec la dernière note de la phrase musicale, s’échappait en frénétiques applaudissements.

On n’avait jamais eu d’exemple d’un enthousiasme pareil, et les fils mêmes de l’Italie, tout pétris de feu et de passion, auraient pu à peine se monter à cette ardeur fiévreuse.

Chaque fois que parut Albani, dans la Somnambule, dans Rigoletto, dans Marta, dans Linda di Chamouni, ce fut le même triomphe, la même ovation. C’était un grand spectacle que cette fille des neiges du Canada réchauffant, embrasant ces habitants des glaces de la Russie : tant il est vrai que le génie n’a pas de patrie et que cette lumière éclatante s’allume aussi bien sous les latitudes boréales que dans les zones où le soleil verse ses plus chauds rayons. Ce fut toute une récolte de roubles, de couronnes et de pierres précieuses ; mais ce fut par-dessus tout une moisson de distinctions et d’honneurs, ces bijoux qui valent mieux que l’or, les fleurs et les diamants.

Toute l’Europe avait entendu les accents mélodieux du rossignol canadien, il était temps que l’Amérique eût sa part de la fête.

Vers le milieu d’octobre dernier, Mlle Albani, impatiemment attendue, débarquait à New-York, et, le 21 du même mois, elle débutait à l’Académie de Musique de cette ville.

Voici comment le Courrier des États-Unis rend compte de cette première soirée.

« …Le tout New-York s’était donné rendez-vous à l’Académie de Musique pour assister au premier début de Miss Emma Albani.

Le spectacle se composait modestement de la Sonnambula, ce mélodieux quoique court chef-d’œuvre de Bellini. Mais Amina était Miss Albani, et cette attraction suffisait.

Les éloges qui avaient précédé ici cette brillante artiste ont été justifiés au centuple ; il n’y a rien à en rabattre. Gracieuse comédienne, chanteuse irréprochable, Miss Albani a enlevé le succès d’assaut. Le public, en entendant cette voix sonore, agile, et d’une fraicheur toute juvénile, interpréter avec tant de charme et de précision ces audacieuses vocalises, semblait oublier toutes les Amines passées, présentes et futures, y compris Miss Ilma de Murska qui, récemment encore, provoquait tant d’enthousiasme dans ce rôle dont elle avait fait le plus beau fleuron de sa couronne. Fleurs, bis, rappels, tout a été prodigué à Miss Albani dans cette soirée triomphale où New-York à son tour, confirmant les jugements de Paris et de Londres, l’a proclamée étoile de première grandeur. Les beaux soirs de Miss Nilsson et de Pauline Lucca vont donc renaitre !

Et pourtant, Mlle Albani, dans cette soirée d’inauguration, était pauvrement secondée. Beaucoup de personnes se figurent qu’une artiste brille d’autant plus facilement que les rôles secondaires sont plus effacés. C’est une grande erreur. Il suffit souvent d’une réplique gauche ou d’une interprétation pâle et fausse de la part d’un acteur en scène, pour jeter un froid singulier sur le rôle principal. Bien des jalousies d’acteurs de second ordre se sont exercées de cette manière. Pour qu’un premier rôle soit brillant, il faut qu’il soit brillamment secondé : c’est une maxime élémentaire de l’école théâtrale.

Dans Lucia di Lammermoor, Mlle Albani a obtenu un succès encore plus grand, plus enthousiaste que dans la Sonnambula ; ce n’est plus la jeune fille qu’un auditoire parisien avait peut-être quelque peu intimidée. Maîtresse de son rôle dans tous ses détails, elle a marché sur les fleurs du commencement à la fin, et elle a été partout artiste de premier ordre.

« Le charme de cette artiste, dit M. Charles Villa, c’est qu’elle ne vise pas à l’effet et l’obtient sans le chercher ; il semble que la nature l’ait créée ainsi oiseau chantant. Et cette voix est fraiche comme un murmure cristallin, les notes s’égrènent ainsi qu’un collier de perles dont le fil d’or se dénouerait. On est tout d’abord soumis au prestige de cette suave jeunesse, puis à mesure que l’on écoute, on aperçoit quelle somme de talent s’ajoute aux dons naturels ; on reste émerveillé de ce phrasé élégant, de ce sentiment juste du rythme, du velouté des gammes chromatiques, de la ferme netteté des staccati, bien piqués, de la certitude des intonations…

« Dans une voix aussi étendue, car elle embrasse deux octaves et Mlle Albani monte sans peine jusqu’au ré naturel et même au mi bémol, les notes du médium, sonores, sans excès de volume, sont très-pleines, très rondes…

« Son personnage (de Lucie), posé tout d’abord avec une nuance de mélancolie tendre et pénétrante tout-à-fait dans la couleur locale, s’est développé graduellement jusqu’à l’explosion du troisième acte. Arrivée à cette terrible scène de folie, elle s’est emparée de l’auditoire aussi bien par son jeu, que par son chant admirable ; les mouchoirs s’agitaient ; les mains claquaient à tout briser, et cinq rappels successifs ont ramené cinq fois l’artiste émue, devant un auditoire exalté jusqu’au délire »…

Le troisième rôle de Mlle Albani a été celui de Gilda dans Rigoletto. Rigoletto est regardé, par la plupart des juges, comme le chef-d’œuvre de Verdi. Tel était, du reste, le sentiment de Rossini lui-même. Mlle Albani a su interpréter ce rôle de Gilda de manière à effacer tous les souvenirs. De la première note à la dernière, l’auditoire était sous le charme. D’ailleurs le public ne compte plus avec elle les bravos, les rappels ni les bouquets : dès qu’elle entre en scène, c’est le signal d’une ovation non interrompue. Dans cette représentation de Rigoletto, Mlle Albani semblait avoir mis le comble à sa gloire désormais hors de toute atteinte ; elle avait cependant encore à cueillir, dans Mignon, de nouveaux lauriers, plus brillants peut-être.

Nous avons déjà dit ce que nous pensons de ce rôle de Mignon, et du talent hors ligne que nécessite son interprétation. Il n’y a pas encore bien longtemps que Mlle Nilsson soulevait, dans cette personnification, l’enthousiasme de tout New York. Mlle Albani avait donc à lutter contre ce grand et récent souvenir. Encore une fois, le succès a couronné l’audace. Il est juste de dire qu’elle a été secondée d’une manière admirable et que Mlle Heilbron, dans le rôle de Philine, a remporté un magnifique succès. Au reste, notre humble opinion est que Mlle Albani a compris mieux que Nilsson même ce rôle de Mignon. Ce n’est pas cette flamme ardente, brusque, fiévreuse ; c’est cet amour chaste et naïf de la jeune fleur que l’exil fane et tue, et qui souffre sans se plaindre, jusqu’au moment où l’extrême lassitude la force pour la première fois de désobéir à son bourreau. C’est ainsi que Mlle Albani a compris ce rôle et c’est dans cette interprétation qu’elle a atteint les plus hauts effets dramatiques ; son jeu avait quelque chose de poignant qui a tenu l’auditoire pendant toute la soirée sous le coup de la plus vive émotion. Elle a rendu d’une manière admirable cet air si plein de charme « Connais-tu le pays… » et le duo des « Hirondelles. » Mais son triomphe a été dans la « Styrienne. » La salle tout entière, enthousiasmée, électrisée, ne savait plus mettre fin à ses applaudissements.

Le succès de la grande cantatrice canadienne n’a pas été moins complet dans Marta. Le rôle de Lady Henrietta cependant, et de fait l’opéra tout entier, sont loin d’être taillés dans cette grande manière de nos bons opéras français et italiens.

Elle a aussi joué le rôle d’Elsa dans Lohengrin. Mais on a beau dire, cette musique de Wagner — musique de l’avenir, — pleine de récitatifs et hérissée d’arithmétique, n’est pas faite pour la voix humaine, et l’art y perd ce que la science peut y gagner.

Au milieu de tous ces succès, Mlle Albani n’a cependant pas oublié le premier théâtre de sa carrière musicale ; l’endroit où son talent a été, pour la première fois, apprécié comme il le méritait. Il y a quelques jours (le 8 novembre), elle est allée assister à l’office divin dans cette église de St. Joseph d’Albany où sa voix avait naguère fait le premier essai de ces ailes qui l’ont depuis portée si haut. Après la messe, elle est entrée dans la sacristie où elle a reçu les félicitations des membres du chœur dont elle avait fait partie pendant près de cinq ans, et elle a serré avec effusion la main à ces anciens compagnons qui l’avaient aidée et encouragée à ses débuts.

Le lundi soir elle donnait un grand concert auquel assistait l’élite de la société d’Albany et plus de trois cents personnes venues exprès de Troy pour entendre celle qu’on appelle avec raison la « Reine du Chant. »

Ce concert, on le conçoit, a été une ovation continuelle.

Donnons, avant de terminer quelques détails intimes que nos lecteurs aimeront sans doute à connaître.

La position de Mlle Albani lui commande une conduite très-réservée et lui interdit bien des délassements innocents que peuvent prendre le commun des mortels.

Elle reçoit très-peu chez elle, et s’occupe à son piano et à son chant ; elle n’a d’ailleurs que très-peu de loisirs pendant la saison d’opéra. À ses repas, dans ses sorties, elle est constamment accompagnée par une vieille dame anglaise qui lui sert de Mentor. M. Lajeunesse suit d’ailleurs sa fille dans tous ses voyages. Mlle Albani a un extérieur très-agréable et des manières d’une grâce accomplie. Elle a une grande piété, et une vertu irréprochable qui lui vaut de la part de tout le monde les égards les plus respectueux. Extrêmement obligeante, elle n’entend pas raison, cependant, lorsqu’il s’agit d’un petit épagneul dont elle raffole. Après ses soirées, elle s’amuse pendant de longs moments de ses sauts et de ses gambades, et gare à celui qui encourt le déplaisir du petit favori !

Mlle Albani a maintenant conquis sa place au premier rang des artistes lyriques. Le soleil luit sans nuages sur son horizon et s’élève vers un midi plus radieux encore. Une partie de cet éclat rejaillit nécessairement sur nous. Mais si nous avons droit de nous enorgueillir à ce sujet, il est également de notre devoir de nous frapper la poitrine. Dans ce pays, hélas ! il faut bien le dire, loin d’encourager et de supporter l’art véritable, nous semblons avoir à cœur de le déprécier. Nous laissons tomber de fatigue et de désenchantement autour de nous des talents que nous sommes surpris de voir briller plus tard lorsqu’ils ont pu réussir à se traîner jusqu’à un milieu plus appréciateur et plus sympathique. Combien de ceux-là, cependant, ont succombé en route !

Si M. Lajeunesse n’avait pas eu dans l’avenir de sa fille cette foi solide que rien n’a pu entamer, et si la ville d’Albany, — ville moins considérable que Montréal, — ne l’eût pas aidé dans sa tâche, il est probable que la grande cantatrice canadienne serait encore aujourd’hui condamnée à donner, dans une humble médiocrité, ces leçons de musique que nos riches payent en rechignant, quand ils daignent les payer.

Que la gloire de Mlle Albani soit pour nous un sujet d’orgueil, c’est fort naturel ; mais qu’elle soit en même temps une leçon, c’est ce que nous voulons et ce que veulent tous ceux qui aiment fortement notre pays, et qui ont foi dans son droit incontestable à prendre place parmi les nations qui produisent les grands artistes.


Legendre - Albani (Emma Lajeunesse), 1874 076.png


Je vous prie d’envoyer
Mr. votre frère au Clarendon
Hotel, et je serai bien aise
de lui rendre réponse
au sujet de votre offre
aimable.
Veuillez recevoir, Monsieur,
mes saluts les plus distingués.
Emma Albani
Lajeunesse

  1. Elle avait déjà suivi les cours de cette institution quelques années auparavant.